Note reportage dans le grand cirque nerd, le COMIC CON : SOUS LE PLUS GRAND CHAPITEAU DU MONDE

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Comics, films, jeux, créateurs, stars au kilomètre: chaque année à San Diego se tient le Comic Con, énorme concentration de nerds costumés et épicentre de l’entertainment mondial. Dis, Monsieur le Stormtrooper, c’est par où la culture ?

Dans l’avion qui nous emmène aux Amériques, une mère de famille gigote comme une hystérique sur son siège avant d’avoir finalement le geste qui sauve : farfouillant à ses pieds et ceux de son fils endormi, elle trouve un iPod vidéo. C’est toute la cabine qui souffle un grand coup.

Tandis qu’elle succombe à ce qui ressemble de loin à un épisode de Lost (un gros chevelu en tee-shirt rouge sur une plage), on se dit que ça fait une belle entrée en matière pour un pèlerinage en terre nerd censé démontrer, entre autres choses, que les temples autrefois gardés par quelques-uns sont désormais ouverts à tout le monde.
Une escale à Cincinnatti et un taxi plus tard, on débarque à San Diego, petit port du sud de la Californie qui se transforme chaque année à la même époque en revue du Lido superhéroïque. Le taxi croise des types en capes et collants et manque de renverser un lapin géant qui distribue des flyers. A droite, Batman, sans son masque (il fait 42°),envoie la fumée de sa cigarette sur Wonder Woman, pas la vraie mais sa cousine un peu moche et boulotte.On décide qu’on est arrivé.

GIGANTESQUE PAQUEBOT
Cinq cents mètres plus haut se dresse le Convention Center, onze hectares de salles de conférence et de halls d’exposition qui s’apparentent de loin à un gigantesque paquebot à quai. C’est ici que débute le Comic Con, la plus grande manifestation au monde dédiée à la bande dessinée US, ses auteurs, ses dessinateurs, ses icônes de papier, mais surtout ses voisins de sous-culture, dont le rayon d’action, aujourd’hui,dépasse de beaucoup le sien.

« Vous êtes au cœur du changement, à un tournant de la pop culture ! » (David Glanzer)

Animation, jeux vidéo, films, séries télé : Hollywood et les géants de l’industrie du divertissement ont compris ces dernières années l’incroyable force de marketing viral que représente « The Con » (surnommé ainsi parce qu’il écrase par sa dimension les autres conventions du genre). Le village nerd est une étape cruciale dans leur conquête du continent mainstream, un passage qu’il ne sert à rien de forcer puisque qu’il continuera d’être sur leur route pour les années, voire les décennies à venir.

LE CAS VERONICA MARS
« C’est un super public à qui pitcher nos films », glousse une émissaire de la Warner, avec sous le bras un teaser exclusif de 300, l’adaptation très attendue du comics de Frank Miller. « Vous êtes au cœur du changement, à un tournant de la pop culture : ce qu’on a longtemps appelé “des trucs pour gamins” trouve enfin un écho auprès du grand public, renchérit David Glanzer, le chargé de relations du Comic Con. Mais ce n’est pas un centre d’affaires, ni un parc d’attractions : c’est une célébration du pouvoir fédérateur des fans. » Pause. « Et de leur pouvoir d’achat ! »
Tout ce qui fera l’actualité sous-culturelle des douze prochains mois s’est donné rendez-vous à San Diego. Et il n’est pas dit que les questions soulevées ici intéressent le grand public : comment Veronica Mars survivra-t-elle à son transbahutage sur le nouveau network CW ? Vera-t-on finalement des images de Venom dans Spider-Man 3 ? LucasArts mettra-t-il à dispo une version jouable de Lego Star Wars 2 ? Que signifie pour la continuité Marvel le démasquage public de Peter Parker dans Amazing Spider-Man n° 533 ?

LE MUSEAU DE KIRSTEN DUNST
Le programme des festivités donne le tournis, mais pas autant que la liste des célébrités présentes : Kirsten Dunst, Robert Rodriguez, Nicolas Cage, Snoop Dog, Sam Jackson, Hilary Swank ou encore Bryan Singer, venu tempérer auprès de ses fidèles le crash relatif de son Superman Returns, deux semaines à peine après sa sortie.
Il y a trente-sept ans, ils étaient à peine 400 à se réunir dans le sous-sol d’un hôtel de San Diego pour le premier Comic Con. En 2000, au moment de l’explosion des films de super-héros au cinéma, le salon comptait 55 000 visiteurs. Quatre ans plus tard, ce chiffre doublait. Et cette année, les organisateurs annoncent, au terme de trois jours d’affluence record, 123 000 participants. Mes pieds sont d’accord.
Il est très facile, en arpentant les allées du Convention Center, de se sentir complètement dépassés par l’événement. Le bruit, le nombre de bozos costumés au mètre carré, le courant sexuel invisible qui circule de ces costumes en latex moulants à ces hôtesses trop souriantes, désorientent presque autant que la géographie des lieux. Il faut bien une journée avant de se familiariser avec l’organisation du salon.

« Nous, on est surtout là pour faire du shopping. » (Pam et Hector, 39 et 43 ans)

HULK À 10 $
Aux étages, des auditoriums de 5 000 places où les poids lourds de l’industrie balancent leurs démos rutilantes sur écrans géants. Au rez-de-chaussée, le salon proprement dit, où les gens vont et viennent, connus ou pas connus, travestis ou casuals, dans une cacophonie musicale qui mixe le thème de World of Warcraft à celui de Bob l’Eponge. Le spectacle, le vrai, est évidemment là.
On croise de tout dans les tranchées du Comic Con : une fan de Witchblade, la fliquette au bras extraterrestre, recouverte des attributs de son héroïne (« C’est pratique pour un rendez-vous galant : si le mec me regarde de travers, je lui arrache les couilles »), un stormtrooper orphelin de son Empire cherchant désespérément son chemin sur la carte, l’ex-Hulk Lou Ferigno, vert de rage quand on essaye de le prendre en photo sans s’acquitter des 10 $ réglementaires, et même le Parrain Stan Lee, faussement accessible, fendant la foule entouré de ses bodyguards façon Chirac au salon de l’agriculture.

« TOO MANY FREAKS »
Pas âme qui vive, en revanche, au stand de Richard Kelly, qui dédicace à la chaîne, au cas où, la BD-prequel de son Southland Tales. Le pauvre est encore sous le choc de l’épisode Cannes, où le film s’est fait démolir, non pas par des fans, mais par des journalistes mal lunés. « Je dois enlever une heure, c’est un cauchemar », dit-il, fiévreux, en s’essuyant le front.
On prend congé en faisant bien gaffe de ne pas manquer une miette de ce qui est en train de se passer juste derrière : Wolverine met une beigne à Spiderman, grandeur nature. Les deux portent les coups pour de vrai au son de « clang ! » et de « snikt ! ». Un tee-shirt dans l’assistance résume assez bien la scène : « Too many freaks, not enough circuses » (trop de monstres, pas assez de foires).
Dans cette ludosphère a priori destinée aux enfants, on ne s’étonne pas de trouver une grande majorité d’adultes, les bras chargés de goodies, trop heureux de vivre au grand jour leur fantasme de régression.

LA DÉPRIME DE MOEBIUS
Originaires du Kansas, Pam et Hector (lui est technicien dentaire, elle, manutentionnaire) sont mordus de mangas TOKYOPOP. Ils ont 39 et 43 ans et n’ont pas emmené avec eux leur fils de 15 ans. C’est pourtant lui qui les a initiés aux « images dérisoires » : « C’est trop grand ici, on ne voulait pas le perdre. Mais on est surtout là pour faire du shopping. »
Pour trouver des comics au Comic Con, il faut se lever tôt, ou en tout cas fouiner à l’extrémité du salon où revendeurs et collectionneurs ont été relégués : la carcasse de Des serpents dans l’avion (un avion en forme de serpent, pigé ?) prenait trop de place. La présence écrasante d’Hollywood n’est pas nouvelle mais a tendance à s’intensifier un peu plus chaque année. Jusqu’à provoquer un minidébat au sein des fidèles de la manifestation : le Comic Con aurait-il vendu son âme à Hollywood ?
Moebius, alpagué sur le stand Marvel où il signe des exemplaires du « graphic novel » Halo (tiré du jeu Microsoft), regrette un peu ce qu’il voit : « Je n’étais pas venu depuis six ans, et c’est vrai que ça a changé. On met en avant les stars et leurs films, ce qui joue en défaveur des comics dont on finit par ne plus parler. »

LE PANEL DE « LOST »
Et le fameux pouvoir nerd, alors, il est où ? Pas dans les murs en tous cas : la puissance de feu déployée par Hollywood a des vertus anesthésiantes. A l’applaudimètre, la nouvelle merde de Jason Statham fait aussi fort que le déjà stupéfiant 300 de Zach Snyder. Le panel de Lost, lui, prend des allures de G-8 : Hurley et Jin passent leur temps à sourire aux photographes plutôt qu’à traiter les questions de fond.
L’industrie a bien compris que c’est en faisant le déplacement à San Diego, en les amadouant à coups de stars et de teasers, qu’elle pourra mieux contenir le pouvoir de nuisance des nerds. Malgré lui, le Con est devenu un outil de promo tellement bien rodé que le fan, dont on attend qu’il ouvre sa gueule et montre les crocs, n’y trouve rien à redire : il applaudit l’image inédite de Venom dans Spider-Man 3 et exulte devant les formes de Jamie Pressley, héroïne de l’adaptation pourrave du jeu Dead Or Alive.
Il valide, dans une absence d’échanges qui ne semble gêner personne. Annoncé comme une plateforme de dialogue entre les fans et l’industrie, le Con serait-il en fait l’arme ultime pour les faire taire ?

BENJAMIN ROZOVAS


Paru dans Technikart #106 octobre 2006

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