Laurent de Sutter : « Le bashing est le nouvel opium du peuple »

LDS

À en croire le philosophe Laurent de Sutter, le bashing est devenu le palliatif préféré d’un peuple anesthésié au dernier degré. Explications.

Comment expliquer que le bashing soit devenu le nouvel eldorado médiatique ?
Laurent de Sutter : Paradoxalement, je pense que nous vivons dans des sociétés très peu stressées – ce qui peut paraître étonnant lorsque l’on voit le monde du travail, la manière dont chacun vit les burnout, etc. Je pense d’ailleurs que cette tension faible porte un nom, celui de la dépression entendue au sens de la perte des sensations possibles. Nous vivons dans une société de différences marginales, de très petites excitations, de très petits kicks dont l’exemple paradigmatique est évidemment le changement de modèle des téléphones portables. Il y a une logique du kick que les médias sont obligés d’employer pour lutter contre cet affaiblissement de la tension psycho-politique qui fait les sociétés.

Ce bashing sur commande se rapproche- t-il du « régime de l’anesthésie » que vous décrivez dans votre nouvel essai* ?
Absolument. Les médias sont des tenseurs de stress : ils viennent câbler le niveau de nervosité des relations qui existent entre les personnes. Cela contribue à fabriquer une société. Ce qui est médiatisé, ce ne sont pas tant des informations que des intensités d’informations. De ce point de vue, les médias jouent un rôle dans l’espèce d’économie de la fausse nervosité qui est la nôtre.

Lors des élections, par exemple ?
Le fait que nous n’ayons pas arrêté de causer de candidats qui n’ont aucune importance politique doit être analysé comme un désarroi : les médias ne savent plus quoi faire pour réveiller les dépressifs. Or, on sait très bien que ce prétendu réveil s’anéantit immédiatement dans la logique de l’intensité dont Tristan Garcia parle très bien dans La Vie intense. Plus l’intensité est recherchée, plus elle aboutit à son contraire, c’est-à-dire à des déflations d’intensité. Cette logique du kick devient une logique contre-productive, contradictoire, où les médias eux-mêmes finissent par se sabrer comme tenseurs à force de vouloir jouer ce rôle.

Pourquoi s’acharne-t-on avec autant de violence sur certains boucs émissaires ?
On vit tous avec des injonctions à être soi-même, à être à une place, à être dans une fonction, à être dans un genre, à un être dans un boulot, à être, à être, à être… Le bashing intervient toujours quand quelqu’un ne tient pas sa place. Une popstar doit faire un certain nombre de choses, on la met dans une position où il est difficile de tenir sa place. C’est son principe sacrificiel : tu ne tiens pas ta place ? Alors tu vas prendre !

Internet a largement contribué au phénomène du bashing.
Cette question est celle de la constitution de la détestation comme principe d’existence. Pour le définir moralement, je crois que nous sommes face à ce que Nietzsche qualifiait de « dernier homme » (représentant l’état passif du nihilisme, quand l’homme ne désirera plus rien qu’un bien-être minimal et se réjouira de son absence d’ambition, ndlr). C’est celui qui fait des petits sauts sur place dans sa boue, incapable de voir qu’il faut d’abord dire un grand non pour pouvoir dire un grand oui. Il y a ces petites excitations – et le bashing en fait partie – qui n’en sont pas vraiment par rapport à l’acceptation de quelque chose qui serait de l’ordre de l’abandon. La manière dont l’excitation se traduit par le ressentiment est un phénomène psychique facile à voir et à analyser. Spinoza en parlait déjà, il y a une tentation d’affect triste comme immédiatement gratifiant par rapport à l’approbation à première vue non gratifiante du monde tel qu’il est ou dans tout ce qu’il offre de possibilités.

Comme avec les antidépresseurs ?
Par exemple. Celui qui se gave d’antidépresseurs constate une ablation permanente de ses possibilités pour recentrer cette espèce d’être, cette catégorie de fixation. La partie productive, cette partie-là de toi, on la garde intacte. Par contre la partie qui souffre, elle ne nous intéresse pas. D’ailleurs c’est un accessoire, ce n’est pas vraiment toi. Ce qui est vraiment toi, c’est celui qui se lève à 7 heures, qui est au boulot à 9, paie ses impôts et fait les choses par réflexe, écoute ce qu’il faut écouter, baise comme il faut baiser : « Prends tes pilules, mon coco ! Et viens bosser demain à 9 heures. » Pareil avec le bashing, devenu le nouvel opium du peuple : défoule-toi sur le people de ton choix. Mais demain, sois au bureau à la bonne heure !

*L’Âge de l’anesthésie. La mise sous contrôle des affects (Les Liens qui libèrent, 192 p., 15,50 ¤)

ENTRETIEN JULIEN DOMÈCE

Technikart #212 mai 2017




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