MADEMOISELLE ÂGE TENDRE

Paru dans Technikart n° 77
C’est dans l’air du temps : les people racontent leur parcours underground et certaines carrières commencent à plus de 50 ans. Dani, Jean-Jacques Schuhl et Ingrid Caven, Armande Altaï, Marie-France… Egérie des 60’s, Zouzou publie ses mémoires et se lance dans la chanson à 60 ans. Portrait d’une jeune fille en fleur.
Vous ne connaissez pas Zouzou, vraiment ? « Euh… ça me dit vaguement quelque chose… Ch’sais pas… » Les deux garçons de café réfléchissent, mais non, ils ne connaissent pas Zouzou. C’est pourtant ici, au café de Flore, à Saint-Germain-des-Prés, que la légende de l’égérie des 60’s est née… Zouzou arrive enfin, 1,68 mètre, silhouette d’adolescente, un gros sac sous le bras. On monte à l’étage. Zouzou remarque l’écriteau « non-fumeur ». Elle hausse les épaules, s’installe et sort son paquet de cigarettes. Elle enlève son chapeau, s’excuse du retard, ébouriffe d’un geste ses cheveux. Clope au bec, elle farfouille dans son sac : « Regarde ! On vient de me donner la couverture du bouquin. Regarde la photo derrière, y a quarante ans d’écart : 1963, 2003, y a vraiment quelque chose, hein ? » Et cette jeune fille, qui aura 60 ans le 29 novembre, résume son actualité : « Y a le bouquin, la compilation, le single, la rétrospective à Beaubourg… »(1) Zouzou jubile comme une gamine. « Je suis vachement contente, dans le bouquin y a la photo avec Dylan à laquelle je tiens tellement… »
Ça fait longtemps qu’elle n’est plus venue au Flore : « C’est plus ce que c’était. Et puis quand t’es au RMI comme moi, tu viens trois jours ici et tu ne manges plus pour le reste du mois ! » Notre voisine de banquette se tourne et cherche à identifier cette dame qui parle si fort et enfume la zone non-fumeur. Une star ? Un people ? Non, ne cherchez pas : une égérie. Son seul capital, ce sont ses amis, les gens qu’elle a rencontrés : Catherine (Deneuve), Jack (Nicholson), Bob (Dylan), Brian (Jones), Marianne (Faithfull), Bernardo (Bertolucci), Philippe (Garrel)… Zouzou n’a jamais été une star. C’est une petite fleur qui a toujours attendu qu’on vienne la cueillir. Zouzou a grandi, c’est promis, elle est enfin partie pour faire carrière. Zouzou revient de loin.

NI STAR NI PEOPLE : ÉGÉRIE
Zouzou – de son vrai nom Danielle Ciarlet – grandit dans les faubourgs populos de la Bastille et s’invente une famille dans la rue, porte des jeans et roule des mécaniques : « J’avais tout l’attirail et j’étais pas la dernière à mettre des coups. » A 15 ans, elle découvre Saint-Germain-des-Près : « J’arrivais au Flore au petit matin et personne ne savait rien de toutes mes conneries à la Bastille. On me traitait comme une princesse, alors que j’étais juste Zouzou ! » Elle copine avec les vedettes de l’époque qui aiment son naturel. « Tout Saint-Germain était à mes pieds, mais je ne m’en rendais pas compte. Y avait toujours quelqu’un qui venait et me disait : “Y a untel qui est amoureux de toi…” » Tant pis pour untel, Zouzou préfère les copains aux amants.
Jean-Paul (Goude), étudiant comme elle, attrape le béguin pour cette version féminine de Marlon Brando. Il lui invente un look androgyne. Irrésistible, Zouzou ne va pas vers les gens mais se laisse approcher. Elle découvre des univers huppés, extravagants. Giacometti la crayonne sur un coin de table, Jean-Jacques Schuhl s’approche d’elle en rougissant – « Je voulais juste vous connaître… » –, des amis journalistes la photographient pour Paris-match : « Zouzou la twisteuse » est née. « A force de danser comme une sauvage toutes les nuits, ce surnom me pendait au nez et ça m’a collé à la peau pendant longtemps… » Zouzou devient mannequin pour Chanel et Saint Laurent, se fait photographier par Newton, Avedon. Dutronc lui écrit les textes de ses 45 tours. Elle n’a pas d’impresario, pas d’ambition particulière, ne carbure qu’au feeling. Régine, la rue Saint-Benoît, Montparnasse et la Coupole, Zouzou vit au fil des rencontres. Dylan la croise chez Castel et la choisit pour confidente : « Tout était facile, mais j’avais pas l’ambition d’être milliardaire, de devenir une star ou je ne sais que quoi. Du moment qu’il y avait des gens qui m’aimaient et que j’aimais… »
Elle tombe sur les Stones, Brian Jones la séduit, elle le suit dans le Swinging London des magic 60’s. Joints, speed, LSD… Un cinéaste fauché et un peu fou la croise. C’est Philippe Garrel qui lui confie, en 1967, le premier rôle de l’anar Marie pour mémoire. Zouzou devient actrice underground et quand 68 arrive, la lectrice des situs est la première à grimper sur les barricades. De la nostalgie ? Des regrets ? Zouzou me rit au nez : « Tout est sous mes yeux, là, et je n’ai aucune nostalgie. » Son visage est intact et elle reste persuadée que tout peut se jouer encore aujourd’hui.

SEPT GRAMMES PAR JOUR
Pourquoi Zouzou n’est-elle pas devenue la star qu’elle promettait d’être ? « J’ai eu toutes les pistes. Mais qu’est-ce que j’ai pu prendre de voies sans issue… » La sincérité, sa plus grande qualité, est devenue son pire défaut. Zouzou n’a jamais voulu apprendre à faire semblant. Elle se donne entière ou se refuse. Aujourd’hui encore, les mondanités lui font horreur : « On me prend comme je suis sinon on ne me prend pas, et puis c’est tout, voilà ! » Un bloc de sincérité qui se retrouve propulsé au rang de star en 1972 : elle a 29 ans quand Eric Rohmer lui offre le premier rôle de l’Amour l’après-midi. Succès foudroyant. La presse s’emballe pour cette actrice brûlante de vérité. De New York à Los Angeles, les médias US pensent même avoir trouvé une nouvelle BB. L’actrice underground découvre le star-system, les promos, l’envers du show-bizz, les concessions, les contrats… Le décor se met à dégouliner. Bad trip. « Quand toute ta vie tu as fait les choses de manière légère, c’est un choc tellement violent… »

« J’ARRIVAIS AU FLORE AU PETIT MATIN ET PERSONNE NE SAVAIT RIEN DE MOI. ON ME TRAITAIT COMME UNE PRINCESSE, ALORS QUE J’ÉTAIS JUSTE ZOUZOU ! »

Zouzou plonge dans l’héro : « De tous les produits que j’avais goûtés, c’était ce qu’il y avait de mieux. Je pouvais enfin laisser les gens s’approcher de moi, ils ne pouvaient plus me faire de mal. La protection idéale, jusqu’au jour où tu réalises que les fils du cocon protecteur sont en fait des fils barbelés. » Zouzou, actrice le jour, se défonce la nuit. Avec bientôt sept grammes par jour, condamnée à dealer et à braquer, elle décide de fuir en 1978 à Saint-Barth, aux Antilles : « Je voulais décrocher. La substitution n’existait pas à l’époque. Je n’imaginais pas un instant que ça pourrait être à ce point l’enfer. » Après sept années d’exil, passé le cap de la quarantaine, Zouzou songe à rentrer. « Il fallait quand même que je fasse quelque chose… » Elle sort un deuxième paquet de cigarettes. Elle tire sur chaque clope jusqu’au filtre, pour ne pas perdre un gramme de nicotine. Zouzou rentre à Paris mais ne rebondit pas. Après sept années d’exil, elle débarque dans un monde inconnu, le Paris des années 80. Pour tenir, elle sniffe, finit par se faire arrêter et découvre la prison à 50 ans. « Je me souviens de la juge d’instruction : “Vous êtes encore une adolescente, madame.” J’ai dit : “Oui, une adolescente attardée.” C’est alors que, pour la toute première fois de ma vie, j’ai entendu cette femme-là me dire : “Comment a-t-on pu vous mettre en prison, vous êtes tellement fragile…” Elle avait tout compris. »

« A L’ÉPOQUE, J’ÉTAIS COMPLEXÉE »
Au milieu des années 90, Zouzou sort de tôle, touche le RMI et doit vendre le journal dans le métro. La mort de sa mère il y a trois ans précipite la rédaction de Jusqu’à l’aube, ses mémoires. Et lui fait comprendre qu’elle n’est plus une petite fille ? « J’ai perdu des tas d’occasions, mais je me suis bien marrée, j’ai fait des grosses conneries et je les ai payées cher. J’ai appris beaucoup de choses. Maintenant, je sais comment faire. » Comme commencer une carrière à 60 ans ? Pour Zouzou, qui vit toujours dans le présent et parle avec la fraîcheur d’une jeune fille, la question ne se pose pas : « Il y a un moment où tu te rends compte que tu as passé beaucoup de temps à fuir, à te fuir. J’ai réalisé que j’étais belle il y a seulement trois ans, en revoyant Marie pour mémoire. J’en revenais pas. A l’époque, j’étais complexée. Le 14 juillet dernier, j’étais avec Jack (Nicholson) et il me l’a encore dit : “Ce qui est fou avec toi, c’est que tu n’as jamais su à quel point tu étais belle.” » Enfin la maturité ? Le téléphone sonne. « Comment tu vas mon p’tit père ? Tu tousses ? En fumant comme un pompier, ouais ! Moi aussi j’ai deux paquets sur la table… » Zouzou raccroche : « C’était mon père. S’il passe une journée sans m’entendre, il crève ! » Après cinquante ans de séparation, Zouzou a retrouvé celui qui avait disparu à sa naissance.
« Une femme m’a dit récemment, après la projection d’un film sur ma vie (Zouzou l’héroïne, 2003, NDLR) : “Ce n’est pas possible de tout dire, il faut mentir, ce n’est que ça dans ce métier. Vous vous rendez compte, vous racontez que vous êtes au RMI !” Je vais pas raconter un pipeau. Ça se voit tout de suite sur ma gueule si avec les gens, ça va ou pas. » Agitation à l’étage du Flore. Un vieux monsieur rouspète auprès du commis de salle. « C’est le seul coin non-fumeur ici et… » Il désigne Zouzou qui lui jette un regard noir. Nous nous levons pour partir, Zouzou en rajoute : « Je vous ai pollué votre petit coin, c’est ça ? » Le vieux prend Zouzou par le bras et tempère : « Vous verrez ! Un jour vous serez comme moi… » Zouzou écarquille les yeux et blêmit : « Vous êtes malade ? »

(1) Rétrospective de tous les films avec Zouzou au centre Georges Pompidou, du 21 janvier au 9 février.

A écouter : « Zouzou » (compilation BMG).
A lire : « Jusqu’à l’aube » (Flammarion).




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