Les médias, c’est moi !

Paru dans Technikart n° 77
SUR LE RÉSEAU PLUS ENCORE QUE DANS LA VRAIE VIE, LES NOUVEAUX ACTIVISTES PRÉFÈRENT QU’ON LES APPELLE AUTREMENT, ET POUR CAUSE : LEUR ACTION POLITIQUE SE LIMITE SOUVENT À DES BONNES VANNES AUDIOVISUELLES. L’IMPORTANT, C’EST LA MAÎTRISE DES TECHNIQUES (MULTI)MÉDIATIQUES.
Tout le monde a droit, régulièrement, à des e-mails dont la case « objet » contient l’expression « Mate-moi ce truc de ouf ! » ou le plus prosaïque « Excellent!!!!!!! A l’intérieur : un texte poilant, une photo truquée, une pub détournée… Souvent, il s’agit juste d’une grosse blague bien graveleuse. Parfois, c’est un virus. Mais, de temps en temps, le message se révèle plus pertinent, contestataire, subversif. Ce que tout le monde ne réalise pas forcément, c’est que ce fort récréatif jeu de « forward » entre collègues de bureau n’est possible que grâce au travail préalable de milliers d’auteurs, de graphistes, de vidéastes, qui créent eux-mêmes ces petites œuvres et prennent leur pied à les répandre sur toute la planète. La contamination virale inhérente au réseau des réseaux peut offrir autant de visibilité à un inventif boutonneux de 15 ans qu’à Ben Laden ou Madonna. D’où l’engouement pour une nouvelle forme d’activisme postmilitant.

« Pour détourner un système, il faut d’abord l’aimer, chercher à le comprendre. »

Comme le clame le sous-titre du site Hacktivist News Service Reloading (www.hns-info.net), un changement de paradigme est à l’œuvre : « Don’t hate the media, become the media ! » Pour devenir le média puissant que chacun de nous représente potentiellement, la mise en réseau des individus à travers toutes les frontières constitue un bouleversement fondateur. Adieu médias de masse, place à une masse de médias. Avec la multiplication des « blogs », ces sites gratuits et automatisés dont seul le contenu est à la charge de l’auteur, les médias indépendants pullulent désormais sur le Net. Et, n’en déplaise au bien nommé Indymedia.org, point n’est besoin de rassembler une multitude de militants dévoués à de nobles causes certifiées hautement idéologiques telles que l’interdiction des OGM ou la naturalisation des sans-papiers. N’importe quelle bande de potes a les moyens de faire connaître son opinion sur la prohibition du cannabis, n’importe quel employé de la Poste peut épanouir sa créativité individuelle le soir sur son PC. Résultat : les médias s’atomisent, les messages deviennent subjectifs, les signes appartiennent à tous.

Aime le système !
T’as un problème avec le système ? Va donc chez Systaime (www.systaime.com). Michael Borras se définit vaguement comme un Net-artiste underground, inventeur de la « French trash touch ». Ses vidéos obscures, réalisées en numérique sous l’emprise de drogues douces, n’ont pas pour objectif de changer le monde.
Apparemment. En réalité, les meilleurs activistes du Net ont cette méthode subliminale bien à eux pour « changer le monde sans qu’il s’en aperçoive ». Ils ne parlent pas de mondialisation mais tous leurs thèmes s’y rapportent. Leur art n’est pas engagé mais plutôt « dégagé », comme disait Desproges. Ils se distancient des questions qui agitent les grands médias en jouant avec ce qu’ils ont sous la souris pour le diffuser via un média encore bien plus grand : Internet. Penser global, agir local.
« Je me contente de constater, d’observer, pour m’adapter, explique Michael. C’est le cliché d’un “art de la guerre”. » Pas méchant, le trentenaire subversif du Net : « Le principe du nom Systaime, c’est que pour contourner, détourner ou subvertir un système (informatique ou politique), il faut d’abord l’aimer, chercher à le comprendre. Je n’ai pas d’intentions violentes. A mon avis, il faut que ça se fasse avec plein d’amour, d’échanges. »

Incroyable mais faux
Les activistes du Net sont au militantisme traditionnel ce que les technocrates sont à l’engagement politique. Des jeunes gens pour qui la technique elle-même représente une valeur en soi. L’intérêt de cette passion pour les technologies, c’est paradoxalement la modification des rapports humains qu’elle engendre. Sur le Web, « le créateur propose, le spectateur dispose, résume Michael. Ça crée un questionnement fractal, autogéré et autogénéré. » En d’autres termes, quand une subjectivité rencontre une autre subjectivité (à travers une petite vidéo crado ou une animation marrante), la réflexion individuelle implique et provoque celle des autres individus en réseau. Systaime : « Je reçois cette info, je la digère et je la traite à mon tour avec un peu d’ironie et de subversion. C’est peut-être le moyen de la critiquer au mieux. » Et tout ceci n’est souvent qu’un jeu : Michael, agacé par la marchandisation du Web et son offre de services « révolutionnaires », a réalisé le site http://vaisselle.fr.fm, vrai-faux service d’aide à cette tâche ménagère pénible, avec envoi de jeunes filles gantées à domicile. La preuve qu’un jeu peut avoir plus d’impact qu’une manif sur la vie de la Cité : « TF1 m’a appelé pour l’émission Incroyable mais vrai, le journaliste croyait que le service existait vraiment. »
La force du Zgeg
A l’intérieur même du système, un gentil col blanc cache parfois un dangereux activiste de la Toile. Imaginez un homme de 25 ans qui exerce le métier de « chef de projet Internet » chez Egg, la banque en ligne. Le genre de job qui déchirait il y a quelques années… « A l’origine, je travaillais au marketing on-line de Zebank, la banque en ligne française, rappelle-t-il. Alors, au moment du rachat par les Britanniques de Egg, j’ai créé une petite animation où les deux noms fusionnaient pour former le mot “Zgeg” et je l’ai faite tourner à tous mes collègues, qui l’ont faite tourner à tous leurs amis, etc., etc. » D’accord, le poids politique de l’affaire semble à première vue faible. Mais le soir, pour se défouler, le chef de projet Egg devient celui de ses propres projets : « Au moment de la déclaration de guerre des Américains à l’Irak, j’ai récupéré une photo AFP de réfugiés, des polices de caractères pirates du générique de la série Friends et j’ai titré la photo “Friends and family”. » Avec quelques amis chargés de relayer l’image, le buzz était lancé. En jargon de chef de projet Internet, on les appelle des « superusers »… Plus tard, « quand les Américains ont commencé à parler de boycotter les produits français, j’ai fabriqué une image qui montrait un drapeau US planté dans un gros hamburger, avec un champignon atomique en arrière-plan et le mot “boycott” au premier plan », poursuit-il. Encore une fois, comme le prouve cette double vie, entre activité professionnelle et activisme politique, la technique prime : « En ce moment, je récupère des bases de données d’adresses e-mail mal protégées qui traînent sur le Net. Et puis je m’intéresse à la technique du “spoofing de marque” qui consiste à se faire passer pour une entreprise connue dans le but de collecter des infos. Tout ça en prévision d’un gros coup que j’enverrai depuis un cybercafé. » Cyberpunk not dead.




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