L’IDIOT INTERNATIONAL

Paru dans Technikart n° 60
Gauchiste au lendemain de Mai 68, « l’Idiot international » réapparaît en plein pouvoir socialiste pour foutre le bordel. Jean-Edern Hallier a-t-il surtout dénoncé ou suscité des dérapages ? Nous avons sauté les deux pieds en avant dans le marécage et fait le décompte.
Il existe actuellement un hebdo inoffensif qui provoque quelques remous : Marianne, que certaines âmes sensibles trouvent révoltant. Pourtant, Marianne, par rapport à l’Idiot international, c’est Gala, un plat de nouilles sans saveur. Et Michel Houellebecq, Mère Teresa, comparé à Jean-Edern Hallier. Le 4 octobre 1989, le « monarque absolu » de l’Idiot note : « A la différence des autres journaux, notre grand cru d’absolu se bonifiera en vieillissant, parce que je vais vous le dire : tout journal de la veille, de la semaine précédente, ou du mois d’avant est un tissu de conneries. » Des conneries, on en relève beaucoup dans l’Idiot. Mais puisque Boris Vian affirmait « Dire des idioties, de nos jours où tout le monde réfléchit profondément, c’est le seul moyen de prouver qu’on a une pensée libre et indépendante », examinons l’Idiot de près.
Fondateur de la revue Tel Quel en 1960 avec Philippe Sollers, Jean-Edern Hallier publie deux romans avant mai 68. Au lendemain des événements, avec Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, il crée un organe qui proteste : l’Idiot International première mouture sera un vrai mensuel gauchiste. Edito du n° 4, mars 1970 : « Le mouvement révolutionnaire (…) n’a encore bien souvent d’autres armes que sa révolte contre la dictature bourgeoise et sa capacité propagandiste de dénoncer partout les multiples facettes d’un même scandale : celui de l’exploitation de l’homme par l’homme. » Suivent des articles intitulés Comment se défendre des abus de l’ordre, Briser le règne des syndicats, La censure bourgeoise au cinéma

Stop ou encore ?
Dans son livre la Force d’âme, Jean-Edern Hallier s’arrange avec sa mémoire et règle quelques comptes : « L’autre Idiot exista de 1968 à 1973. L’équipe a perdu des hommes en route. François Mitterrand, qui voulait me récupérer – restons irrécupérables – est devenu président de la République, après avoir parfois écrit chez nous. Je m’aperçois que d’autres nous ont quittés. Ou plutôt, ils ont rapetissé, ils sont devenus ministres – de l’étymologie, latine cette fois-ci, minus, mini, petit. Jugez-en : siégeaient à notre conseil de rédaction Michel Rocard, Premier ministre, Jean-Pierre Chevènement – ah celui-là, quelle tarte – Kouchner – lui, il ne pensait qu’au Biafra et il avait encore un peu d’humour – Brice Lalonde – heureusement pour lui qu’il est ministre, sinon il serait clochard. »
Beaucoup d’activistes viendront combattre à l’Idiot avant de faire carrière. Jean-Edern : « Que sont-ils devenus ? Roland Castro, architecte et sombre crapule, Serge July, oublié. Geismar, retraité. Il y avait aussi Gluksmann – quel dommage qu’il écrive toujours aussi mal, sinon il serait des nôtres –, Jean-Luc Godard, Jean-Marc Bouguereau et Marc Kravetz, fondateurs de Libération, dont l’Idiot fut la véritable matrice. Il y avait aussi Guy Hocquengheim… »
A partir du 22 mai 1973, un quotidien gauchiste est vendu en kiosques : Libération, soutenu par Jean-Paul Sartre. L’Idiot s’arrête. Jean-Edern Hallier sort des livres, accumule les pamphlets, gesticule dans tous les sens, jusqu’à l’épisode de son « enlèvement » en 1982, soi-disant perpétré par les « Brigades révolutionnaires françaises ». Copain comme cochon avec Mitterrand, il n’obtient aucun poste en 1981. Le nouveau président de la République devient son ennemi intime. Hallier balance tout dans l’Honneur perdu de François Mitterrand (Mazarine, etc.), mais ne trouve aucun éditeur. Bon prétexte pour réactiver l’Idiot en 1984 avec Philippe Sollers, Jean Baudrillard, Roland Topor… Mais les problèmes de censure reprennent le dessus. Hallier attend un nouveau coup médiatique pour relancer une troisième fois l’Idiot, le 26 avril 1989 : il sort une traduction sauvage des Versets sataniques. Procès du vrai éditeur de Salman Rushdie, pub, scandale, c’est reparti. L’équipe est nouvelle. Critère de recrutement : il faut une plume et des avis qui vomissent le tiède.

Casting impressionnant
« Place des Vosges, Louisa, ma cuisinière, fait des pâtes pour Patrick Besson, Edward Limonov, Jacques Bidalou, Jacques Vergès, Jeanne Folly, Laurent Hallier, Marc-Edouard Nabe, Morgan Sportès, Thierry Pfister, Arrabal, Francis Szpiner et Benoît Duteurtre qui lance ses flèches les plus acérées contre Boulez. Christian Laborde nous appelle de Pau et, le soir, il nous arrive de retrouver Philippe Sollers à la Closerie des Lilas. » Peu de centristes dans l’équipe, étoffée par Thierry Ardisson, Arrabal, Gabriel Matzneff, Serge Quadruppani… Hallier : « Où nous situer politiquement ? D’abord, horriblement catholiques ! Et à la sempiternelle question : êtes-vous de droite ? Ou de gauche ? Voici la réponse : nous sommes un écheveau de trahisons innombrables. Vais-je commettre un impair si j’avoue que nous sommes aux bordures d’un parti communiste de rêve qui, bien sûr, n’existera jamais ? »
En attendant, Jean-Edern rue dans les brancards. Allons-y. « Il ne faudrait tout de même pas qu’Anne Sinclair, représentante du gouvernement israélien, se prenne pour une speakerine française. Il ne faudrait tout de même pas qu’Harlem Désir, faux nègre café au lait, se prenne pour un blanc mal noirci. » Les socialistes vont en prendre plein les mirettes. « Qu’y puis-je si je dis avec style que le président de la République, autoproclamé nombril du monde, n’est qu’un gros poussah gélatineux dont le ventre ballonné, orné de cet orifice disgracieux, ressemble à un gros œil lubrique qui lorgnerait sur un peuple de grenouilles déférentes. » « Lang ? Un anagramme de gland ! » « A chaque fois que j’écris sur les socialistes, j’ai l’impression de me salir les mains. » Autant dire qu’à cette période, comme dirait Sartre, Hallier a les mains sales.

« Je regrette de ne pas avoir été plus dur, plus provocateur, plus irrécupérable » (Jean-Edern Hallier).

1,8 MF à Bernard Tapie
Anti-socialiste, anti-sioniste, anti-américain, l’Idiot se trouve rebelle quand il balance des phrases comme « Ne vaut-il pas mieux être un raciste vivant qu’un arabe mort ? » La nouvelle mouture de l’Idiot, née dans un procès, grandit dans les procès. « Que le meilleur journal français depuis deux ans puisse être condamné à verser 1,8 MF à Bernard Tapie est certes le meilleur hommage rendu à sa qualité même… Pour 1,8 MF, c’est faire une économie que d’embaucher un tueur à gages pour abattre Tapie. »
Complètement mytho, Hallier devient le spécialiste des rapprochements foireux. « Un autre homme avait voulu se défendre lui-même, tout seul, au XIXème siècle. Nous ne nous sommes pas concertés : il s’appelait Victor Hugo. En tuant l’Idiot, on a réussi à me détruire physiquement. Beau symbole pour le bicentenaire de la liberté de la presse. » Jean-Edern se rêve dandy flamboyant, il devient un Don Quichotte de pissotières. La guerre du Golfe ? Il a trouvé le coupable. « Si la guerre du Golfe venait à éclater, avec ses centaines de milliers de morts dans la population civile, on pourrait alors dire que le sionisme aura été, devant le tribunal de l’Histoire, une faute aussi grave que le nazisme ou le stalinisme. »
L’affaire semble entendue : Hallier grille chaque semaine un câble. Entouré de cryptofafs fascinés par la transgression, il gerbe des conneries même pas drôles. L’Idiot est condamné (entre autres) pour « provocation à la discrimination, à la haine et à la violence raciale ». Le cas Hallier n’est pourtant pas aussi simple à décrypter. Autour d’un dérapage fétide, l’Idiot peut balancer des ruades justes, voire prophétiques : « Les bouleversements qui se préparent en Europe dépassent tout ce que nous imaginons – et la fin du communisme ouvrira toutes grandes ses portes à l’envers du décor de la société de consommation, la misère du capitalisme. » Ou : « Le grand penseur du siècle n’est ni Marx ni Freud, mais Pavlov avec ses chiens salivant à la cloche de la consommation et de la nouveauté. »
L’hebdo, en croisade contre l’apathie ambiante, contre la mollesse des médias, s’attaque souvent aux bonnes personnes, mais ne peut s’empêcher de déraper : « Je n’ai pas épargné à Fidel Castro les questions les plus rudes – celles que n’auraient jamais osé poser, de leur côté, Christine Ockrent et surtout Yvan Levaï, que j’aurais vu parfaitement dans les basses œuvres de la presse pétainiste, gaulliste, giscardienne… L’esprit collabo, c’est la tare morale du journalisme. » Josyane Savigneau et Bernard-Henri Lévy en prennent également pour leur grade, puis bientôt Philippe Sollers qui se fâche de nouveau sévèrement avec Hallier (procès).

Le début de la fin
Le clan de l’Idiot, rongé par les ressentiments, en vient à s’entre-déchirer. Aujourd’hui, rares sont ses journalistes qui aiment évoquer cette période de leur vie. Christian Laborde, dans Cancer : « L’Idiot ? Un torchon incendiaire, un encombrant brûlot… Nous roulions sans permis, pied au plancher, en nous disputant le volant. » Miné et animé par les procès, l’Idiot interrompt sa parution, puis passe mensuel. Hallier continue de jeter de l’huile sur le feu. De plus en plus mégalo. « Pour redescendre dans la vulgarité ambiante, c’est l’ignoble cabot à moumoute, Guy Bedos, qui fait ses tournées partout en répétant que, sous l’occupation allemande, j’aurais dénoncé Jean Moulin. Autant dire que je me serais dénoncé moi-même : je suis Jean Moulin. »

« Je regrette de ne pas avoir été plus dur, plus provocateur, plus irrécupérable » (Jean-Edern Hallier).

N’empêche : l’Idiot écope de l’estampille rouge-brune, récusée par Hallier : « Je préfère l’étiquette Castro-lepéniste, sans aucun doute. C’est une grande première idéologique. » Plusieurs litres de vodka plus tard : « La preuve est que je suis démocrate, c’est que je ne suis pas toujours d’accord avec moi-même. Je suis extrémiste dans tous les sens. J’ai tous les défauts, c’est ma principale qualité. » Hallier trouve une nouvelle forme d’édito : il s’auto-interviewe. Il constate qu’il a beaucoup de succès avec les femmes – « Mon couilliculum vitae est excellent. » Avant de se rallier bruyamment à Jacques Chirac pour les présidentielles de 1995, Hallier lâche l’Idiot et reconnaîtra ses erreurs : « Si je devais faire mon mea culpa, je regrette de ne pas avoir été plus dur, plus provocateur, plus irrécupérable, de n’avoir pas coupé tous les ponts derrière moi. » Aujourd’hui mort, Hallier a beaucoup d’admirateurs.




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