Laurent Chalumeau – Le dernier des rock-mythics

Laurent Chalumeau débarque dans la rock-critic alors que la messe semble dite. Pas tout à fait: ses déconnades et son style, compilés dans «En Amérique», vont secouer le bananier
rock’n’roll des années 80. Rencontre avec l’aventurier des mythes perdus… et retrouvés.

 

Je sais bien, il y en a qui voudraient une intro. Une chouette intro : « La soul est la musique de l’âme », « La musique noire est la plus belle du monde », « Ça nous change des merdes qui sortent aujourd’hui », etc. Trouvez quelqu’un d’autre. » Ça, c’est justement l’intro d’un article de Laurent Chalumeau, dans Rock & Folk, en 1982. A nous de la trouver, notre chouette intro, pour parler de celui qui a réussi, bien qu’arrivant après les grands des 70’s, à relever le flambeau de la rock-critic. Une citation de Philippe Garnier, piochée dans Génération Rock & Folk ? « Quand j’ai commencé de battre de l’aile, ils ont eu Chalumeau qui était un vrai battant. Il pouvait faire à la fois Manoeuvre, Garnier et Chalumeau ! Il avait l’entregent et le souffle. Je ne sais pas pourquoi il était mal vu des autres, peut-être à cause de sa morgue ou de son caquet parigot. Mais il m’a toujours bien plu. Contrairement à ce qu’on a dit, il n’était pas superficiel et il avait du talent. Finalement, c’est lui qui a reçu l’héritage. Il a juste eu le malheur d’arriver un peu trop tard. »
Une autre de Virginie Despentes, extirpée de la préface d’En Amérique ? « Si on venait me démonter la boîte noire du cerveau pour voir comment et quoi y a été
déplacé, modelé, retourné ou éclairé, on trouverait sans doute moult traces de Chalumeau dans le système… Quand on est le gars qui a publié Fuck, il est probable qu’on ait quelque chose à voir avec l’apparition de Baise-moi, deux ans plus tard. » Ou la présentation que Chalumeau fait de lui-même en 1997, en préambule de son livre Uptown ? « Je suis artisan. Gagman. Dialoguiste additionnel. Adaptateur madré. Bidouilleur. Couteau suisse contrefait. Plume mercenaire. Ecrivain public. Polygraphe vendu. Je travaille pour l’industrie du divertissement. La littérature, je l’encule. Bonne lecture. »

«JE M’EN BRANLE»
Coquetterie : si Chalumeau prétend pénétrer la littérature par la porte arrière, c’est en fait parce qu’il fait partie du club. Des stylistes qui vous foutent sur le derrière, qui vous plient les côtes et vous imprègnent la boîte noire. Despentes le note : la rock-critic française est « le seul mouvement littéraire local intéressant sur deux décennies ». Issus des années 70, Yves Adrien, Philippe Manoeuvre et Garnier, absents des prix littéraires, répondent présent quand il s’agit de donner à lire du lourd, du bon. Laurent Chalumeau aussi, lui, le produit des années 80.
Son nouveau livre, En Amérique, compile des textes qu’il a écrits durant cette décennie. Où se planque-t-il depuis ? Nous lui mettons le grappin dessus. Physique (en plus tassé, affiné) à la Depardieu, avec drôle de coiffure, époquant Tenue de soirée et voix comme dans les Valseuses :« La littérature ne se décrète pas. Le sida n’est pas un sujet plus littéraire que la Souris Déglinguée. Le cirque du microcosme germano-pratin, je m’en branle, ils font leur mayonnaise, moi, la mienne. Mon pauvre talent, il vaut mieux que d’aller m’inscrire à leur concours de beauté. Je viens du rock. Puisque je ne peux pas être Tom Wolfe, j’en ai rien à foutre d’être je ne sais quelle starlette de Saint-Germain-des-Prés : autant être autre chose. »If you can be first, be best, if you can be best, be first » : tu ne peux pas te contenter d’avoir ta table chez Lipp. C’est pas pour moi. Pas par modestie, bien au contraire : parce que ce n’est pas assez. »

A LA RECHERCHE DU MESSAGE SATANIQUE
« Do you want us to change room ? » Chalumeau nous parle encore en anglais ? Non, il s’adresse à sa femme de ménage. Elle s’occupe de la spacieuse cuisine, nous bougeons dans un living très design. « Si on fume tous les deux dans mon burlingue, ça va être une chambre à gaz. » Il nous a invités chez lui. Un duplex dans le IXe arrondissement. Pas loin de Condorcet, le lycée où les frères Goncourt, Louis de Funès et Jacques Dutronc usèrent leur fond de futal. Chalumeau aussi. Né en 1959, alors que Robert Zimmerman ne s’appelle pas encore Dylan et que De Gaulle vient d’être élu président d’une nouvelle république, Laurent obtiendra deux 17 au bac français, avant de s’inscrire à Hypokhâgne – à Condorcet. « J’avais pourtant pas un livret scolaire qui donnait envie de se griffer les seins. »
Passionné de BD, il est tombé dans le rock via sa bible, Rock Dreams de Guy Peellaert. Quand le punk explose en Angleterre, tout reste à faire en France. Un organe s’emploie depuis dix ans à répandre la bonne parole. Chalumeau en est accro.« Je passe mes heures de cours à lire Rock & Folk de la première à la dernière page, puis de la fin au début en espérant lire un message satanique qui a pu y être glissé. C’est évident, c’est là que ça se passe. Les plumes de Garnier et Manœuvre, je me dis, ces mecs-là ont la belle vie. Une prose du coup d’après : affranchie, post- politique, dandy. Il y a les luttes, les quartiers de haute sécurité, je sais plus ce qui agitait les esprits bien-pensants à l’époque, et le rock, c’est la récré, on va adopter une posture un peu cynique. Adrien, j’étais admiratif, mais ce dont il parlait, j’étais déjà blaireau : la vie nocturne, le glitz et le glamour, des endroits où j’étais sûr de pas rentrer. J’appréciais comme lecteur ou spectateur, mais ça restait exotique. Plus tard, quand j’aurai l’occasion d’y entrer, ça m’a pas donné plus envie, je suis pas Edouard Baer. »

IL INONDE LE COURRIER DES LECTEURS
Chalumeau crée le Comité Rock’n’Rollien de Vigilance Ethique et de Dépistage des Impostures, inondant le courrier des lecteurs de lettres « ordurières ». Repéré, coopté. Ça tombe bien, il a planté le concours d’entrée à Normale. Son premier papier publié ? Avril 1981, Bowie, Scary Monsters, sujet directement en couverture. Chalumeau est dans la place, là où tout se joue.
« C’est ce que je pensais. Mais quand je débarque, les carottes sont cuites, à mon grand dam. Je pensais entrer à la NRF du rock et, en fait, les mecs étaient en train de vider leurs casiers et de faire leurs cartons… Il a fallu faire avec. Bon, partons du principe que tu ignores ces choses-là : à l’époque, il n’y a pas de FM, juste trois chaînes de télévision, il n’y avait rien, sauf Rock & Folk, qui se vendait certains mois à 200 000 exemplaires. C’était Radio Londres. Il y avait un petit village rock à Paris, donc, comme dans tous les petits villages, avec son lot d’inimitiés, de rivalités, tout le monde se connaissait. Je ne suis pas obligatoirement devenu le prince, plutôt le vilain petit Abdallah. J’avais 22 ans, je brûlais de servir, d’écrire, un vrai foutriquet, naïf et tête à claques, enthousiaste et arrogant. Je faisais mon petit parcours, confortable, du jour au lendemain j’étais de tous les concerts, Gibus, Rose Bonbon, avec mode de vie qui correspond au Paris de l’époque… J’en ai vite fait le tour. Le nombre de parts dans lequel le gâteau peut être découpé a aussi son importance… J’ai pensé à New York et, coup de bol, Rock & Folk a dit banco. Trois ou quatre mois d’élan, et je suis parti en avril 1983. Ça m’a permis, si tu veux, de pisser dans le réservoir des Etats-Unis. Le rock était déjà sur la réserve, mais moi, là-bas, avec une actualité musicale pas complètement vaine et non avenue, avec l’éclosion du hip hop, le phénomène Springsteen, Madonna, Prince, Super Michael et ses michaeleries, donc tu vois, il y avait de quoi faire. »

LA BARBE DE ZZ TOP
Philippe Koechlin, créateur historique de Rock & Folk : « Chalumeau aurait des allures à la Harrison Ford dans les Aventuriers de l’arche perdue. Il pose un œil particulièrement décapant sur cet univers passionnant et dérisoire du show qui doit continuer. Finie la religion du rock, note Chalu, mais… on rigole encore ! »
A Paris, Chalumeau s’est fait remarquer en faisant du Lester Bangs façon BD. Sur 1999 de Prince : « Quand ils me l’ont donné à chroniquer, il y en avait un qui se pinçait le nez avec un air dégoûté et l’autre qui faisait des signes de croix devant un portrait d’Otis Redding. Vous me pardonnerez, mais moi, j’aime bien. C’est pute à souhait et ça ne donne pas la vérole pour autant. »
Quand il partait en reportage, c’était pour faire le pied nickelé. Telle cette interview du leader de Mott The Hoople : « Il m’a claqué dans le dos et a bu un peu de vodka à la bouteille. Hunter ? Hunter… Ça doit être un peu polak comme nom, ça ? Hunterowski ? Mais nom d’un chien, confisquez-lui sa bouteille ! J’ai une interview à faire, moi ! Il est quatre heures du matin à New Heaven, Connecticut, je le tiens enfin et, call it watcha want, j’ai laissé la foutue liste de questions dans la limousine. Je veux dormir ! » Son tour de force : être sacrilège, brocardeur, tout en entretenant les mythes. Installé aux Etats-Unis, Chalumeau continue de faire le couillon. Un sommet, sa rencontre avec ZZ Top :
« C’est une vraie ?
– Je vous demande pardon ?
– La barbe, là. C’est une vraie ?
– Ben oui, bien sûr.
– Ah, parce qu’on a beau dire, mais comme ça, en vrai, c’est impressionnant. Ça doit être de l’entretien, un truc comme ça, non ? »

NAVAJOS, TAULARDS ET… DE CAUNES
Le lecteur se fend la poire. Mais Chalumeau sent l’impasse. Fini de parodier la branlitude rock : il décide de bosser ses sujets. Comme Garnier, d’aller sur le terrain fouiller les arrière-cuisines, rapporter les anecdotes de troisième couteau, raconter une Amérique légendaire et atemporelle. Le rock est mort ? Place aux longs reportages sur ce qui a été et ce qui, malgré tout, est toujours et restera. C’est cette prose-là qu’En Amérique compile, ses rencontres improbables avec Johnny Cash et Chuck Berry, ses textes sur Bruce Springsteen et Tom Waits, Coney Island et le bayou, le rodéo et le billard, ses interviews d’Ice T et de Keith Richards, de joueurs, taulards, Navajos, bluesmen, margoulins, proxos, mythos…
Ce qui impressionne dans ses textes, c’est l’érudition, l’humour, l’empathie, la communion, le recul et, surtout, la liberté. « Philippe Paringaux, rédacteur en chef à la fois de Rock & Folk et de l’Echo des Savanes, me laissait libre sur le calibrage. Certains de mes papiers, c’est 26 feuillets ! J’avais négocié 1 000 $, ça leur coûtait 12 000 balles, à l’époque c’était une somme. Pour les frais de mobilité, c’est du bricolage : Antoine de Caunes, avec qui j’avais sympathisé à Paris, avait été contacté par Philip Morris, qui cherchait un moyen de communiquer pour vendre son goudron. Il a imposé un concept de carte postale musicale envoyée des Etats-Unis – l’émission s’appelait Marlboro Music, elle était diffusée sur un réseau de 150 radios. Pendant un an, Antoine atterrissait tous les mois à Kennedy Airport, je le rejoignais, on prenait un autre avion, on se déposait dans un bled, on louait une tire, on traçait, on s’arrêtait, on interviewait des musiciens, on achetait dans des petits labels des disques introuvables, on enregistrait des bruits d’ambiance, il repartait avec les bandes et les disques et revenait le mois suivant. J’ai ensuite continué seul, apportant la matière à Antoine pour l’émission de radio, mais aussi pour son Rock Report des Enfants du Rock, puis Rapido. »
Meilleur rock-critic de sa génération, Chalumeau en profite pour faire le mercenaire, en toute décontraction. « Desproges, peut-être pas encore cancéreux, mais déjà à cheval sur les principes, a dit à Antoine : « Ça va pas, t’es malade, qu’est-ce que tu fous à promouvoir des clopes ? » De Caunes répond : « Ben, je vois pas où est le problème, moi-même, je suis fumeur. » Et là, Desproges lui dit : « Et alors ? Moi, je chie tous les jours, c’est pas pour ça que je fais de la pub pour la merde. » »

RAPPEURS AU MINISTÈRE
Changement de décennie. 1990. Rock & Folk ne se vend plus qu’à 43 244 exemplaires par mois – quand Chalu débutait dans le magazine, les ventes s’élevaient à 130 751. Les articles sont devenus encore plus courts qu’une chanson des Ramones. Laurent vient de fêter ses 30 ans. Il raccroche. La rock-critic est lésée de son aventurier des mythes perdus. Il vient d’avoir des jumeaux, et attend un autre heureux événement, la sortie d’un livre. Alors il rentre en France, avec famille et manuscrit. Quand Fuck sort, en 1991, c’est une taloche. Tout le style, l’humour et le savoir du journaliste condensés dans une fiction où l’on croise divers pop stars, hard rockeurs, rappeurs, bonimenteurs, drogués, pédophiles, managers, et une ex-miss surnommée « l’Amérique » qui ne cesse de répéter entre deux bloody mary : « Le rock est mort. » C’est Spinal Tap, mais vraiment hilarant, décapant, brillant. Pas une ricanerie : une déclaration d’amour au rock.
Chalumeau est alors depuis un an en France, le pays a changé. Mitterrand a été réélu pour un second septennat, Jack Lang a reçu des rappeurs au ministère, des rockeurs sont promus chevaliers des Arts. Les projets de l’ex de Rock & Folk ? « C’était à se la prendre et à se la mordre : je voulais créer un empire multimédia Z. Initier et animer des ateliers d’écriture de romans de gare racoleurs, de sexploitation. Je voulais repérer des plumes dans la presse marginale, comme des canards de moto, et moi, je serais passé dans les allées, tel un riche planteur, pour relever les copies. J’avais payé pour déposer un nom de marque, MZFK, pour Motherfuckers. Mais il y a eu un contretemps : Antoine de Caunes m’a demandé de venir l’aider à Canal+. J’ai accepté pour lui rendre service, pour pas abandonner mon pote en rase campagne. Parce que moi, j’avais aucune envie d’écrire pour la télévision. J’avais mon propre plan de conquête du monde et de la contre-culture. Il est resté sur l’étagère. »

«TSUNAMI VERBAL»
Vingt ans plus tard. Deux décennies sont passées, bien remplies, avec aussi divorce et nouvel enfant. Chalumeau vient de fêter ses 50 ans, il peut faire un point.
« Après Fuck, j’ai pu avoir l’impression d’avoir raté une bretelle d’autoroute, et qu’il faut un bon moment pour faire demi-tour. » Le demi-tour par En Amérique, en plus de nous marabouter, semble également, lui l’incontenté, l’ambitieux modeste, le soulager. Le livre a cette exergue :
« Sinon, surtout et d’abord, c’est pour mes enfants. De très loin ce que j’ai de plus précieux à leur transmettre. » Validation : « Oui : si je dois passer sous un bus tout à l’heure en faisant une course, dans mon dernier souffle, je me dirai que je leur ai laissé ça. Une ligne de vie. » La première fois que nous avions contacté Chalumeau, il semblait surpris : « C’est pour une embuscade, me mettre ensuite un coup derrière la tête ? Pas de problème, avec plaisir, passez chez moi. » Mais pourquoi lui mettrions-nous un coup derrière la tête ? Au dernier des rock-mythics ? A celui qui traduit les propos de Mick Jagger : « Nous aimons bien beaucoup gagner le argeon. » Qui fait déclarer à Keith Richards : « J’ai mieux pris garde que Robert Johnson à ne cocufier que des gars pas trop rancuniers. » Qui note : « Et donc, ouais. Les concerts de rap sont parfois dangereux. Chauds. Sur scène, dans la salle, tous les voyous ne sont pas toujours comme vous et moi : bidons. » Qui qualifie la mineure ayant balancé Chuck Berry de « gargouille à bite peau-rouge » et Lou Reed de « vieille tante repentie qui fait de la moto et du bodybuilding ».
Ce qu’il appelle son « tsunami verbal » nous a transporté tout l’après-midi. Il nous faut tracer, mais avant, une dernière question.
« C’est une vraie ?
– Je vous demande pardon ?
– La coiffure, là. C’est une vraie ?
– Ben oui, bien sûr.
– Ah, parce qu’on a beau dire, mais comme ça, en vrai, c’est impressionnant. Ça doit être de l’entretien, une coiffe à la Gégé comme ça, non ? »
Ses écrits rock nous procurent un plaisir dingue. Et puisqu’il le dit : « La seule chose à laquelle on est tenu, c’est l’honnêteté vis-à-vis de nos plaisirs. »

«EN AMÉRIQUE» (GRASSET). 400 PAGES.
BENOÎT SABATIER


Technikart #139

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