Les punks sont-ils prêts pour le musée ?

Des beaux livres plus léchés les uns que les autres, une exposition à la Cité de la musique en 2013: le punk, ce mouvement de la fin des 70’s qui gerbait sur les fondements de la société, se voit aujourd’hui réhabilité en grande pompe. On fuit en courant ou on s’arrête pour regarder ?

C’est l’automne et une avalanche de livres sur le punk nous est tombée sur la tête. Leurs sous-titres ne permettent aucune équivoque : « esthétique », « art », « mode », « presse », « graphisme »… Ce déluge de publications, qui vient s’ajouter à celui d’il y a cinq ans et à l’annonce d’une grande exposition l’an prochain à la Cité de la musique à Paris, agit comme un révélateur : d’abord, le grand balancier de la culture populaire – celui qui va de l’underground au mainstream – est en mouvement. Ensuite, les punks originels, jadis rebelles envers l’ordre établi, subissent une tentative de récupération institutionnelle et muséale. Enfin, toute une documentation contre-culturelle esthétiquement passionnante se met à jour dont les enjeux dépassent de loin le simple accrochage.
Petit rappel pour les ceusses qui n’auraient pas suivi l’évolution de la culture populaire au XXe siècle. Le punk rock est un mouvement musical underground dont les exégètes ont trouvé des prémices sémantiques et musicales dans l’Amérique de la fin des années 60, à travers les groupes garage, notamment. Mais il s’est véritablement développé à New York en 1976, a traversé l’Atlantique durant l’été de la même année, s’est déversé au Royaume-Uni et en Europe en 1977, avant de mourir artistiquement l’année suivante. Constat : le punk, ce mouvement dont la fortune critique est considérable, aura duré, dans sa phase la plus active, à peine deux ans.

Après les punks, le déluge ?
Gilles Tandy, qui fut le leader du groupe éphémère et français les Olivensteins, auteur du cultissime 45-tours Fier de ne rien faire, s’en amuse : « Pour moi, c’est tellement loin et tellement court à la fois ! Il y a autant d’années entre aujourd’hui et 1977 qu’entre l’époque où nous étions punks et la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cette récupération institutionnelle, ça me fait un peu rire. L’histoire telle qu’elle est racontée aujourd’hui est tellement policée. Nous, on a vécu ça de l’intérieur. On n’était pas nombreux mais, aujourd’hui, on a l’impression que tout le monde a été punk. En 1978 on a fait un concert au Gibus devant cinq ou six personnes, et un autre au Rose Bonbon, avec quelques centaines de spectateurs. Mais si on compte le nombre de gens qui disent nous avoir vus ces deux soirs-là, on remplit Bercy ! »
Gilles Tandy, aujourd’hui rangé des voitures mais toujours passionné, ne tire aucune gloriole d’avoir été, avec son frère Eric, la bande de Rouen et les Dogs, au cœur de l’aventure punk en France. Ce n’est pas le cas de tout le monde. Dans son introduction à Punk, une esthétique, Johan Kugelberg se montre plus catégorique : « Pour les générations suivantes, le message est clair : les sommets de l’authenticité qui ont été atteints ne pourront plus l’être et les jeunes, pour s’épanouir, n’ont qu’à reprendre les sentiers battus vers le « Shangri-la » des hippies ou des punks : vivre une vie en imitant l’authentique, même si elle reste toujours une imitation, une représentation de ce qui a été vécu naguère en direct. » Kugelberg oublie un peu vite qu’après lui, il y a eu la new-wave, le hip hop, la techno, etc. Mais faisons fi des étiquettes et des critiques. Artistiquement, entre 1976 et 1979, le punk est un mouvement complexe qui a connu trois territoires d’expression majeurs, eux-mêmes en proie à divers courants : les Etats-Unis, l’Angleterre et la France.

Art dégénéré
Aux Etats-Unis, sur la côte ouest, des prozines comme Slash ou Search And Destroy publient des illustrateurs et des photographes importants comme Gary Panter ou Bruce Conner. A New York, Legs McNeil et John Holmstrom créent en 1976 le fanzine Punk. Holmstrom, dessinateur de son état, biberonné aux comix underground, rêve d’être aux punks ce que Crumb fut aux hippies : le cartoonist d’une génération. Son style, aux confins de la BD et du dessin animé, fera merveille aux côtés des cartoonesques Ramones. En Angleterre, on connaît les accointances de Malcom McLaren avec Dada et les situs, maintes fois développées. Jamie Reid, le graphiste des Pistols, également lié aux situationnistes anglais à travers son imprimerie, la Suburban Press, a utilisé leur imagerie dans ses collages. On lui doit aussi la vulgarisation esthétique du style « ransom note » (demande de rançon), avec ses fameuses lettres découpées qui feront école par la suite, au point que tout ouvrage sur le punk semble devoir l’utiliser en couverture.
En France, la galaxie Bazooka, à travers notamment les pochettes des disques Skydog et le journal Un regard moderne, vont jeter les bases d’une dictature graphique au slogan explicite : « Mon papi s’appelle art moderne et je ferai mieux que lui. » Elli Medeiros dessine le logo et les pages intérieures du fanzine Annie aime les sucettes. Avec leur publication Elles sont de sortie, Marc Caro (sans Jean-Pierre Jeunet), Bruno Richard (qui collabora aux tout premiers numéros de Technikart) et Pascal Doury jettent les bases d’un art punk dégénéré aujourd’hui en phase de réhabilitation. Vous avez dit art ?

Tracts, affiches…
Le problème, c’est que la plupart de ces « œuvres » sont en fait des documents, au mieux des originaux de papier destinés à être imprimés pour être diffusés ensuite. C’est souvent la faiblesse des expositions liées au punk. Celles de Toby Mott, par exemple, dédiées aux fanzines du groupe Crass, aux affiches ou à tout autre type de documents issus de sa gigantesque collection personnelle, bien qu’éminemment intéressantes, sont tout de même peu artistiques, à moins de considérer l’exposition elle-même comme un geste arty. Quand Marc Zermati expose sa documentation personnelle sur le sujet à la Galerie Chappe en 2008, ou encore avec Des jeunes gens mödernes chez Agnès B., c’est un peu le même problème. Exposer des archives, ça se faisait beaucoup dans les années 1990, avec Thomas Hirschhorn ou Jeremy Deller, voire Richard Prince.
La rétrospective Fluxus, actuellement visible au musée d’art moderne de Saint- Etienne, pose le même genre de question. Les membres de Fluxus étaient-ils les premiers artistes punks ? En jouant du piano avec des marteaux, ils étaient eux aussi liés à la corruption d’un mouvement musical. Et aujourd’hui, que reste-t-il de Fluxus, mis à part la musique ? Des traces, des documents, des objets…
Pour Dada, c’est pareil : on expose des cartons d’invitation peints à la main. Sur le plan documentaire, c’est extrêmement intéressant. Sur le plan artistique, on est beaucoup moins transporté.

Destiné au caniveau
Eric de Chassey, qui initia la première grande expo institutionnelle sur le punk, Europunk : la culture visuelle punk en Europe, 1976-1980, à la Villa Médicis en 2011 et qui servira de base à l’expo à la Cité de la Musique, s’en soucie guère : « Ça fait bien longtemps qu’on ne se demande plus si exposer un tract est légitime ou pas. Certains me demandent d’ailleurs pourquoi j’expose des fanzines photocopiés et non pas des originaux. Je leur réponds que l’œuvre n’est pas l’original mais la copie destinée justement à une diffusion populaire. Ici, il n’est pas question de montrer l’art autour du punk, mais bien le punk en tant qu’art. Visuellement, cette production est d’une remarquable qualité et, donc, forcément artistique. »
Normalement, la contre-culture ne génère pas sa propre documentation et c’est justement ce qui est passionnant dans cette résurgence esthétique du mouvement punk. Ce n’est pas un hasard si tant de livres sortent. On expose sur des murs et on imprime au fil des pages des documents qui, normalement, devaient finir dans le caniveau mais que certains ont collectionné comme des reliques de leur adolescence perdue. Mark Perry, l’instigateur du fanzine anglais Sniffin’Glue, pionnier du punk en 1976, disait à ses lecteurs de le déchirer après usage : il savait très bien que ça finirait par se vendre cher (au moins 500 € pour le n°1).

«Le punk, c’est du rock’n’roll»
Sur l’autel de la reconnaissance artistique, les punks de 1977 ont été sacrifiés. Ce sont les artistes de la génération suivante – comme Mike Kelley et Paul McCarthy aux Etats-Unis ou Claude Lévêque en France – qui ont connu le succès en surfant sur l’énergie punk. Sans vouloir plagier Shakespeare, qui fut le premier à utiliser le mot punk (« prostitué ») dans ses écrits, on ne peut pas être et avoir été. Le peintre Hervé Di Rosa (voir encadré), l’un des seuls artistes punks français, avec Robert Combas, à avoir su tirer son épingle du jeu, partage cet avis : « La provocation est un truc de jeunes. Pour être punk, il faut une certaine naïveté, ressentir le vide avant de vouloir le remplir. C’est Pretty Vacant des Pistols ou Blank Generation de Richard Hell. L’art contemporain, a contrario, est un truc de savants. On ne peut pas être punk et avoir 50 ans. Regardez Patrick Eudeline. Enfin, il était déjà ridicule en 1978. Le seul qui est resté intègre, c’est Marc Zermati. D’ailleurs, il a rien à voir avec l’art, même s’il cherche à se faire un peu de thune ici ou là quand on veut lui emprunter des trucs pour des expos. Lui sait très bien que le punk, c’est du rock’n’roll. Il a même été un des premiers à le dire. »
Reste à espérer que l’expo à la Cité de la musique, prévue pour l’automne 2013, ne servira pas de prétexte à une énième reformation des Sex Pistols, voire de Métal Urbain. On préfèrerait y voir Colin Newman et sa nouvelle formation, Eric Débris faire du dejaying ou encore Gilles Tandy reprendre quelques standards des Kinks avec Tony Truant à la gratte. Et, surtout, on vous en supplie : pas de tee- shirts collector déchirés avec épingle à nourrice. Merci.

Vincent Bernière


Technikart #168

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