Vous êtes ici : Home Les blogs Raphaël Turcat - Technikart Erwann Binet va-t-il sortir du placard ?

Erwann Binet va-t-il sortir du placard ?

Paru dans Technikart n°169 - janvier 2013

Ces six derniers mois, ce député PS a porté la «proposition 31 du candidat Hollande»: le mariage pour tous. Rencontre avec un hétéro catho qui a su désamorcer avec conviction les fils bleu et rose de la bombe avant qu’elle ne lui pète à la gueule.

Erwann BinetLes Bleus à l’Euro, l’exil de Depardieu, la présumée affaire Cahuzac, le hashtag #UnBonJuif sur Twitter… Depuis quelques mois, notre pays ne semble plus savoir où il habite : chaque fois qu’une question, anodine ou primordiale, voit le jour, la France se déchire à grands coups de crises d’hystérie. Le dernier exemple en date ? Le mariage pour tous. En un éclair, cette passionnante question de société s’est transformée en guerre de tranchées dans les dîners, les entreprises, les médias, la rue, dans une ambiance oscillant entre la véhémence militante et l’anathème nauséabond.

Erwann Binet est un député PS de l’Isère. Beau gosse à la toute fraîche quarantaine et au style impeccable (n’était le fashion faux-pas de ces lunettes surmontées d’une monture blanche), il n’avait pas imaginé que le projet de loi sur le mariage pour tous, dont il est le rapporteur à l’Assemblée nationale, tomberait dans cette grande cocotte-minute au bord de l’explosion. C’est pourtant ce qui est arrivé, comme il nous l’explique dans son bureau qui jouxte le Palais Bourbon : « Le premier moment décisif a été la prière du 15 août de l’an dernier, lors de la conférence des évêques de France, qui a lancé le débat. Les associations LGBT (lesbiennes, gay, bi et transsexuels – NDLR), elles, ont mis énormément de temps à réagir. Mais c’est normal, elles savent que l’Etat et l’Assemblée sont derrière elles, et que le projet verra le jour. C’est beaucoup plus facile de se mobiliser quand on est dans l’opposition que dans la majorité. »Erwann Binet dit tout cela avec la voix ferme de ceux qui ont connu les débats houleux, comme à Lyon où, dernièrement, il a dû quitter la salle par une porte dérobée pour fuir la fougue de ses opposants.

 

Balle de 9 mm
Dans son bureau de 20 m2, aux murs vierges, sans douche mais avec un canapé-lit designé par le cabinet Déprime & Solitude, ses journées de travail commencent à 8h00 pour se terminer rarement avant 1h00 du mat’, quand il ne file pas en Isère dont la huitième circonscription l’a élu député en 2012. Il revient sur la responsabilité qui lui échoit et la manière dont il est arrivé là : « J’ai été élu en juin et j’ai demandé à faire partie de la commission des lois parce que je souhaitais travailler sur des questions de libertés publiques, indépendamment des questions de droit au mariage. Le texte a été déposé à la commission des lois et, très rapidement, j’ai souhaité rejoindre le noyau dur qui a travaillé sur cette question. »

Suivant la volonté de Bruno Le Roux, président du groupe PS à l’Assemblée, d’envoyer en première ligne les benjamins de l’Assemblée sur les dossiers importants, Erwann Binet se retrouve donc lâché sur le front, alternant les auditions de sociologues, d’anthropologues, de pédo-psys, de juristes, de responsables de cultes (big up au look de la Vénérable Marie-Stella Boussemart, présidente de l’Union bouddhiste de France), d’associations, d’enfants adoptés(1) et les soutiens francs ou du bout des lèvres de son propre camp, les assauts de l’autre, les mails d’insultes ou les menaces de mort – une douille de 9 mm dans une enveloppe.Celui que nous avons classé en première position de notre powerlist 2012 – « Ça a fait un gros buzz en Isère » – traverse l’épreuve sans douleur apparente. Les « anti » ? « Lorsque vous regardez les sondages, le clivage politique n’est pas si net sur la question. Sur les tranches d’âges, en revanche, on s’aperçoit qu’une forte majorité des plus de 65 ans est défavorable au texte et une très large majorité des moins de 25 ans – autour de 90% –, favorable. Le clivage est donc générationnel. » Le lobby catho ? « En terme de marketing, Frigide Barjot lui rend un grand service. Du coup, l’église a accaparé le débat, ce qui lui offre un champ d’expression considérable même si, à mon avis, elle est en train de construire une muraille entre elle et la société. Du genre haute, la muraille. » Derrière son sourire malicieux, on comprend vite que l’homme réserve un chien de sa chienne aux bigoteries du camp adverse. Car entre lui et la religion, c’est une longue histoire… d’amour.

 

Chez les scouts
Fils d’un sous-marinier brestois et d’une mère au foyer, il débarque avec ses parents dans les Yvelines à l’âge de 10 ans. Autodidacte dans son approche religieuse, il devient un catholique du genre fervent grâce au curé de sa paroisse à Melun puis s’inscrit chez les scouts de France où il constate, il y a vingt ans de cela, « des pratiques religieuses bien plus progressistes que celles de l’église d’aujourd’hui. Cette partie-là de mon éducation, parce qu’elle a eu lieu à l’adolescence, est encore très présente en moi, même si elle ne peut me résumer. »

Depuis, il est devenu chef (scout), a fait son droit à Nanterre, s’est marié, a suivi sa femme médecin dans la région lyonnaise, a rencontré Louis Mermaz, député-maire de Vienne qui passait à l’époque le relais aux rookies du PS, a fait cinq enfants. A défaut de lui donner le Bon Dieu sans confession, le trajet linéaire et honnête de cet amateur de jazz, de baroque et d’électro vous réconcilierait presque avec la politique. Mieux : on aimerait le voir plus présent dans les médias tant son phrasé limpide, humain et assuré, tranche avec la dialectique soporifique des ténors politiques.

 

Bientôt ministre ?
Avouons-le tout net : nous ne sommes pas des défenseurs acharnés du mariage, une institution qui montre ses failles tous les jours (un couple marié sur trois en France et deux sur trois en région parisienne volent en éclats) mais bien de l’égalité. Surtout face au panel monolithique des manifestants anti-mariage pour tous (à vue d’œil 95% de Blancs, quelques jeunes devant, beaucoup de vieux derrière), aux circonvolutions sémantiques ahurissantes pour camoufler leur homophobie bon teint et à l’eau bénite qui suintent de leurs corps quand ils crient : « Papa, maman et les enfants, c’est naturel ! » (non cela ne tient pas de la nature mais de la construction sociale, tout comme la filiation, notion extrêmement mouvante, de l’adoption romaine comme filiation majoritairement partagée à la disparition, en 2005, en France, de la distinction entre enfant légitime, c’est-à-dire né dans le cadre d’un mariage, et enfant naturel, né hors mariage), on est soudain pris d’une furieuse envie de mettre son hétérosexualité dans sa poche et d’aller gueuler sous les pancartes arc-en-ciel : « Moi aussi, je veux un PowerPoint pourri à mon mariage ! » en roulant une pelle au « bear» inconnu qui manifeste à nos côtés.

Erwann Binet, lui, garde son calme, réajuste son alliance et lâche : « Selon eux, il faudrait refuser le droit aux homos de fonder une famille. Mais c’est une réponse à une question qui ne se pose pas. Les couples homosexuels n’ont besoin de l’autorisation de personne pour fonder une famille. » On laisse à Alain Tourret, député radical de gauche du Calvados, s’adressant à André XXIII pendant l’audition des représentants du culte, le soin d’enfoncer le clou bien profond : « L’Eglise, qui s’est si souvent trompée sur la société, a toujours eu à choisir entre être une église d’ordre ou une église de service. Là, vous êtes dans le cadre du renforcement de votre pouvoir par l’église d’ordre. Et c’est ce qui explique vraisemblablement les raisons de votre cassure avec l’opinion publique et pourquoi l’ensemble des philosophes vous a quitté. »En mars, le projet de loi sur la PMA, finalement dissocié de celui sur le mariage homo, déboulera à l’assemblée. Erwann sera bien sûr de la partie, avant que la France, peut-être, ne se décide à se réconcilier et lui, à écrire un livre sur cette aventure hors normes. A moins qu’il ne soit nommé ministre en charge de la Famille dans un futur gouvernement. Ça serait là une réjouissante nouvelle.

(1) Disponibles sur www.assemblee-nationale.fr.

Raphaël Turcat

Commentaires   

 
0 #1 Lemoine 25-03-2013 13:50
Oui, un peu dommage en ces temps mariage gay:anti mariage gay.
L(auto-mise au placard... je pensais ce concept surannéet n'y vois pas l'avantage d'y rester. Dans le placard.
Les manches à balais?
(Rhooo... homophobe-joke, shit & shame on me!!!)
Citer
 

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Contact

Technikart magazine
Passage du Cheval-blanc
2, rue de la Roquette • 75011 Paris 

Tél: 00 (33)  1 43 14 33 44

Fax: 00 (33) 1 43 14 33 40

 

Abonnement : www.objetculte.com

 

La rédaction Technikart

Publicité

Newsletter