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Jean Touitou : « Je détestais l’uniforme gauchiste débraillé »

{Technikart#176, octobre 2013.} De Jospin trotskiste à sa récente collaboration avec Kanye West, Jean Touitou, le fondateur d’APC, a presque tout connu. Et nous en parle dans cette interview mi-fashion, mi-politique. Gare aux coups de ciseaux !  

 

Paris, le QG loftesque d’APC. Nous sommes à quelques jours de la Fashion Week, et nous y avons rendez-vous avec le fondateur de la marque Jean Touitou. Connu des journalistes pour ses qualités de mitraillette-à-quotes, cet ancien radical (ex-Maoïste, ex-Trotskiste ex-cetera...) veille, discrètement, à la réédition des œuvres de précieux anciens (les livres de Tony Duvert ou de son cousin Guillaume Dustan, un live de l’idole-devenu-ami Jonathan Richman). Tout en poursuivant sa croisade démarrée en 1987, année de création de APC : imposer une esthétique casual-épuré dans un monde devenu horriblement bling-cheap.

 

Dans une salle de réunions convenablement spartiate, nous le découvrons tel qu’on se l’était imaginé : un bougon classieux pas très éloigné du personnage de Bill Murray dans Lost In Translation, film dont l’intrigue serait inspirée de son amitié avec Sofia Coppola. Il est habillé en total-look APC : le jean brut qui a fait sa renommée, un tee-shirt en coton égyptien « sur-teinté » que l’on pourrait qualifier de « divin » – si l’on était à l’aise avec notre sexualité. Et a posé une feuille sur la table, marquée d’un mot, « PARANO ». Son pense-bête pour ne pas en dire trop au cours des quatre-vingt-dix minutes qui vont suivre.

 

La fashion-week démarre dans moins d’une semaine, vous êtes stressé ?

Non, jamais. Tout est prêt. J'ai organisé des défilés par le passé, et j’ai essayé de contourner, par différents moyens, le format du défilé-type. Mais il y a une dizaine d'années, j'ai arrêté : en dépensant 300 000 euros pour défilé, il est considéré cheap. Et maintenant, je reçois la presse ici, pour de mini-défilés. Je leur dis : « C'est de telle heure à telle heure, vous venez ou vous ne venez pas. » Ça suffit.

 

Je lisais votre fil Twitter, vous vous y plaigniez de...

(Il coupe.) J'ai décidé de ne plus du tout balancer sur Tweeter. L'exercice de la démocratie demandant une certaine maturité, je ne pense pas qu'on soit prêts. Et je suis contre le Habeus Corpus : que tout le monde puisse dire n'importe quoi... 

 

Vous dites ça parce qu’on y a sévèrement critiqué votre récente collaboration Kanye West/APC ?Je ne me considère pas le centre du monde ! Tweeter est utile soit pour faire de la promotion, soit pour émettre des idées personnelles, point. Et il se trouve que ces dernières sont souvent inintéressantes. Ceci dit, cela reste un moyen de propagande très direct que je ne néglige pas. Pour la collaboration avec Kanye West, on a décidé de n’avoir qu’un seul communiqué de presse, publié via mon compte Twitter.

Il y a eu des articles moqueurs : dans Next... 

Des journalistes qui ne connaissent pas du tout la mode et qui expriment leur point de vue idéologique. Dans Next, ils disaient que les tee-shirts étaient à 120 euros, alors qu’ils sont à 80. On a donc des gens mal informés et ignorants – qui ne savent pas ce qu'est la recherche d’une matière, de proportions –, qui écrivent sur la mode alors qu’ils ne devraient pas être autorisés à en parler. Je ne vous parle pas du cancer du pancréas : je n'ai pas fait d'études de médecine, je ne m’y connais pas, je me tais.

 

D’autres vous accusent d’avoir profité de cette collaboration pour gonfler vos prix.

C'est faux. Si ces mêmes vêtements avaient été dans les rouages d'une grande maison, ces mêmes tee-shirts auraient été vendus à plus de 200 euros. Le plus fou est de voir que ces critiques viennent de journalistes qui cirent les pompes des grands groupes. Dans Next Libération, ils publiaient une photo d’un caban Hermès, sans mettre son prix. C’est quoi l’idée ? À part servir la soupe à un annonceur ?

 

Que représente cette collaboration pour le chiffres d’affaires d’APC ?

C’est marginal. On a fabriqué très peu de stock, il est parti très vite. Quant à Kanye, il a eu la même royalty que d’autres dessinateurs pour nos « collaborations », je n’ai pas eu à faire un prêt bancaire pour l’avoir. Tout ça s’est fait de façon très naturelle. Il est venu ici à un moment ou Didier [Joey Starr] enregistrait dans le studio [un studio d’enregistrement se trouve dans les locaux d’APC]. Un copain financier m’avait écrit : « Kanye aimerait te rencontrer pour apprendre deux ou trois choses sur la mode », et j’avais dit oui, sans connaître sa musique. Et quand le réceptionniste Jérémie a vu arriver ce type en blouson léopard, il l’a emmené au studio en se disant que ce devait être un choriste pour Didier. Moi, je vois un type de dos, et comme je savais que Didier devait faire travailler Bernard Fowler [musicien, chanteur du projet Material], un ami, je pense que c’est lui. Je vais le voir, et ce type se met à me raconter sa vie. Il a une certaine éloquence, c’est imagé ; je suis fasciné. Au bout de deux heures, je lui dis : « OK, je comprends bien. Tu as perdu ta petite amie, tu as perdu ta mère, le monde entier t’en veut, mais sinon : tu fais quoi dans la vie, pour vivre ? » C’est là qu’il descend ses lunettes sur le nez, et dit : « I’m a hip-hop artist. » (Rires.) Je l’ai d’abord connu comme ça, le choc musical est venu plus tard. Je trouve ça dommage que le côté « paparazzi » empêche les gens d’écouter sa musique. Son album, Yeezus, est d’une beauté sidérante, même Lou Reed le reconnaît. Et il n'a pas eu le succès qu'il mérite en France.

 

C’est le cas pour tous les albums en ce moment, non ?

Non. J’ai la faiblesse de penser qu’avec une once de promotion, il aurait pu faire ici comme en Amérique. Bien sûr, si l’on écoute Bertrand Burgalat, la mode va imploser de la même manière que l’industrie du disque. Implosion que j’ai vue de près – tous ces frimeurs des grandes boîtes qui sont des clochards aujourd’hui –, et j’ai le regret de penser que ça n’arrivera pas à la mode. Les assets [actifs] des géants de la mode sont tellement puissants et diversifiés, ça ne peut plus imploser. Alors qu’ils font tellement de conneries stratégiques... Par exemple, quand Arnault rachète Berluti – une marque qui n’a jamais été intéressante –, c’est une erreur stratégique. D’une manière générale, les décisionnaires n’ont plus aucune idée de se qu’est le luxe, le vrai luxe. Ils savent que l’idée même du sac comme marqueur social est devenue totalement ringarde. Que les filles qui se baladent avec ces sacs hors de prix, le plus souvent, elles ont zéro argent dedans. Le sac, moteur du snobisme, est devenu un truc de pauvre. Mais ils ne s’arrêteront pas d’en fabriquer pour autant. Ils se disent :  « Ouais, y en a encore beaucoup à vendre en Chine. » Comme le mec au casino à trois heures du matin, qui a déjà beaucoup gagné et qui commence à être un peu fait, mais qui va se faire un rail pour pouvoir continuer...

 

En 1996, vous alliez plus loin : vous prédisiez, dans Libération, la fin de l’industrie pour cause d’extrême « décomposition du tissu social »...

Je n’ai pas changé d’avis [sur la décomposition du tissu social], même si, à l’époque, j’avais cette vue messianique, un peu adolescente. Et depuis, le monde s’est sauvagement décomposé. La production de vêtements trop chers – les miens inclus – a perduré. Je pensais que le monde allait s’écrouler – et le textile avec –, je me suis trompé. Mais pas sur l’accroissement de vêtements créés uniquement pour les défilés. Pas pour être vendus. Quand Yves Saint Laurent créait un vêtement – et l’on peut penser ce qu’on veut de lui, de son côté « migraineux qui a lu Proust » -, il insistait pour que celui-ci soit produit et vendu en boutique. Aujourd’hui, les collections servent de prétexte pour vendre autre chose. Du parfum, des sacs...

 

C’est le principal reproche que vous faites aux grandes maisons : délaisser leur métier premier pour se concentrer sur les à-côtés.

Et avoir laissé le marketing prendre le dessus sur la création. Je ne veux pas accabler Karl Lagerfeld – il se permet beaucoup dans un monde complètement formaté, il fait bosser des gens –, mais je m’interroge sur son talent. J’ai des copines qui ont la possibilité d’avoir des vêtements à prix réduits chez Chanel, et qui ne trouvent rien à s'acheter. Je suis conscient du succès phénoménal de cette maison, mais je ne crois pas qu’il soit à la hauteur de Gabrielle Chanel. Je reconnais ses talents de dessinateur, mais je m’interroge vraiment sur son aptitude à faire des habits : je ne vois pas son sens de la proportion. Bon, je ne vais pas passer toute l’interview à dire du mal des autres, hein.

 

Vous avez failli vendre APC en janvier 2009. Pourquoi avoir changé d’avis à la dernière minute ? Vous auriez pu vous la couler douce, loin de ce milieu...

J’ai eu ce bout de papier entre les mains : « Vous lâchez maintenant, vous avez tant » [plusieurs dizaines de millions d’euros – NDLR]. Et je repensais à la tête du type avec qui j’étais en négociations me disant « Ma femme trouve ça – en parlant d’A.P.C. - très sympa. » Ça a résonné. Je veux bien être racheté par un type, mais il faut vraiment qu’il aime la marque. Eux ne voyaient que le dossier de presse, le EBITDA [revenus avant intérêts et impôts], les articles dans la presse américaine, le potentiel de développement avec le jean... Ils n’étaient jamais entrés dans une boutique. Et c’est là que je me suis dit : ce n’est pas possible.

 

Et pourquoi étiez-vous en pourparlers avec eux ? Les ventes avaient pris un coup post-2008 ?

Non, car il y a un truc particulier chez nous : plus ça crashe, plus ça marche. Premièrement, on a voulu vendre bien avant la faillite de Lehman Brothers, dès 2005 je crois. Deuxièmement, je n’ai jamais eu des problèmes de cash-flow. C’est ce que j’ai appris en travaillant chez mon père : qu’il fallait se faire payer. Il a fait faillite à cause de gens qui ne l’avaient pas payé. Donc personne ne me doit un euro.

 

Plutôt que de vendre, vous avez préféré ouvrir votre capital, à hauteur de 14%, à Charles Beigbeder.

Un monsieur que je n’ai jamais rencontré, et dont le fonds d’investissement Audacia se retirera dans trois ans. Une fois la décision prise de ne pas vendre, je ne pouvais me contenter de rouler pépère. Je suis allé voir mes collaborateurs, et je leur ai dit : « J’ai eu une vision, je ne vais jamais vendre. Cette entreprise, c’est moi. Je ne peux pas m’exprimer sans elle. » Il fallait faire des trucs un peu excitants, c’est là qu’on a décidé d’accélérer l’ouverture des boutiques. Nous sommes obligés d’accélérer : le tissu industriel est fait de telle manière qu’on ne peut plus passer avec de petites quantités, surtout quand on crée ses propres matières. Les matières pour créer des tissus exclusifs, on ne les trouve pas au coin de la rue. Donc il faut avoir la force d’achat, et le réseau qui puisse absorber de grandes quantités.

 

Vous disiez avoir appris au côté de votre père. Votre bio’ Wikipedia démarre pourtant en 1978, quand vous devenez manutentionnaire chez Kenzo à l’âge de 27 ans. Vous travailliez avant ? 

J'ai fait une licence d’histoire et de géographie [à la Sorbonne], ensuite j’ai travaillé chez mon père qui vendait des peaux de cuir à des fabricants de chaussures à Paris. Ensuite j’ai fait un voyage en Amérique Latine d’un an, en 76 ou 77. Et en rentrant j’ai travaillé chez Kenzo, d’abord à la manutention puis à la comptabilité, et c’est comme ça que j’ai découvert la mode. Voilà.

 

A cette époque, vos amis se nomment François Lloyd et Patrick Eudeline (du groupe punk Asphalt Jungle), vous assistez à l’un des deux concerts parisiens des Sex Pistols, envisagez de devenir producteur de musique... Comment décrire le gamin ce 25 ans ?

Assez sectaire. Je n’étais pas punk du tout. Mais sur scène, avec leur éclairage, la qualité du son et leur jeu, je trouvais que les Sex Pistols formaient un objet très intéressant. Tout comme Suicide. Mais je ne me disais pas : je vais vivre comme eux. D’ailleurs, Patrick Eudeline m’avait prévenu : « Tu ne feras jamais de musique parce que tu as les cheveux frisés et que tu n’es pas assez autodestructeur ». Grosso modo : je n’avais pas les cheveux qui tombent, et je ne prenais pas d’héro’. Et j’ai arrêté la musique quand j’ai découvert celle de Jonathan Richman, l’album Rock ‘n’ Roll with [1977] : c’était tout ce que j’aurais rêvé de faire.

 

Ce côté « sectaire » aura-t-il une grande influence quand vous créez APC en 1987 ?

Disons que je suis passé d’un sectarisme politique – jeune homme, j’avais été maoïste, trotskiste –, à un sectarisme dans mes goûts esthétiques. Mais les gens qui nous appellent « minimalistes » aujourd’hui, s'ils nous avaient rencontré à l’époque, ils auraient tout fait pour nous envoyer en hôpital psychiatrique. Comment dire : j’étais comme un directeur artistique qui rejetterait 99% de tout...

 

Vos premières vestes étaient-elles réellement inspirés de celles de Lénine ?

Ah non ! Les seules personnes dont les looks m’ont inspirés au début d’APC, sont Brian Jones – pour le boutonnage tout en haut, très Swinging London –, Chuck Berry, et Samuel Beckett, pour la rigueur des coupes. Quand je faisais de la politique, déjà, je détestais l’uniforme gauchiste débraillé. Je préférais l’idée du comploteur en costard cravate. D’ailleurs, pas mal de types avaient l’air d’être de fondés de pouvoir à la BNP dans le parti où j’étais.

 

C’était lequel ?

« Organisation Communiste Internationaliste » (OCI).

 

Celui de Pierre Lambert ? Auquel appartenait Lionel Jospin ?

Voilà. Jospin, je ne l’ai pas fréquenté, mais un jour, je l’ai entraperçu, par hasard. Il était présent à une réunion à laquelle je n’étais pas censé prendre part. Je le vois, je me dis « non, ce n’est pas possible », à l’époque, il commençait à monter dans le PS. Et personne ne me croyait quand je disais qu’il était chez nous. Jusqu’au moment [en 2001], où c’est sorti dans Le Monde : « Jospin était à l’OCI ». Le social-démocrate qu’on voyait à la télé avait été membre d’un parti prônant la dictature du prolétariat, la prise d’assaut de l’Elysée. Nous ne rigolions pas...

 

Que vous reste-t-il de cette jeunesse extrême-gauchiste ?

Le fait de ne jamais avoir peur d’être complètement minoritaire. Quand vous allez devant une usine Renault et que les ouvriers vous crachent dessus parce qu’ils n’ont pas envie d’entendre un discours révolutionnaire, ou quand vous vous rendez dans la fac d’ASSAS pour dire : « Nous avons décidé que ce sera la grève. Qui est contre ? », ça forge...

 

Vous n’y étiez lorsque vous débutez chez Kenzo en 1978 ?

Oui, j’avais déjà rompu.

 

Vous n’étiez donc pas un entriste de la mode ?

(Rire). Ç’aurait été drôle. Mais d’une certaine manière, oui : nous entrons dans ce système alors que nous n’avons pas les mêmes logiciels que les autres maisons.

 

Un exemple récent de l’influence sur APC de ce « logiciel » ?

Regardez notre site. Nous aurions pu avoir une audience bien plus grande sur Internet, mais ça passait par un certain prix : la laideur. A savoir : si vous souhaitez avoir un site Internet qui fait beaucoup de chiffre, il faut faire des choses esthétiquement impardonnables. Prétendre à une certaine pureté plastique, sur l’écran, vous coupe de la masse. Il suffit de jeter un œil aux sites des grandes maisons : il existe une grande dichotomie entre leur aspiration esthétique et ce que l’on voit sur l’écran. Je ne dis pas que les masses aiment le laid, mais pour pouvoir éduquer les gens, il faut pouvoir y avoir accès. Et pour y avoir accès, il faut faire des choses un peu limite. Que nous refusons de faire.

 

En parlant de choses un peu limite, vous pouvez m’en dire plus sur la « Maison Douche » ? J’ai vu sur Twitter que vous lanciez ça.  

J’ai décidé de créer une maison qui s’appelle « Douche » et qui ferait des sacs. Des « douche bag » (douchebag = enculé en anglais – NDLR), donc. (Rires.) Le modèle «  Lord of douches » est en production en ce moment. Il sera sublime : du clinquant minimaliste, un peu nouveau riche.

 

Votre motivation pour ce genre de projet « canulardesque » ? 

Vous savez, tout ce qui vous éloigne des idées suicidaires est bon à prendre. Si ça ne fait rire que moi, je suis content. Mais si en plus, ça fait rire deux ou trois copains, ou même une centaine, encore mieux.

 

Donc si j’ai bien suivi, vous fabriquez des « douche bags » pour ne pas sombrer dans la dépression ?

La création en général est l’antidépresseur fondamental. Ensuite vous avez l’alcool, les drogues. Et si ça ne marche pas, bah... il n’y a plus qu’à se tuer !

 

 

[Interview parue dans Technikart n°176, octobre 2013. Photo : Touitou et Jonathan Richman en 2010.]

 

 

 

 

 

« On a le vernis du vintage, débarrassé du reste »

{oldies but goodies. Illustration : 45T des Equadors, 1958} L'auteur de Rétromania Simon Reynolds l'affirme haut et fort. Depuis l’avènement du haut-débit, nous vivons donc dans une Rétropolis spongéiforme, dans laquelle cohabitent tous nos passés pop-culturelles. Interview rétrofuturiste.

Au milieu des années 80, alors que vous étiez jeune journaliste au Melody Maker, sévissait un groupe du nom de Pop Will Eat Itself. Est-ce une description exacte de l’évolution de la pop : qu'elle se serait bouffée tout entière, et s’amuse depuis à reconfigurer les petits morceaux de gerbe dans des assemblages inédits ?

 

Simon Reynolds : Ah ah ah. Well, le groupe avait tiré son nom d’un article prophétique de mon collègue David Quantick, et c’est à peu près ce qui s’est passé. Pour résumer : la pop a joué à être post-moderne, et aujourd’hui, elle survit en étant rétro. Mais son essai aurait pu aussi bien s’intituler « La pop se répétera à l’infini ». Aujourd’hui, le jeu des références et des répétitions est à son paroxysme. Les Black Keys revendique leur « rétroïtude », les Kills reprennent l’imagerie d’un groupe comme Royal Trux tout en la rendant accessible aux marques de luxe, un artiste comme Jo Mitchell créé une œuvre en reproduisant à l’identique le mythique concert d’Einsturzende Neubauten à l’ICA au cours duquel ils ont détruit la scène à coup de marteaux piqueurs, ou encore ces gamins de Brooklyn qui font de la « hipster house » en essayant de reproduire non seulement les sons du « Second Summer of Love » mais aussi les décors du club le Hacienda. On peut voir leurs vidéos sur YouTube. Pas mal.

Mais que penser, pour prendre l’exemple le moins extrême, de la démarche d’un groupe comme The Black Keys, plébiscités par les critiques malgré son manque total d’innovation ?

Avant, les groupes se devaient d’être originaux sous peine de ne pas être pris au sérieux par la critique. À l'exception d'un groupe comme Electric Light Orchestra. Gamin, je n’y connaissais rien en musique, mais je me rendais bien compte que la seule et unique influence de ELO, c’était les Beatles. Mais du coup, c’était un groupe à part. Aujourd’hui, les gens prennent du plaisir à écouter des groupes ultra-référencés parce que... ça nous suffit. Je me souviens du choc d'entendre les Jesus & Mary Chain citer les « wooh wooh » de « Sympathy for the Devil » sur leur deuxième album (Darklands, 1987). Un de « nos » groupes, en filiation direct du Velvet Underground, pastichant les Rolling Stones ! Hérésie ! Mais, depuis une quinzaine d’années, faire du « rock karaoké » est devenu parfaitement acceptable, avec des groupes qui se spécialisent dans la composition de chansons originales dans le style d’un groupe plus ancien.

Peut-on mettre l’émergence de ces « groupes karaoke » sur le dos des baby-boomers ? Que ceux-ci auraient favorisé, alors qu’ils étaient aux commandes de labels et de médias, les groupes référençant les chansons de leur jeunesse ?

Il y a un peu de ça. A l’époque du Britpop, on disait « dad-rock » pour parler d’Oasis, de Cast et de tous ces groupes susceptibles de plaire à nos parents – phénomène inenvisageable vingt ans plus tôt. Les gamins aimaient parce que les morceaux étaient catchy, et les parents étaient contents de voir des groupes de la génération de leurs gamins faire revivre leur propre jeunesse. Ce modèle transgénérationnel s’est souvent répété depuis : ils écoutent Adele en se disant qu’elle fait partie de la même famille de songwriting soul qu’Etta James, et apprécient le vernis vintage de ses enregistrements. Sauf qu'ils ne vont pas forcément vouloir écouter l’original.

Le « Choc du nouveau » - qui a joué un rôle primordial dans l’histoire de la pop -, a cédé place à une quête d’une bande-son distrayante et familière, évocatrice de notre passé. Est-ce symptomatique d’une société où l’on ne se projette plus dans le futur ?

Oui, nous vivons une ère instable et angoissante, qui nous nous fait subir toutes sortes de cataclysmes et de changements brutaux. Normal de vouloir éviter le moindre choc, et de chercher refuge dans des musiques ancrées dans une longue tradition. Depuis treize-quatorze ans, par exemple, nous avons vu un regain d’intérêt pour la musique folk sous toutes ses formes. Mais contrairement au revival « roots » des années 80 - The Pogues, The Men They Couldn’t Hang ou même Billy Bragg - tous anti-Thatcher –, celui-ci a été débarrassé du moindre aspect politique. Une fois de plus, on a le vernis du vintage, débarrassé de tout le reste.

Ce revival folk est l'un des nombreux phénomènes « rétromania » à émerger à la toute fin des années 90 – également le moment où la musique enregistrée se dématérialise. Quels sont les liens entre la chute d’achats de biens culturels, et les débuts de la rétromania ?

Même si les signes avant-coureur remontent à bien longtemps, ils prennent de l’ampleur en même temps que l'adoption massive d'Internet à haut-débit. Et comme par hasard, c’est à partir de ce moment-là qu’il n’y a plus eu de mouvement musical majeur. Avec tous ces « passés » mis à disposition, nous nous éloignons d’un certain « temps présent » partagé par tous : nous sommes plus rarement tous focalisés sur le même « présent » en même temps. Du coup, on n’adhère plus à un groupe ou à un mouvement comme avant, quand la planète toute entière pouvait se retrouver happée par une nouveauté pop. Les carrières des groupes s’en ressent : elles atteignent un palier assez tôt, et y restent. Regardez un groupe comme Arcade Fire : ils n’auront jamais leur moment « Joshua Tree » (du nom de l’album de U2 en 1987 qui les propulsa dieux des stades – NDLR). Fut un temps, la culture rave a « pris ». Le hip-hop a « pris ». Ils quittaient l’underground pour devenir des phénomènes massifs. On n’a pas vu ça ces dernières années : ces mouvements ou ces groupes atteignent rapidement leur « niveau », et y restent. Peut-être est-ce dû aussi à l’absence d’acte d’achat : le fan se sent moins investi dans « son » groupe.

...mais il se tourne davantage vers le concert.

C'est proche de la théorie de Jacques Attali : l’objet enregistré a perdu de sa valeur, mais le live la conserve. Jadis, la musique avait une valeur rituelle et permettait une « catharsis social ». Ensuite, elle s’est formalisée pour devenir un bien acheté et vendu, mais elle gardait son aspect fétichiste : elle nous servait de « mobilier psychologique ». Mais en devenant gratuite, elle a été – littéralement – dépréciée. Ce n’est plus une extension de nous-même, mais une vague bande-son de nos vies.

Comment l’acte d’écoute peut-il évoluer ?

Le « digital native », qui n’a connu qu’une musique dématérialisée, pourra trouver une astuce pour redonner du sens et un peu de gravité à cet acte d’écoute. Je lui fais confiance pour trouver un moyen de « re-fétichiser » la musique.

On l’a vu avec la résurgence des ventes de disques vinyle, en hausse depuis deux ans au Royaume-Uni.

C’est devenu un geste qui compte. La génération des « digital natives » sent qu’avec l’analogue, ils rétablissent une connexion  - un contact physique -, avec ce passé-là.

Qu’écoutez-vous en ce moment ?

Surtout les bizarreries que je dois chroniquer. Une compil’ de musique électronique « outsider », une autre du BBC Radiophonic Workshop, ainsi que les enregistrements datant des années 50 et 60 d’un certain FC Judd, figure proche du Workshop et pionnier oublié de la musique électronique. Donc des vieux trucs assez étranges.

Aucune nouveauté ?

Si, mais ce sont des choses qui ne semblent exister uniquement dans un monde de blogs spécialisés. Des gens comme Oneohtrix Point Never, James Ferraro. Vous connaissez ?

Du tout, sorry.

Son « Far Side Virtual » (James Ferraro, label Hippos in Tanks, 2011) a été l’album de l’année pour plusieurs magazines musicaux. Sa musique est parfaite pour les critiques et les journalistes voulant théoriser. C’est une sorte de « nature morte du Présent », parfaite pour accompagner une installation de Jeff Koons.

Vous terminez votre livre en disant que l’originalité prime sur l’innovation, et que tant que des personnalités comme Dizzee Rascal, Captain Beefheart ou Morrissey feront de la musique, on n’a pas à s’inquiéter.

Je fais référence à ces artistes qui ont une vision singulière de la pop, et  n’ont pas besoin d’être particulièrement innovant pour l’exprimer. Mais ils sont rares : un par décennie, et encore…

(Rétromania, éd. Le Mot et le reste.)

Rétromania, la chronologie : Début 60’s - Le terme rétro entre dans le langage courant alors que la planète se passionne pour la conquête de l'espace : le mot est dérivé du système de "rétropropulsion" réduisant la vitesse des vaisseaux spatiaux en inversant la poussée des réacteurs.  1979 - Dans son essai Yearning for yesterday : A sociology of nostalgia, Fred Davis avance que la culture rétro de masse a remplacé l'évènement politique comme trame de la mémoire générationnelle.  Mi-80's - Le disque-compact devient le format dominant. Les labels en profitent pour revendre leur back-catalogue à des baby-boomers trop contents de racheter les galettes de leur jeunesse (et "Brothers in arms" de Dire Straits).   1993 - Parution du premier numéro de "Mojo Magazine", avec Dylan et Lennon en couv'. Ce mensuel musical part du principe que "c'était mieux avant" (albums solo de Ringo Starr inclus).  1996 - En pleine vogue "tribute bands", le Australian Pink Floyd Show est invité à joué au 50ème anniversaire du guitariste David Gilmour. Tout va bien.  1998 - Tomorrowland (le parc d'attractions futuriste de Disney) passe d'un parc dédié au futur à un musée à la gloire d'un futur kitsch imaginé dans les années 50-60.  2007 - Pour fêter le 30ème anniversaire de l'album Never mind the bollocks, les Sex Pistols cèdent à la mode de la "tournée revival avec l'album préféré des fans joué dans l'ordre et dans son intégralité."  2012 - L'album Kisses on the bottom de Macca, Odd Future, Madeon...

 

[Interview parue dans Technikart n°159, février 2012.]

Profession : Fouineur

Ses enquêtes ont poussé deux ministres à la démission et ringardisé le travail des confrères. Fabrice Arfi, l’enquêteur du site Mediapart, peut-il relancer une pratique qui lui est cher : celle du journalisme d’initiative ?

« Ça va tomber demain. Tu vas voir, ça va être violent, mais t’inquiète pas, on est là. » Ce 8 février, Fabrice Arfi a toutes les raisons de se sentir sonné. Son patron Edwy Plenel vient de l’appeler pour lui dire qu’un article à paraître le lendemain matin innocentera le ministre du Budget Jérôme Cahuzac, accusé par son enquêteur-vedette de détenir un compte non déclaré à l’étranger. « L’affaire » se termine donc en eau de boudin. Mediapart, fragilisé par la multiplication d’attaques sur ses méthodes, se prépare à encaisser le coup. Quant au journaliste en question, devenu le punching-ball préféré des éditorialistes, voilà des mois qu’il se voit accusé de pratiquer « un journalisme au conditionnel ». Il tenait bon, jusqu’ici. Mais demain ? « Les Suisses blanchissent Jérôme Cahuzac » écrira le Journal Dimanche en « une ». À l’indicatif.

« Je connais plus d’une rédaction où l’on aurait demandé au journaliste de s’arrêter, de se calmer ou de s’absenter » reconnaît Fabrice Arfi aujourd’hui. « J’ai vu le moment où ils allaient réussir à enterrer l’affaire, où je n’allais pas pouvoir m’en sortir. » Pendant un mois et demi, c’est la cata’. Les communicants de Cahuhaz ont gagné. Certains de ses contacts sont convaincus qu’il s’est gouré, que Mediapart l’a laissé accuser un serviteur d’état sans disposer de la moindre preuve... Lorsque nous le retrouvons deux mois plus tard, la donne a changé. Fêté et congratulé de toutes parts depuis le mea culpa public du ministre le 2 avril, il reste lucide. Conscient qu’ils ne sont pas passés loin de la déroute...

Ce grand gaillard barbu, disert et énergisant, nous reçoit dans un coin de l’immaculé open-space qui sert de base à Mediapart dans le douzième. On l’interrompt alors qu’il met les touches finales au livre qu’il consacre à l’affaire, attendu en librairie ce 17 mai*. On s’installe autour d’une table de réunion, seul espace inoccupé de l’étage. Car même si deux de ses collègues se passent un ballon de foot, l’ambiance est studieuse. Les autres sont au téléphone, ils pianotent sur leurs claviers... Aujourd’hui, avec Arfi tiré d’affaire et Cahuzac profitant de son temps libre pour peaufiner les éléments de langage à ressortir en interview, certaines questions reviennent concernant la méthodologie du site. Celles concernant les « preuves » se sont tassées, la bande à Edwy ayant réussi à faire comprendre qu’un journaliste a surtout « des sources » (même si, dans l’affaire Cahuzac, ils avaient les deux à foison). Celles concernant le rôle, mi-flic, mi-journaliste qui colle aux moustaches de son patron sont plus tenaces. Et appellent une réponse nuancée. « Les ‘affaires’ dont on parle aujourd’hui – Karachi, l’affaire Takkiedine, l’affaire Kadhafi, l’affaire Bettencourt et, enfin, l’affaire Cahuzac – ont d’abord été des révélations journalistiques, sortis par la presse, en l’occurrence Mediapart, et sont ensuite devenues des affaires judiciaires »détaille-t-il.

Refusant de se voir taxés, lui et ses collègues, de « premiers flics de France », et peu convaincu de la pertinence du terme « journalisme d’investigation » (« Y a le journalisme d’information et le journalisme de commentaire, point »), Arfi lui préfère celui de « journalisme d’initiation ». En guise de définition, il nous fait réviser nos classiques. « Si Watergate – considérée à juste titre comme le Graal journalistique –, fait tomber Nixon, c’est parce qu’un procureur, et le Congrès américain, se sont emparés de l’affaire. Qu’ils n’auraient pas pu initier si Woodward et Bernstein n’avaient pas sorti leurs articles dans le Washington Post avant. Sans le journal, on n’aurait jamais su. Mais la conclusion démocratique de l’affaire – la démission du Président – a été rendu possible uniquement parce que les institutions judiciaires ont pris le relais et fait le job. »

Cet idéal du volet judiciaire complétant le travail d’hier journalistique ne date pas d’hier. A la fin des années 90, son BAC éco’ en poche – « la filière avec autant de filles que de garçons » -, le jeune Lyonnais se cherche. Guitariste frustré, Fabrice Arfi se décide, sous influence Lester Bangs, de devenir critique-rock. Il s’inscrit dans une école privée de journalisme, profite du premier stage proposé pour rejoindre la rubrique « musique » du Lyon Figaro. Il inonde les pages de ce supplément régional d’articles « prétentieux et pompeux » avant d’être rapidement salarié. Nous sommes en l’an 2000, Fabrice Arfi a 18 ans. C’est le départ à la retraite d’un voisin de bureau, chroniqueur judiciaire, qui scellera son sort. Arfi reprend sa rubrique, se reconvertissant dans le suivi de procès. « Peut-être qu’un atavisme personnel s’est rappelé à moi » dit-il à propos de cette reconversion. Un atavisme ?

Né à Lyon le 4 septembre 1981 – l’année où un certain Edwy Plenel, rattaché aux pages « éducation » du Monde, se montre mieux adapté à la rubrique « police » –, Fabrice Arfi grandit avec « une mythologie paternelle particulière ». Le père est policier à la brigade financière. Notre futur fouineur des sous-sols de la République vit dans une ambiance « de lutte anti-corruption » – sa mère, prof, est « une indignée » qui a milité au PS – mais c’est la découverte d’un livre qui complétera le tableau. Un exemplaire de La Part d’ombre, du susnommé Edwy Plenel, lui est prêté, alors qu’il est encore ado, par un « pote flic » de son père, « proche du réseau de sources d’Edwy ». Ecrit au début des années 90, le journaliste à moustache y livrait ses doutes et ses contradictions alors qu’il enquêtait sur les zones d’ombre de la Mitterrandie. Le récit fascine Arfi. Pour le « côté romantique » de la pratique journalistique (le combat face à une présidence), et pour ce qui y est dit du rôle du journaliste dans une démocratie.

Plus tard, quand il se retrouve nommé chroniqueur judiciaire, il y repense : « J’étais frustré d’avoir à rendre compte de dossiers déjà bouclés. J’aurais voulu remonter le fil, pouvoir m’intéresser aux dossiers avant même qu’ils n’existent d’un point de vue judiciaire. » Et se met à rêver d’un « journalisme d’initiation » qui lui permettrait de griller la politesse à ces messieurs de la police... En attendant son heure, il troque le Lyon Figaro pour 20 Minutes, pige pour l’AFP, Libéle Canard enchaînéLe Monde, se retrouve à la tête d’un éphémère hebdo, La Tribune de Lyon, dont il sera viré pour avoir voulu y publier une enquête mettant en cause le financement occulte de l’antenne lyonnaise du PS (son actionnaire est un proche du maire). Il retourne à la pige et, « un peu désoeuvré », finit par appeler l’idole Plenel, fraîchement débarqué de la direction du Monde. Les deux sympathisent. Peu de temps après, Plenel annonce le lancement d’un pure-player financé par ses abonnés, Mediapart, censé redonner ses lettres de noblesse à l’investigation. Fabrice Arfi, 26 ans dont huit de métier, en sera.

Recruté pour former un binôme avec l’enquêteur plus expérimenté Fabrice Lhomme, venu du Monde avec Plenel, Arfi est l’un des vingt-cinq journalistes à temps plein présents au lancement du site en mars 2008 (ils sont trente-et-un aujourd’hui). Pendant trois ans, il « fait la voiture-balai » entre Paris et Lyon, avant de s’installer définitivement dans la capitale, avec famille recomposée, en 2011. Fabrice Lhomme, qui a 42 ans au moment de leur rencontre, prend la jeune recrue sous son aile. « Quand il est arrivé à Paris, il ne connaissait personne, aucun juge, aucun magistrat. Mais il avait déjà le regard et l’intelligence instinctive qui caractérisent les bons enquêteurs. Et aussi le côté pitbull du mec qui ne lâche jamais. Je lui ai présenté mes contacts. J’avais envie de transmettre, mais pas à n’importe qui. » Son plan est limpide : « On (Mediapart) est petits, on est mal-vus. Eh ben, on va être les meilleurs. » Une source interrogée par « les deux Fabrice » se souvient d’un « taiseux, posant les bonnes questions. Fabrice Arfi, c’est un peu le Keyser Söze du journalisme d’investigation : personne l’a vu venir ! » L’homme qui a tenu tête aussi bien à des ministres qu’à ses confrères pendant quatre longs mois se contente d’avouer un « esprit bagarreur, un peu cour de récré, un peu canaille ».

Dès sa création, le duo Lhomme-Arfi frappe fort. Ils enquêtent sur Karachigate, sur l’affaire Woerth-Bettencourt. Rapidement, ils sont considérés « les deux journalistes en pointe de l’équipe » (dixit le directeur de la rédaction de Mediapart François Bonnet, lorsqu’il se plaint, en 2011, des tentatives du Monde pour débaucher ses journalistes). A l’été 2010, Mediapart récupère les 21 heures de bandes enregistrées chez Liliane Bettencourt par le majordome de la maison. Fabrice Arfi : « Avec la rédaction, on décide qu’on ne touchera pas à la vie privée, et on fonce en enquêtant sur la fraude fiscale, sur les liens avec Eric Woerth. » L’affaire fait un carton. Mediapart double son nombre d’abonnés, et devient rentable. Mais le binôme responsable de ce joli coup se sépare. Lhomme, qui part relancer le service investigation du Monde, propose à son comparse de le suivre. Arfi refuse. Brouille.

A l’été 2012, Arfi s’intéresse à Cahuzac. Le comportement de celui-ci l’intriguait du temps de son enquête sur Woerth : le roi de la moumoute chirurgicale, alors président PS de la commission des finances, était venu à la rescousse du trésorier de l’UMP, en lui offrant un témoignage de moralité dans l’affaire de l’hippodrome de Compiègne... Du coup, quand il entend Woerth rendre la pareille au nouveau ministre du Budget, au cours d’une émission de radio, Arfi« trouve ça curieux et décide de travailler sur Cahuzac, sans savoir ce qu’[il] va trouver. » Car Mediapart a été pensé pour permettre à ses limiers de se consacrer à ce genre d’intuitions. Ses journalistes, payés correctement (Arfi gagne €4000 net par mois ; et 90% du budget da la boîte est consacré à la rédaction), peuvent se consacrer plusieurs mois à une enquête. En démarrant la sienne, Arfi entend parler d’un compte suisse que détiendrait le ministre et fait appel à ses collègues : ils seront dix membres de la rédaction à travailler sur la future enquête Cahuzac, chacun selon sa spécialité, autour du « poisson-pilote » Arfi. Autant dire que le 4 décembre, date de la publication du premier article, ils sont, après quatre mois de travail, « sûr de (leur) coup, à 200% ». « Après, une partie de l’histoire n’est toujours pas écrite. C’est-à-dire, à quel point Woerth, et par ricochets Sarkozy, connaissaient-ils la part d’ombre, comme il dit, de Jérôme Cahuzac ? » Le pitbull n’a pas lâché prise, pas tout à fait...

Aujourd’hui, leur « petit laboratoire journalistique » poursuit son œuvre. Les affaires qui en sortent passent bel et bien du journalistique au judiciaire. Les ministres tombent (Mosco’, next ?), les abonnés affluent (plus de 10 000 ces dernières semaines) et les concurrents old-media, pris dans un mouvement de panique face aux récents éclats du site, dérapent : en témoignent les élucubrations de Jean-Michel Apathie ou encore la couv’ de Libé « révélant » une supposée enquête d’Arfi sur les comptes de Fabius (bravo l’ami Bourmeau !)... L’intéressé, qui n’a jamais été un fan du clash anecdotique, refuse de s’en mêler, s’inquiétant davantage du virage psychanalytico-larmoyant pris par l’affaire depuis les « aveux » de Jérôme Cahuzac : « En s’arrêtant sur son mensonge, et en restant sur le registre émotionnel qui lui a été fourni par ses communicants, on oublie les faits : la fraude fiscale, les tentatives d’interférence par des membres du gouvernement... » Comme si les communicants, après avoir perdu la première manche, avaient décidé de prendre leur revanche. « Notre ennemi, c’est la communication, explique ce Bob Woodward des temps modernes. Un adversaire organisé, puissant, riche, qui est là pour briser l’information. Dans l’affaire Cahuzac, la communication (politique, celle des conseillers du ministre de chez Euro RSCG) ont failli gagner. C’est pour ça que journalistiquement, ça a été une belle affaire, c’est la victoire de l’information sur la communication. Et ce serait dommage de leur laisser reprendre le dessus. »

 

L’affaire Cahuzac : en bloc et en détail (éd. Don Quichotte)

 

[Portrait paru dans Technikart#172, mai 2013. Photo : Arfi chez Bourdin, avril 2013.] 

 

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