LIBÉREZ BAYON !

Paru dans Technikart n° 70
C’est l’anniversaire du journal « Libération ». Pour fêter ses trente glorieuses, voici l’itinéraire de Bayon, son enfant prodige : gogo boy, marionnettiste, écrivain, enculeur de BHL, voteur de Chirac, ami de Gainsbourg, masochiste dépressif. Surtout : plume la plus trouante du quotidien de Serge July.
Libé, trente ans au compteur. Comment souffler les cierges ? En ressortant l’éprouvant sermon « Les ex-maos roulent maintenant en Safrane », « Eux ils ne font qu’un seul geste, ils retournent leur veste », « Serge July m’a trahir » ? Non merci.
Plutôt : partir d’un parcours individuel pour dégager une épopée collective. Distinguer une grande figure du quotidien. Arrivée dans le Libé 1 des années 70, starifiée dans le Libé 2 des années 80, placardisée dans l’après-Lib 3. Bayon. L’homme qui a fait de Libé « un quotidien rock ». Intime de Gainsbourg et Bashung, découvreur hexagonal de Suicide et Cure. Haï par les artistes qu’il a froidement écharpés. A érigé la mauvaise foi en ligne de conduite dangereuse, allant jusqu’à vanter les charmes discrets d’Yves Duteil. Grand styliste, décoré du prix Interallié pour les Animals (but de ce livre : « Rendre à la lecture la sensation d’un bout d’aluminium sous un plombage »). Emploie le verbe « couiller » avec une hargne aussi élégante que terrifiante. Fasciné par Céline et Jean-Claude Van Damme. A offert à Libé, le 4 mars 1991, sa meilleure vente (traitement de la mort de Gainsbourg, deux tirages, un million d’exemplaires arrachés). « Dring-dring… Allô, Bayon ? Bonjour, est-ce que je peux vous rencontrer ?
— Heu, oui, ça tombe bien, je n’ai rien à vendre.
— Le plus vite possible…
— Bonne idée. On ne sait jamais quand on va mourir. »
QUÊTE DÉSESPÉRÉE DE LA PASSION
Dernière action en date de Bayon : œuvrer pour que les cendres d’Alexandre Dumas soient transférées au Panthéon. « J’avais contracté un engagement d’honneur : si Chirac prenait cette mesure, je voterais pour lui. Il a tenu parole, moi aussi. Aux deux tours. C’est la première fois que je votais : j’ai horreur du grégaire. En mai 68 ? Je collectais de l’argent pour les lycéens en grève du lycée Michelet. Argent que je gardais pour acheter des disques. » Voilà pour l’engagement politique d’une personnalité primordiale de Libé, « le quotidien gauchiste ».
Ressortons maintenant le vieil agenda de notre tante Paule. 1971 : Jean-Paul Sartre fonde l’agence de presse Libération. Août 1972 : le comité exécutif de la Gauche Prolétarienne, festoyant à Besançon, remue l’idée de créer un vrai quotidien gauchiste. Benny Lévy branche Serge July sur l’affaire. Après cinq numéros zéro, Libération sort le 18 avril 1973. Bayon a 21 ans. Il revient d’Afrique. Sa jeunesse s’étale dans ses livres. Né en 1951 en Côte d’Ivoire, l’année de la mort de Gide. Père diplomate. Bayon passe son enfance à Lomé (Togo). Un frère aîné, Jean-Marie, qui se suicidera le 21 juin 1999. Un frère cadet, Thierry Noël, qui meurt d’une toxicose à 5 mois. Souvenirs d’une vie coloniale pourtant lumineuse. D’un côté, entouré de « femmes et d’enfants noirs », de l’autre, dans une bulle élitiste, avec boys, boums entre expatriés, tennis. Et, déjà, ce sentiment de se retrouver en marge, « corps étranger dans tous les milieux ».
VINGT ANS DE BARBITURIQUES
Arrivée en France, 1964. L’enfer claustro du lycée Henri-IV. Tout est ressassé malaxé, dans le Lycéen, roman « né d’un jaillissement. C’est la part du mal, du glapissement ou de la déblatération à la source. » Elève récalcitrant, minet révolté, refuge dans le rock, Beatles-Stones-Ronnie Bird. Et puis ? « Une longue expérience de gogo boy dans une boîte à Opéra. » La Route des gardes, son quatrième livre, reflue 1970, son accident de moto, son coma. Il y a aussi « une fille engrossée, fausse couche », « Période horrible. Anorexie. Migraines intenses. Sexuellement, affectivement, un désastre. » Gober. « Vingt ans de barbituriques (Gardénal) à haute dose constante, quotidienne, de 1970 à 1990, en “couverture” ; sevrage brutal, delirium tremens, singe. »
Son agrégation en poche, Bayon trouve logiquement un métier : marionnettiste au jardin du Luxembourg. « C’était mystique, être utile dans l’harmonie. » Pendant ce temps, Libé s’écoule péniblement à 18 000 exemplaires. Avant publication, certains articles doivent recevoir « l’approbation du peuple ». Dans ce ramassis de gauchistes aux chevelures douteuses, les tâches sont fluctuantes, les salaires chiches et uniques (le même pour July et les clavistes). Bayon lit alors beaucoup, mais que des livres (Bove, Beckett, Sade, Kafka, Robert de Montesquiou, Jean Lorrain…), pas la presse (sauf Rock&Folk). Il noircit des pages. « Le Lycéen fut rédigé debout, à la main, en une semaine non-stop de “crampe de l’écrivain”… »

« OUI, J’ÉTAIS AUTODESTRUCTEUR, MASOCHISTE. MOINS MAINTENANT, MÊME SI JE SUIS HÉLAS TOUJOURS EN PROIE À UNE ÉNERGIE NOIRE » (BAYON).

VXZ 375
1978 : Alain Pacadis, la vitrine destroy de Libé, sort son livre Journal d’un jeune homme chic. Bayon, 27 ans, envoie au quotidien une lettre, « parodie du milieu punk parisien », intitulée Comment j’ai enculé Pacadiz. Bluffé par le style, le responsable culture, Jean-Luc Henning, l’édite comme article. Signature : VXZ 375. Il ne devait pas faire le journaliste, Bayon devient une des plumes les plus palpitantes de l’Hexagone.
De janvier à juillet 1978, Libé publie le mensuel suffocant de Bazooka, Un regard moderne (voir Technikart n° 52). A la même époque, VXZ 375 produit le même travail de sape. Il faut sortir du maoïsme, camarade. Bayon, physique à la Costello (qui ne changera jamais), fait alors dans la contrefaçon. Des parodies acides de Warhol, Bukowski, Céline. VXZ 375 prend Mesrine en stop. Prône la pédophilie, la coprophagie. C’est trash, c’est drôle, c’est dur, et c’est surtout très bien écrit. Le choix des mots, le poids du rythme. Jean-Luc Hennig et Guy Hocquenghem profitent du pseudo pour faire passer un texte aux relents antisémites. Tollé. Ça retombe sur la trombinette de Bayon. Il serre les fesses, publie encore une poignée de chroniques sous parafe VXZ 375, avec des histoires d’enculage de petits mongoliens. Et, baroud d’honneur, un papier le mettant en scène avec BHL. « Je place ma vipère juste contre ses couilles lourdes de tuberculeux et j’y demande : “Ça fait mal ? Je pousserai pas si t’as mal.” BHL, défaille de tant d’attention. Mon exquise tendresse l’atteint au plus vif. Il répond : “Ça fait un tout petit peu mal. Mais va toujours.” Ça tombe pas dans l’oreille d’un sourd. Illico, j’arme le gourdin. »
DANDYSME GLACIAL ET CYNIQUE
Exit VXZ 375, Bruno Taravant stoppe les contrefaçons, se consacre à écrire sur la musique, signe Bayon. Ou Bruno T. pour Rock&Folk. Il pige aussi pour Métal Hurlant, Pariscope, le Monde de la musique. Refourgue le même texte (une rencontre imaginaire avec Orson Welles) à la prestigieuse Revue de Minuit et à… Playboy. « Prouver que la raison de caste entre le sérieux et l’inférieur est factice. » Il est finalement embauché (au SMIC, comme tous les autres) pour organiser le service musique de Libération. « Il y avait alors la chronique de Pacadis, White Flash, autrement c’était surtout des articles sur Tri Yann. »
Libération, 21 février 1981 : assemblée générale. Crise, blocage, vote. Serge July : « Il faut être résolument moderne. » Traduction : le gauchisme commence à sentir la chaussette. Arrêt de la publication. July réfléchit à la restructuration. Bayon est assuré de conserver sa fonction, le rock devant accroître son importance. Loupant l’élection de Mitterrand, Libé 2 paraît le 13 mai. Politiquement, le quotidien sera plus libéral. Culturellement, il arrache. Serge Daney au cinéma, Gérard Lefort à la télévision, Bayon à la musique. Comme dirait Clint Eastwood, Ça va cogner. Le ton est frais, acide, tordant, original, la liberté, totale. Durant toute la décennie, Bayon impose ses marottes : Gérard Manset (un ami qui passe déjeuner à Libé), Alain Bashung (« J’ai pratiquement fait son attaché de presse »), Cure, Suicide, Christophe (la Face cachée de l’Aline)… Les articles courent sur deux ou trois pages, Bayon invente un style, une façon d’appréhender le rock résolument littéraire, « un dandysme glacial, cynique, hérité de Rock&Folk. » Il sait s’entourer. Pousse Pacadis à écrire sur la variété. Passent ainsi par la case Libé : Yves Adrien (la série des Metawave), Philippe Garnier, Philippe Manœuvre, Michka Assayas, Patrick Eudeline, Laurence Romance, Rémy Kolpa-Kopoul, Phil Casoar…
LE ROCK À « LIBÉ », ETAT DANS L’ETAT
Dans les années 80, Libé est un quotidien rock, le seul média à parler de certains artistes. C’est le bon endroit au bon moment, et Bayon en est le meneur. Signe de l’importance du quotidien : Sting, bouffon écorché dans un article, déchire Libé sur la scène de l’Olympia. Bayon déborde du rock, interviewe Orson Welles, fait rééditer André Héléna, retrouve Hubert Selby Jr, rencontre-fleuve publiée l’été 1983 sur quinze jours. Il devient également un proche de Gainsbourg. Anecdote : « Nous traînions dans une ruelle du Quartier latin. Dubitatif devant une boutique d’antiquaire : “Il faut que je fasse un cadeau, tu vois rien dans la vitrine ?”, demande-t-il. Non. (…) Il fait emballer une poupée puis paie une fortune pour ce détritus. Et quelques pas plus loin : “Voilà, c’est pour toi, c’est ton cadeau…” (…) Je préviens : “Si tu me donnes ça, je le piétine.” Lui, fou de joie : “D’accord ! On le piétine ensemble !” Et jetant le paquet dans la rigole, il commence à le saccager en sautant dessus à pieds joints. Amour. »

« SERGE JULY M’A TÉLÉPHONÉ : “TU COMPRENDS, JE T’AIME BEAUCOUP, MON FILS T’ADORE, LES PAGES CULTURELLES DANS “LIBÉ”, C’EST UN ETAT DANS L’ETAT, ON N’ARRÊTE PAS DE LUTTER AVEC EUX” » (RENAUD).

La mauvaise foi ? « Un principe catégorique, la ligne de conduite. Une quête désespérée de la passion », déclarait Bayon à Hadrien Laroche. Bayon défend les artistes comme Bashung chante : avec du dégoût au fond du palais. Pas d’effusion cire-pompe. Alors, quand un artiste est dézingué, ça fait mal. Renaud, humilié dans un article, confiera plus tard : « Serge July m’a téléphoné pour m’inviter à déjeuner : “Tu comprends, Renaud, je t’aime beaucoup, mon fils t’adore, les pages culturelles dans Libé, c’est un Etat dans l’Etat, ils font ce qu’ils veulent, on n’arrête pas de lutter avec eux.” »
ELSA ET FRANCIS CABREL
En 1982, les ventes de Libé grimpent à 65 000 exemplaires, les premières publicités apparaissent. En 1983, l’égalité des salaires est remise en question : les chefs toucheront plus. L’équipe, cheveux courts, déménage rue Christiani puis, en 1987, dans l’imposant immeuble de la rue Béranger. En 1986, les cours de la Bourse sont publiés. Cette même année meurt Pacadis. Son protecteur, Bayon, convainc July de faire des adieux sur trois pages. Il n’y aura plus de marginal flamboyant à Libé. On tourne la page.
1988 : le Matin de Paris met ses clés sous la porte, Mitterrand est réélu, la diffusion de Libération atteint des sommets (180 000 exemplaires en moyenne). Bayon renouvelle ses troupes. Bernard Loupias, Didier Lestrade, Arnaud Viviant, Eric Dahan pigent (voir encadré). Bayon défend maintenant Elsa et Francis Cabrel. Et encore, c’était que le début, d’accord d’accord. Depuis, il a tenté de réhabiliter Dorothée et Yves Duteil. Laurence Romance l’excuse : « Duteil, il lui envoyait des questions comme : “Comment avez-vous composé Prendre un enfant par derrière ?” » La signature Bayon perd de son urgence. Tous les médias ont leur rubrique rock. Et il y a eu Libé 3, 1994. Bayon morfle : « C’est la période Joffrin, les pages culture laminées. Il fallait gifler les mandarins. Avec Lefort, on était montrés du doigt. Alors, je me suis un peu désengagé de la musique. De toute façon, son importance est surtout devenue marchande. » 1994, dépression, « Mortelle. Je donnais 1/6e de moi aux ténèbres. » En 1996, plan de recapitalisation de Libé avec le Groupe Chargeur. 19 novembre 1998, Bayon se plante en vélo, coma…
DÉTROUSSER LA PORSCHE DE DUTRONC
Aujourd’hui très prolifique sur « le retour du rock », il ne semble musicalement ébranlé que par Jean-Louis Murat. Il chronique les films de série B. Bayon placardisé, c’est le franc-tireur Louis Skorecki qui lui vole la vedette. En 1978, Bayon avait 27 ans, ses articles s’adressaient à sa génération. A Libé, les chiottes étaient surtout utilisées pour se défoncer. Aujourd’hui, le lecteur du quotidien a la quarantaine bien tapée et le journaliste qui y entre a fait le CFJ.
« Oui, j’étais autodestructeur, masochiste. Moins maintenant, même si je suis hélas toujours en proie à une énergie noire. Le fait que j’emploie “hélas” montre quand même qu’il y a du progrès. Les livres m’ont coûté cher en vie. Je veux maintenant m’orienter vers des romans qui sortent du théâtre de la cruauté. » Entre autres projets : raconter la scène musicale française de la fin des années 60. A travers un lieu. En 1967, Bayon travaille au garage de Monthléry, le Stand 14, surnommé « le garage des vedettes ». Johnny Halliday, Joe Dassin ou Eddy Mitchell y amènent leurs grosses voitures. Christophe arrive au petit matin avec sa Lamborghini défoncée, l’échange contre une valide, repart. Dutronc vient faire débarbouiller sa Porsche. « Dans la boîte à gants, sous les tapis, je récupérais toutes les pièces que je trouvais. Maintenant, quand on se voit, il me dit : “Salaud, rends-moi l’argent !” Ce garage, c’était la Factory française ! Le lieu de rencontre d’une élite artistique, passionnée de vitesse, de frime. »
Dandy new wave, Bayon a longtemps aimé se faire détester. Trop provo pour les maos, trop chanson française pour les novo, trop littéraire pour les rockers, trop anorexique pour July… Libé a changé, Bayon aussi. Il nous envoie un dernier mail, avec cette citation de Jerry Lewis : « Il n’y a que deux choses vraiment tristes dans la vie : la naissance et la mort. Tout le reste est à se rouler par terre. »




Il n'y a aucun commentaire

Ajoutez le vôtre