Le retour des affreux

Paru dans Technikart n° 68
DANS LES ANNÉES 80, LE PREMIER INCARNAIT SKYMAN, VENGEUR MASQUÉ DE LA BANDE FM, PENDANT QUE LE DEUXIÈME FRICOTAIT AVEC « LE FIGARO MAGAZINE ». GUILLAUME FAYE ET ALAIN DE BENOIST ÉTAIENT LES GOUROUS DE LA NOUVELLE DROITE QUI VOULAIT RENDRE L’EXTRÊME DROITE PLUS INTELLIGENTE. VINGT ANS APRÈS, LES FRÈRES ENNEMIS REMONTENT À LA SURFACE CHACUN DANS LEUR COIN.
Les années 80 les ont vus conquérants : ces intellectuels de l’extrême droite se voulaient, eux aussi, modernes, technologiques et intéressants. Le GRECE (Groupement de recherches et d’études pour la civilisation européenne) et le Club de l’Horloge se disputaient les faveurs de la droite classique. La Nouvelle Droite (ND) faisait tourner bien des têtes, et pas uniquement rasées. Aujourd’hui, que reste-t-il de l’héritage des années 80 ? Un e-mail d’Alain de Benoist : « Non, je n’entretiens pas de relations avec Guillaume Faye, qui a quitté la ND il y a près de vingt ans et développe aujourd’hui des idées complètement opposées aux miennes. » Le deuxième idéologue du GRECE, beaucoup plus fantasque, était porté disparu. Et puis cette décision de justice en 1998 : « A la suite de la parution du livre de Guillaume Faye, la Colonisation de l’Europe, discours vrai sur l’immigration et l’islam, l’auteur et son éditeur, Gilles Soulas, ont été condamnés chacun par la XVIIème chambre correctionnelle de Paris pour “incitation à la haine raciale” à 50 000 FF d’amende. »
Ensuite, Pierre Vial, le leader du courant ethno au FN, invite Faye aux Journées scientifiques du Front. Il y subjugue les cadres avec son bagout sur la guerre ethnique et le concept d’« archéofuturisme » Quant au journal Jeune Résistance, organe d’Unité Radicale dissout cet été, il republie en septembre dernier, comme un testament idéologique, un long entretien de Faye. Enfin, un opuscule, publié la même année, le remet en selle dans les milieux de la droite radicale : Pourquoi nous combattons se présente comme « une véritable doctrine de synthèse idéologique et politique visant à rassembler tous les Européens ». Qu’on se le dise : Guillaume Faye, né en 1950, ancien leader du mouvement de la Nouvelle Droite, est de retour après quinze années de zone.

Conquérants dans les 80’s, disparus dans les 90’s, revenants dans les 00’s.

Gros remous à Science-Po
Les années 80 ont aussi le goût de la Nouvelle Droite, ce courant d’intellectuels qui asticotait le camembert coulant du giscardisme. Sociobiologisait. Anti-américanisait. Invoquait le paganisme et les runes. Ces intellectuels-là inventèrent la « métapolitique », une technique de combat idéologique consistant à absorber toutes les influences de l’ennemi pour mieux les retourner contre lui. Leurs idées se brassaient alors dans les chaudrons du tiers-mondisme, de l’immigration, de l’écologie, de l’anticapitalisme. Ainsi, leur évolution la plus spectaculaire fut de passer du racisme biologique au « différentialisme culturel » (chacun chez soi avec ses traditions et on se portera mieux avec des zones préétablies). Bref, la ND voulait pratiquer un « gramscisme de droite » : politiquement minoritaire, culturellement influent. Dans ce courant, on rêvait de l’Empire de Julius Evola, ou de l’Imperium d’un Yockey, bien avant les antimondialistes devant Toni Negri et son Empire. Deux revues structuraient ce courant qui essaima dans toute la France : Nouvelle Ecole et Elements.
Depuis 1978, à la tête de ce mouvement, pontifiait Alain de Benoist et s’agitait Guillaume Faye. Le premier provenait du militantisme d’extrême droite. Le second surgissait tel un diavolo de sa boîte, le Cercle Vilfredo Pareto à Sciences-Po, qu’il animait avec Jean-Yves Le Gallou et Yvon Blot de 1971 à 1973. Avec les années 80, le premier persévéra dans une conquête de notabilité intellectuelle à travers les médias, s’acoquinant avec Louis Pauwels, patron du Figaro magazine, jusqu’à ce que celui-ci, briguant l’Académie française, finisse par lâcher son responsable « idées ». Le second s’entêta dans une vision à la fois tragique et grotesque de l’histoire, tout en étant considéré comme un orateur hors pair. Guillaume Faye avait fait sa lente révolution, butinant dans le miel de Nietzsche (« mon maître »), de Guy Debord ou d’Henri Lefebvre, philosophe proche d’André Breton. Avec cet étrange attelage, la ND séduisit jusqu’aux Jeunes Giscardiens qui les invitèrent dans des causeries de province.

« J’estime à 50 % de chances une guerre civile ethnique d’ici 2010 » (G. Faye).

De Nietzsche à Skyrock
En 1978, le succès du mouvement ouvre des appétits. Jean-Yves Le Gallou et Yvon Blot provoquent un clash au sein du GRECE et s’en vont fonder le Club de l’Horloge avec un certain Bruno Mégret. D’inspiration technocratique et ultralibérale, les « Horlogers » prônent une stratégie d’investissement idéologique dans le monde des entreprises et de la droite classique pendant que les dandys de la ND ne jurent, eux, que pour une ligne anti-américaine et anticapitaliste, vomissant « l’ultralibéralisme et le libre-échange généralisé ». Un Prix de l’Essai pour Vu de droite (plus de 30 000 exemplaires vendus, 300 articles de presse) décerné par l’Académie Française à Alain de Benoist plus tard et la ND implose : trop de charbon d’ego dans la pétaudière.
Dans des circonstances encore mal éclaircies, Guillaume Faye rompt avec Alain de Benoist en 1986. Pierre Vial, lui, rejoint les rangs du FN alors en pleine ascension. Jean Mabire, spécialiste des Vikings, part écrire à National Hebdo. De Benoist, quant à lui, se trouve démonétisé, la campagne des intellectuels « Vigilants » contre l’extrême droite, relayée par le Monde en 1992, achève de le couper des grands éditeurs et du grand public. De son côté, Faye tâtonne. En 1987, il donne une dernière conférence, au nom du GRECE, dans le luxueux hôtel Métropole de Bruxelles. Sujet : « la soft-idéologie », le totalitarisme mou de la démocratie. Logiquement, Faye devient acteur de pornos, dispense des cours de sociologie de la sexualité à l’université de Besançon. Après sa désertion de la ND, il monte un mensuel, J’ai tout compris, qui s’arrête au bout de trois numéros. Surtout, il devient, dans cette société du spectacle qu’il abomine, Skyman, sur Skyrock, où sa tchatche de vendeur de cravates fait un carton : beaucoup se souviennent de ce redresseur de torts masqué qui, sur simple dénonciation, vengeait les petites gens des affronts subis qui par son chef de service, qui par son prof, qui par son voisin. Ou de ses canulars dans le show bizz (il propose par exemple à Belmondo le poste de ministre de la Culture).

Résistance silencieuse
Dans son appartement-rédaction de la revue Krisis, Alain de Benoist pense comme il peut. Le Monde s’est lassé de dénoncer les collaborations d’intellectuels comme Ignacio Ramonet, Jean-François Kahn ou Jacques Julliard avec cette revue confidentielle. Désormais, De Benoist, polygraphe en roue libre, se dit acquis « aux idées fédéralistes et à l’écologie radicale », estime « le souverainisme ringard » et « le FN, écœurant ».
Faye, lui, appelle à la résistance, silencieuse et souterraine, à la mobilité des militants, aux réseaux et à l’Internet pour se préparer mentalement au grand big bang. Il pronostique « un retour tonitruant des peuples, des nations, des blocs ethniques et d’une géopolitique de force ». Se réclame proche des idées de Vladimir Poutine et rêve à une « EuroSibérie ethnocentrée constituant le premier cercle d’une organisation mondiale des élites consciemment européen dans le monde entier ». A ses amis d’Unité Radicale, il prédit : « J’estime à 50 % de chances une guerre civile ethnique d’ici 2010. (…) Attention à ne pas surestimer le système dans lequel je suis naguère tombé. A certains de mes détracteurs qui m’imputent un romantisme de la catastrophe, je réponds deux choses : il ne faut pas avoir une vision irénique et pacifiée de l’histoire, dans laquelle les catastrophes seraient définitivement bannies et gérables par un système néolibéral rationnel et surpuissant. Deuxièmement, la futurologie peut se tromper, mais elle peut aussi ne pas se tromper, mais elle peut aussi ne pas se tromper. On a raillé ceux qui, en 1910 et en 1938, prévoyaient une guerre mondiale, ceux qui, dès les années 70, annonçaient la chute de l’URSS. » Le showman de l’apocalypse s’est trouvé une grotte prospère pour les années à venir.




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