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Yann Moix: les dessous de la catastrophe «Cinéman»

En 2008, sort sur les écrans «Cinéman», l'un des pires nanars que le cinéma français ait connus. Aujourd'hui affairé à un doc sur la Corée, son réalisateur Yann Moix passe à table et déballe tout, des débuts foireux à la honte après la sortie.

Albert Dupontel oublié dans le scénario !
Yann Moix: «Le making of de Cinéman aurait fait un très grand film. Par rapport à Lost in La Mancha de Terry Gilliam, honnêtement, je crois que j'ai vécu pire. La galère de Terry Gilliam, c 'est qu'il n'a pas fait son film, il n'a pas pu greffer le fantasme de sa vie et le transformer en film. Il a eu un problème de météo, avec un acteur, de repérages. Il lui a manqué la diversité de catastrophes que j'ai eue...
J'ai mis cinq ans à adapter un roman de 450 pages, je suis allé à la Cinémathèque voir cinq films par jour. Je ne vais dauber sur personne, parce que le seul responsable, c'est moi. J'avais écrit Cinéman pour Benoît Poelvoorde et le méchant devait être Albert Dupontel. Dans le scénario avec des photos-montages, tellement obsédé par Poelvoorde, j'ai oublié Dupontel. Quand il a vu le scénario, il m'a dit: "Où est-ce que je suis ?" Du jour au lendemain, il a disparu, impossible de le joindre, plus aucune nouvelle de Dupontel.»

Benoît Poelvoorde au bout du rouleau !
«Au moment où on doit commencer à tourner, Poelvoorde m'annonce qu'il fait les Deux Mondes. Je prends donc un an de délai dans la gueule, puis il enchaîne avec les Randonneurs à Saint-Tropez, et je dois encore patienter trois mois. Le producteur en a marre d'attendre et on commence à se rendre compte que Benoît est complètement lessivé, qu'il ne peut pas faire Cinéman et, surtout, ne veut pas le faire. Malgré sa dépression, il a vu que le film allait être mauvais, que le scénario ne valait rien. La première fois que je lui ai donné au cours d'un dîner, il l'a oublié sur la banquette du resto !
Alors, on a commencé à s'embrouiller. Mais j'ai quand même été chez lui, en Belgique. Il était cloîtré et j'ai dû escalader la barrière pour rentrer dans sa baraque. Là, on passe la soirée ensemble et il me dit: "Ton film n'est ni fait ni à faire." Suivent d'autres journées de travail où il me fait des remarques. Je fais semblant de prendre ses propositions en compte tout en me disant: "Ecoute, connard, je suis un génie car j'ai fait quatre millions d'entrées avec Podium. Les acteurs ont besoin de mecs comme moi, sinon ils ne sont rien." D'ailleurs, à chaque fois dans ma vie que je me suis cru bon dans un domaine, je me suis ramassé la gueule tout de suite après.»

Personne ne veut tourner avec Dubosc sauf... Elie Semoun !
«Pour remplacer Poelvoorde, je finis par penser à Jean Dujardin. Sauf qu'il ne peut pas: il doit finir Lucky Luke et enchaîne avec OSS 117. Comme il partage l'agent de Franck Dubosc, on le contacte. Je le trouve drôle dans ses spectacles, sauf que je ne vois pas ce que je vais bien pouvoir en faire dans le projet. Cinéman, c'est l'histoire d'un mec qui ne ressemble à aucun des personnages. Le problème de Dubosc, c'est qu'il ressemble à tous les personnages – Clint Eastwood, Errol Flynn, etc. Mais je dois le prendre, c'est le seul qui me permette de monter le film pour des questions financières. Et puis, dans ma tête de petit génie du cinéma français, je me compare à Milos Forman qui a choisi Jim Carrey pour Man on the Moon.
Quand les méchants que je caste – François Berléand, Jean-Paul Rouve – apprennent que c'est Dubosc le personnage principal, ils se barrent ! Pire: je n'ose pas dire à François Cluzet, qui était partant, que ce n'est pas Poelvoorde qui tient le premier rôle. Bien sûr, il finit par l'apprendre et là, il m'en veut à mort. Dans le même temps, Elie Semoun me harcèle pour faire le méchant, mais j'ai peur que ça fasse trop Petites Annonces. Finalement, je me dis: "J'ai pris un mec des Robins des Bois pour Podium (Jean-Paul Rouve - NDLR), je fais la même pour Cinéman (Pef - NDLR), ça va me porter chance !" Voilà à quel genre de chose je suis obligé de me raccrocher...»

Baston sur le tournage !
«Même si Pef fait de bons essais en méchant, je sens que ça ne va pas le faire. Mais je suis dans le déni: je vais dans le mur tout en me disant que ça va aller. En plus, le casting des filles dure des mois, une vraie galère. Julie Depardieu refuse mais Lucy Gordon accepte – elle se suicidera quelques mois plus tard, un drame. Le film est une coproduction franco-belge: le chef op' est français, les assistants, techniciens et les mecs de la régie sont belges. Quand je leur annonce que Benoît ne fait plus le film, je crois qu'ils vont me péter la gueule. Leur premier mouvement, c'est de dire qu'ils ne font pas le film.
Le tournage commence quand même et, dès le premier jour, une bagarre éclate entre deux techniciens. Une vraie baston, la baston des pays ! Pendant ce tournage maudit de quatre mois, l'équipe belge n'a jamais salué une seule fois Franck (Dubosc). Je m'aperçois aussi que les Belges disent à mon chauffeur de venir me chercher en retard. J'arrive donc systématiquement sur le tournage à la bourre de retard. J'ai fini par virer le mec.»

Pluie, tempête, embrouilles, infarctus en live !
«Dans la scène avec Robin des Bois, les costumes ont été pensés pour une lumière de film en Technicolor de 1938, la même que le film original. Pour avoir cet effet-là, il faut un soleil de rêve et des costumes réalisés exprès. Mais quand on arrive sur les lieux du tournage, pas une fleur dans les bois, de la gadoue partout... C'est la seule année où le printemps est arrivé avec un mois de retard. Avec ses costumes Technicolor à 8h00 du mat', le petit crachin et de la boue plein les bottes, Dubosc, c'est une grenouille en pyjama vert. Ensuite, on part à Almeria (Espagne) pour tourner la partie western et là, tempête de sable ! Il n'y en avait pas eu depuis 1972 mais nous, on n'a pas pu tourner pendant dix jours. Comme un jour de tournage coûte 80 000 €, le producteur me coupe des scènes pour équilibrer avec les jours de tempêtes.
Comme si ça ne suffisait pas, Pef et Dubosc ne s'entendent pas du tout, ils se chamaillent comme des gosses puis ne s'adressent pas la parole de tout le tournage. Et puis, Dubosc se casse la gueule dans les escaliers, il gît au milieu d'une mare de sang, tout le monde le croit mort mais il finit par se relever en hurlant: "Cinéman vaincra !" Bilan: vingt- cinq points de suture et... tout le monde s'en fout. Lucy Gordon manque de se noyer sur une pirogue avec les mains attachées dans le dos. Enfin, le pire: mon chef op' fait un infarctus un soir durant le tournage. Heureusement, il n'est pas mort mais on a dû changer de chef op'.»

Dix-huit mois de montage !
«A la fin de chaque semaine de tournage, on projette les rushs à l'équipe: aucune réaction positive, pas le moindre rire, que des têtes d'enterrement. Alors, je remonte le film dans tous les sens. Dix-huit mois de montage. J'essaye tout ce temps de trouver un film à l'intérieur de cette matière qui ne veut pas décoller. Je suis complètement déboussolé et je prends la décision de le monter avec d'autres bouts de films libres de droits. Là, ça devient un OVNI, du cinéma de Guy Debord, quoi ! Jérôme Seydoux (le boss de Pathé - NDLR) voit ça, il sort sans rien dire. Après avoir parlé avec lui, mon producteur me dit: "Votre monteur, faut le noyer. Ou vous. Ou tous les deux, peut-être." A ce moment-là, je prends la décision de changer tous les dialogues et de réécrire une histoire qui n'a plus rien à voir. Les acteurs reviennent en studio et disent d'autres dialogues, c'est pour ça que la post-synchronisation est foireuse. Et je sens que ça va être le mur, le mur absolu dans la gueule.
Paniqué, je pense même à faire signer le film par Michel Gondry, mais je n'ose pas l'appeler. Que Bernard Henri-Lévy me vienne en aide, c'est l'ultime catastrophe du film. Je lui demande de faire une bonne critique. C'est maladroit et personne n'est dupe, d'autant que j'avais écrit un bon article sur son film le Jour et la Nuit qui avait été massacré partout. Résultat: 300 000 entrées, dix fois moins que Podium qui, avec le recul, était un téléfilm moyen, il fallait faire 2,5 millions d'entrées pour se rembourser... Même chez Nanarland, ils n'en veulent pas ! J'avais honte, physiquement honte, une impression d'être enveloppé de merde. Je n'ai plus osé sortir de chez moi pendant longtemps. C'est un film malade. Si j'avais su, j'aurais fait ma dépression plus tôt, avant de commettre ce film.»
Paru dans Technikart #171 - mars 2013
Entretien Raphaël Turcat