Noiserv au Pavillon de l’Arsenal : la chevauchée ascétique

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Il était 18h37 et j’étais toujours en train de regarder des photos d’okapis sur Google Images. Si je n’ignorais pas que le mot okapi, avant d’être le nom d’un bimensuel pour collégiens bien éduqués, renvoyait à un animal exotique, j’imaginais assez un oiseau au bec orange et courbe, ou à la limite un mammifère arboricole, lointain cousin du paresseux. Je découvrais avec un zeste d’effarement que non, rien de tout cela, l’okapi était en fait un ruminant improbable, à la croisée du zèbre et de la girafe, au cou massif, aux oreilles démesurées et aux pattes arrières plus courtes que celles de devant, ce qui ne correspond pas précisément à l’idée que l’on se fait de l’aérodynamisme. Je cliquais sur des tas de miniatures, tout à ma découverte, quand mon regard a glissé sur l’horloge numérique de mon ordinateur. J’ai enfilé mon manteau, claqué la porte derrière moi, détalé dans les couloirs du métro, sauté dans une rame dont les mâchoires se fermaient, je suis arrivé à 19h au Pavillon de l’Arsenal.

J’ai dit je m’appelle Arnaud, je suis sur la liste. Ça n’avait rien d’original, la liste devait bien faire dix pages. On m’a laissé entrer, j’ai traversé le rez-de-chaussée en me demandant où était cachée la salle de concert. Elle n’était pas cachée, je m’y trouvais. De part et d’autre de l’entrée étaient flanquées de petites estrades, des synthés et des piles d’enceintes. Les scènes étaient vides, je me suis frayé un passage jusqu’au bar. J’ai commandé une bière, puis j’ai fait semblant de m’intéresser aux frises de photos et de textes qui tapissaient les murs. Il y était question d’urbanisme, de cadastre, des plans témoignaient des transformations de Paris au fil des siècles. En temps normal, le Pavillon de l’Arsenal est un centre de documentation et d’information dédié à l’architecture.

La salle était haute, des ombres portées couvraient le sol et les murs de formes frissonnantes. Au centre, un dallage d’écrans diffusait des vidéos. Je me suis assis dans un coin en attendant que le concert commence. Ça ne commençait pas, j’ai fini mon gobelet, je suis sorti et j’ai allumé une cigarette. Un type d’une trentaine d’années m’a demandé du feu. Des cernes soulignaient son regard jetlagué, ses vêtements – baskets jaunes, jean ample rentré dans les chaussettes et doudoune – évoquaient la panoplie d’un Dj de Sarajevo. Il était bien Dj mais venait de Montréal. Il avait fait le déplacement pour le festival Paris Music, qui accueillait notamment Noiserv, dont je couvrais la performance ce soir là.

Mon nouvel ami Dj répondait au pseudonyme de Mélodule, ce qui fait tout de suite résonner des mots angoissants comme « module » ou « nodule », au choix. Il m’a parlé des difficultés administratives qu’il avait rencontrées pour pouvoir jouer ici ce soir. Il lui avait fallu obtenir les autorisations de quatre ou cinq services différents, des Cerfa en veux-tu en voilà, et cet enfer kafkaïen résumait assez bien l’image qu’il se faisait de la France. Je lui ai dit je veux bien mais regarde où on est, ça en jette pas mal, c’est ça aussi la France, ici c’est Paris, il a haussé les épaules. A l’intérieur les choses commençaient à bouger, j’ai encore placé les mots Mommy et joual parce qu’il était Québécois et que j’avais assez envie de placer le mot joual, puis je suis rentré de nouveau.

Je connaissais mal Noiserv, homme-orchestre dont le premier album, Almost Visible Orchestra, était paru en 2013 dans son pays d’origine, le Portugal, et venait d’être édité en France. J’avais écouté son single, Don’t say hi if you don’t have the time for a nice goodbye (le temps, sa phrase à rallonge ne le lui laissait pas vraiment), un truc un peu lénifiant bidouillé avec le Français Cascadeur, mais qu’on était aussi en droit de trouver sublime. 

La ressemblance entre le profil de Noiserv et celui de Jake Gyllenhaal dans un rôle barbu était assez frappante. Il émergeait d’un rempart de synthés, de pianos, de séquenceurs, de xylophones, d’étagères supportant accordéon miniature, porte-voix et pistolet en plastique vert (?), chevauchait sereinement une énorme pieuvre de câbles électriques, assis sur un tabouret. Au rythme des boucles qu’il bricolait, affairé, sérieux, presque trop, la pieuvre se dressait sur ses tentacules pour nous porter vers les cieux ou plongeait sous la surface, dans l’immensité liquide. Et si l’on pourra regretter qu’elle soit restée un peu courte sur pattes et ait manqué de force de pénétration, sans doute faut-il mettre ces insuffisances sur le compte d’une certaine intimidation, Noiserv n’ayant pas l’habitude de se produire en France, encore moins, sans doute, dans un centre de documentation sur-éclairé.

Cette retenue aura d’ailleurs été le fil rouge de la soirée, ni Mélodule ni le duo de piano électronique Chamberlain, qui suivirent, ne parvenant tout à fait à se défaire du poids des murs. Le festival Paris Music fêtait ce week-end là sa première édition. En s’invitant dans des lieux en général dévolus au recueillement, à la lecture ou à la contemplation (crypte archéologique du parvis Notre-Dame, bibliothèque historique de la ville de Paris, musée Cognacq-Jay, etc.), elle aura joué la carte de la transgression. Une transgression douce et feutrée, jamais tout à fait sûre de son bon droit, élégante en cela. Un peu comme l’okapi, tout bien considéré, qu’une conscience aiguë de son illégitimité – ses yeux n’exprimaient rien d’autre – rendait presque gracieux.




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