LA GAUCHE CONVERSE Enquête sur le socialisme en baskets

Paru dans Technikart n°162

Ils sont humoristes, journalistes, porte-parole de candidats, futurs éléphants, ne s’aiment guère tout en militant pour l’amour entre les peuples. Que Nicolas Sarkozy ou François Hollande soit élu, ce sont eux qui seront les grands gagnants de l’élection. Plongée dans le socialisme cool qui peut rendre parfois méchant.

Ils sont beaux, bien sapés, roulent parfois en Porsche vintage et préfèrent le sourire poli, juste le temps d’apercevoir leurs dents d’un blanc éclatant, au rire gras à gorge déployée. Vous les recevez chez vous tous les jours, du lundi matin sur France Inter au samedi soir sur France 2, où ils prêchent la bonne parole : la République, l’immigration, l’antiracisme, le syndrome du 21 avril, sans oublier – c’est ce qui les fédère – un anti-sarkozysme chevillé au corps.
Petit retour au début des années 80 : Mitterrand est le premier président socialiste de la Ve République mais, deux ans après son accession au pouvoir, c’est le tournant libéral qui va donner naissance à « une fausse gauche qui dit ce qu’il faut faire et ne fait pas ce qu’elle dit, une tribu tartuffe et désinvolte, qui aime le peuple et qui se garde bien de partager son sort », comme l’écrivait en son temps Laurent Joffrin. A l’époque, on appelait ça « la gauche caviar ». Trente ans plus tard, même constat.
A ce détail près que là où la bourgeoisie de gauche profitait des largesses du pouvoir mitterrandien, la gauche Converse s’est façonnée contre un modèle abhorré : trop plouc, trop bling, trop brutal, trop excluant, le sarkozysme a fédéré à son insu une frange médiatico-politique qui entend préparer l’« après », « la libération », la fin de « la dictature », quand « Bip-Bip Sarko et Carla le mérou » s’en iront, comme dit Stéphane Guillon dans son spectacle (voir aussi page 36), tout en craignant de perdre l’os à ronger qui les rassemble à défaut de les faire s’aimer les uns les autres. C’est là toute l’étrangeté de la situation puisque le même Guillon écrit dans sa chronique à Libé du 13 mars dernier : « Soudain, j’ai peur de me retrouver sans rien, désœuvré, démuni. A quarante jours d’une possible victoire de l’opposition… Je flippe ! C’est un des paradoxes de ce métier : on se moque des travers de nos politiques, on les dénonce, on en rigole…
Et quand ils s’en vont, quand ils nous quittent, on se retrouve orphelin. »
Bonne conscience et anathèmes
En quelques années, le rapport de force s’est inversé : ce n’est plus le TF1 triomphant et paranoïaque qui donne le « la » médiatique mais une gauche en apparence décontractée et fashion. Ça fait du bien sur le moment, ça lasse au bout d’un moment et ça finit par en devenir gênant quand le processus rend sympathique les éléments les plus détestables du gouvernement. Ainsi, quand Sophia Aram clashe Nadine Morano dans le 7/9 de France Inter en empilant les lieux communs sous couvert de sa fonction d’« humoriste », on éprouve presque de la compassion pour celle qui fait se gondoler Twitter depuis qu’elle s’y est inscrite.
Mais le principal péché de ce petit entre-soi est ailleurs. Du haut de sa vision éclairée du monde et de son absence totale d’humour sur elle-même, la gauche Converse empile sa bonne conscience sur ses anathèmes pas très futés. D’où la mise en place d’un mécanisme inédit : si vous n’êtes pas contre ce que je dénonce, vous êtes contre moi et donc contre la liberté d’expression. Vous préférez intégrer le troupeau de moutons plutôt que rejoindre le parti de ceux qui dérangent. Au fait, ça dérange qui, au juste ? En couverture des Inrocks du 28 mars dernier, Audrey Pulvar (voir aussi page 34) remake une pub Ultra Brite en posant une rose à la bouche dans un chemisier étincelant sous ce titre : « Pourquoi elle dérange. » On s’en est étouffé de rire dans notre kebab. Qu’a donc à nous annoncer cette rebelle dont le compagnon est l’un des caciques du PS ? « Je suis une journaliste engagée, (…) j’ai des prises de positions publiques : sur le féminisme, contre le racisme, contre les systèmes des élites et des inégalités. »
Arrogance de caste
On peinera à trouver meilleur exemple pour expliquer les paradoxes de la gauche Converse : d’une part, un « engagement » d’un conformisme parfois atterrant et souvent mal placé – on se rappellera la manière dont Audrey Pulvar a rebondi sur la pauvre polémique qui a entouré la parution dans Elle d’un article sur « les nouvelles égéries noires » –, d’autre part une supposée subversion qui, loin de mettre en péril les puissants en place, ne fait que conforter leur position tant les arguments développés ont fini par se transformer en petite musique new age caricaturale. Mais ce qui dérange le plus, c’est cet aveuglement sidérant sur les « élites », elle qui a en partie grandi dans le cossu VIe arrondissement de Paris et vit dans le très bourgeois XVIe.
Comme Nicolas Demorand (voir aussi page 42), Stéphane Guillon ou Pascale Clark, ils sont les représentants de la bourgeoisie française, non pas qu’il soit honteux d’être fils de bourgeois mais qu’il est inconsciemment tentant de reproduire les réflexes de classes sûres de leur fait et de leurs jugements. Ce qu’on pourrait aussi appeler une arrogance de caste et que le sociologue Jean-Pierre Le Goff, spécialiste de l’évolution de la gauche depuis 1968, traduit ainsi : « Ce qui me révolte chez une partie de la gauche c’est son incapacité à comprendre de l’intérieur une mentalité populaire et de vivre dans un univers coupé du sens commun. » (voir aussi page 35).
Le comble DSK
Derrière ces quadras qui ont défendu leur pré carré au prix de flingages entre eux (Pulvar critique Guillon, Guillon descend Apathie, Demorand lâche Porte…), l’affaire DSK a révélé de manière caricaturale l’hypocrisie de cette gauche peu avare en leçons moralisatrices mais qui se voyait prête, en toute connaissance de cause, à soutenir le boss du FMI à la présidentielle. Comble du comble : Dominique Strauss-Kahn, avec ses potes lillois, son acolyte Dodo la Saumure et ses partouzes de proximité, apparaît finalement plus proche du peuple qu’une Audrey Pulvar et son rigorisme prude.
Fort heureusement, derrière cette génération émerge une autre catégorie de militants en âge, elle, de porter des baskets en toute légitimité : progressiste sans fard, elle oscille entre la gauche mélenchoniste et l’appareil socialiste (voir aussi page 44, 46 et 47). Mais sera-t-elle assez audible pour offrir une alternative à ceux qui constituent une sorte de négatif à l’odieuse droite décomplexée ? Si Sarkozy rempile, attendez-vous à entendre toujours plus fort ces voix que l’on veut bâillonner. En cas de victoire de François Hollande, on est prêt à parier qu’elles sont parties pour squatter le devant de la scène médiatique pendant longtemps, très longtemps, bien plus qu’un quinquennat. Pour des gens qui dérangent, voici un bien bel avenir.
Raphaël Turcat

 

 

L’amour Pulvache
A force de bosser comme une damnée, Audrey Pulvar est arrivée là où elle voulait: au top du pouvoir médiatique où elle enchaîne les prestations de procureur. Lettre ouverte au bourreau du samedi soir.
Juillet 2009, une incroyable bombasse en bottes de caoutchouc joue les fermières sexy dans les pages de Paris Match. Jambes à la Beyoncé, mini-short moulant à faire bander Jeanne Calment, elle fait mumuse dans la paille une grande fou-fourche à la main. Pour un peu, on se croirait presque dans un reportage de charme du magazine Lui des années 70. Et pourtant, la playmate paysanne n’est pas du genre à enlever le haut : c’est Audrey Pulvar, l’ancienne présentatrice du 19-20 sur France 3 qui passe l’été dans la résidence normande de son boyfriend Alain Passard, le cuisinier trois étoiles du restaurant l’Arpège et roi du potager bio à Paris. A l’époque, pas de risque de conflit d’intérêts à la télé avec un futur ministre (Arnaud Montebourg) ni d’accouchement lacanien des invités chez Ruquier, mais déjà une furieuse envie d’exister dans le regard des autres, quitte à donner dans le people champêtre pour les vacances.

Robespierre à bigoudis
« Mon objectif est de me sentir vivante, de ne pas me momifier », se confie la journaliste sous l’œil coquin de la photographe Kasia Wandycz. Trois ans plus tard, patatras ! La belle des foins s’est transformée en mémère sentencieuse, lunettes rectangulaires sur le nez et permanente de reine des abeilles. Chaque matin en semaine sur France Inter et samedi soir sur France 2, elle rend la justice républicaine dans des chroniques ou des interviews si longues qu’on peine à placer les points d’interrogation sur des questions qui n’en sont pas, tant elles ressemblent aux arrêts d’une cour pénale. C’est bien bossé, souvent juste, précis, pensé, informé. Du journalisme impeccable, à un détail près : celle qui, enfant en Martinique, rêvait de devenir Christine Ockrent, s’est recyclée en Robespierre à bigoudis.
Ce n’est plus de l’info ou même de l’« infotainment » à tendance sadique, c’est le Comité de salut public en robe du soir. Les têtes tombent, tout doit disparaître. Même ce pauvre foutriquet de Patrick Sébastien doit justifier ses écarts de cul, la bite sur le billot d’On n’est pas couché. Le pire, c’est qu’on en redemande parce que c’est encore plus effrayant que feu le numéro des affreux Zemmour et Naulleau. A côté de « la Pulvache », les ex-duettistes de France 2 sont des manchots de la guillotine, des réactionnaires en figurine. Rien à voir avec l’impunité vertueuse de celle qui, la rose entre les dents, déclarait encore récemment dans les Inrocks : « Je ne sais pas pour qui je vais voter, je ne veux pas être considérée comme une bénie oui-oui du candidat socialiste… » Sans déconner ?

Haro sur les cons
Telle Saint-Just, l’ancienne journaliste d’Antilles Télévision est pourtant irréprochable. Elle a débuté sur le terrain, sait tenir une caméra, abat chaque semaine l’équivalent de toute la carrière de Guillaume Durand. Bon, d’accord, elle a un peu grandi à Saint-Germain-des-Prés et fréquente plus les restos du boulevard Murat que les kebabs d’Aubervilliers. Mais ça ne l’empêche pas de connaître ses dossiers. Au fond, comme ses confrères les Thermidoriens de la gauche Converse, elle n’a qu’un seul défaut : aucun recul sur elle-même.
A force de décapiter les puissants, la droite, les beaufs, les ploucs, les cons, les racistes et tout ce qui bouge en dehors des clous, la fille de Marc Pulvar (l’indépendantiste martiniquais, fondateur du mouvement la Parole au peuple) ne s’est pas rendu compte qu’elle était déjà le pouvoir. Un pouvoir qui, quelque soit la couleur du futur président, se construit contre le peuple à longueur d’explications de textes et de sermons magistraux. « Je sais ce que je dégage, mais ce n’est pas la réalité », prévient cette fan de jazz, de cuisine et de William Faulkner qui pourrait bientôt se voir confier les manettes de Huis clos, un débat de société sur France 2 avec des jurés comme dans les émission de télé-réalité. Et devinez qui va présider les débats ?

Les tourments de la créolité
En 2004, sous l’impulsion de l’écrivain Patrick Chamoiseau, Audrey Pulvar publiait un premier roman injustement méconnu, l’Enfant-bois. Un thriller mystique joliment troussé – bien que parfois si imbitable qu’il nécessiterait une lecture sous hypnose – sur « les tourments de la créolité qui font de nous de perpétuels exilés, même quand nous sommes dans nos îles ». L’histoire d’une jeune femme (« Eva, petite mangouste traquée par ses voix furieuses ») qui revient après vingt ans d’absence en Martinique, hantée par « un vide sidérant » : le désamour de sa mère. Celle d’Audrey Pulvar était assistante sociale, elle lui a appris « la méritocratie par le travail ». Et si dans les prochains mois, elle n’est pas femme de ministre (ou ministre elle-même), « la Pulvache » pourrait bien sortir un deuxième roman sur lequel elle travaille depuis longtemps. On n’a pas fini de rigoler.
Olivier Malnuit

«Une chape de plomb bien-pensante»
Dans «la Gauche à l’épreuve, 1968-2011», le sociologue Jean-Pierre Le Goff, pointe l’incapacité de la gauche à construire un cadre cohérent de pensée. Interview retour de bâton.
Jean-Pierre Le Goff, qu’est-ce qu’on a fait de grave pour se faire autant engueuler ?
C’est ce qui structure la gauche depuis ses origines, comme un point aveugle de certitude: la croyance qu’elle détient une supériorité morale sur ses adversaires, qu’elle est la dépositaire de l’idée du bien, puisqu’elle représente les couches populaires. Aujourd’hui, la dynamique du mouvement ouvrier est morte mais la gauche n’a pas renoncé à s’approprier la morale. A mesure que son ancienne doctrine tombait en morceaux, elle a sombré dans l’imprécation et la dénonciation. C’est le tournant de 1983: alors que la gauche abandonne ses engagements économiques de départ, Mitterrand se met à parler «branché» et on commence à engueuler le peuple qui vote mal. La morale sert aujourd’hui d’argument d’autorité dans les débats, en jouant confusément sur deux registres à la fois: les bons sentiments et le modernisme branché en matière de mœurs et de culture.
Quelle est l’influence réelle de la gauche Converse ?
Il s’agit d’une toute petite minorité, mais qui a un poids énorme par son hégémonie dans les grands médias. Le problème, c’est que la plupart des journalistes sont devenus des militants sans même s’en rendre compte et participent à un océan de conformisme intellectuel. Il y a ainsi un certain nombre de concepts chewing-gum impossibles  à remettre en cause sans paraître rétrograde: l’écologie, la lutte contre les discriminations, le développement durable, l’antiracisme… Ces mots engendrent des réflexes pavloviens qui rendent tout débat intellectuel impossible: vous êtes soit dans le bon camp, soit dans le mauvais.
Cette gauche vit-elle sur une autre planète ?
Quasiment, oui. Elle se trouve face à l’héritage impossible de 68, c’est-à-dire qu’elle se pense rebelle alors qu’il n’y a plus rien à transgresser puisque la société est devenue permissive. Elle croit incarner une forme de progressisme alors qu’elle ne représente qu’un petit milieu parisien qui ne sort jamais de ses réseaux amicaux ou sociaux. Ainsi, elle encense la famille recomposée en occultant qu’il s’agit d’une des déstructurations de l’après 68 parmi les plus éprouvantes, particulièrement chez les classes populaires. Car évidemment, eux ont les moyens d’envoyer leurs enfants chez le psy.
Le sarkozysme l’a-t-elle renforcée ?
Oui, et de façon délibérée: Sarkozy a lancé des stimuli, comme on lance des os à ronger à la gauche Converse, comme vous l’appelez, pour la faire réagir parce qu’il savait qu’une partie de la France ne la suivait pas. Il espérait sans doute la faire apparaître comme une caricature de nomenklatura coupée du réel et regagner l’électorat populaire.
Et si Hollande passe, on n’en entendra plus parler ?
Bien sûr que si: cette chape de plomb bien-pensante risque de se renforcer avec la police de la pensée et de la parole. Sans compter le fantasme de façonner les nouvelles générations.
➜ «La Gauche à l’épreuve» (Perrin, 2011). 288 pages. 8,70 €.
Entretien Marjorie Philibert

 

 

«Je n’ai pas de mission moralisatrice»
A quelques jours de son Olympia, Stéphane Guillon a trouvé une heure dans son emploi
du temps. Ça tombe bien: c’est le timing dont on a besoin pour le cuisiner sur son licenciement de France Inter, son obsession anti-Sarko, ses ennemis médiatiques, son humour pas toujours drôle, l’argent qu’il gagne et ses penchants politiques. Magnéto montre en main.
I l nous attend tranquillement au Jean-Baptiste, une brasserie du bout du monde (Boulogne-Billancourt côté Seine), en compagnie de deux enfants – la famille recomposée qu’il forme avec sa compagne Muriel Cousin, ex-chroniqueuse à France Inter et metteur en scène de ses spectacles, en compte sept. Gapette sur la tête, regard fatigué (« J’en peux plus », nous avoue-t-il d’entrée), Stéphane Guillon revient de Lille et de Boulogne-sur-Mer où il a joué son spectacle avant l’apothéose de l’Olympia. On est assis avec lui pour tchatcher de son cas, lui qui a fait péter le score de France Inter jusqu’à deux millions d’auditeurs à l’heure du café et du pain grillé mais qui agace à vue de nez autant de monde avec son égocentrisme, son anti-sarkozysme et la longue complainte sur son licenciement de France Inter. Surtout, Stéphane Guillon nous semble l’une des incarnations de cette gauche qui se la joue cool mais manie l’anathème sans supporter la critique, fait métier d’humoriste sans être un mec très poilant, y va parfois au bazooka mais se retranche derrière son métier pour s’en justifier. Quant à l’argent qu’il gagne (300 € la chronique époque France Inter, 9 000 € celle à Salut les Terriens !), on serait bien en mal de lui reprocher même si on sent chez ses détracteurs la vieille rengaine du « mec de gauche qui s’en fout plein les fouilles ».
Mais soyons juste : derrière ces reproches, Je me suis bien amusé, merci !, son best-seller (60 000 exemplaires à ce jour) qui relate ses déboires avec ses ex-employeurs, notamment Jean-Luc Hees, boss de Radio France, et Philippe Val, directeur de France Inter, est surtout une très bonne enquête sur le harcèlement moral en entreprise (Guillon a fini par toucher 212 011,55 € en guise de dédommagement pour « licenciement sans cause réelle et sérieuse ») écrite de l’intérieur. Ça aurait pu se passer à France Télécom ou à La Poste. Là, c’est sur une radio publique. Guillon a tout consigné, fait se répondre les faits, et balance des smashs contre ses adversaires ou ceux qui ne l’ont pas soutenu comme il l’entendait. On parle ici de Philippe Val, bien sûr, incapable de sortir de son lit avant 11h00 du mat’, Jean-Luc Hees, figure veule et hypocrite, Alain Minc, aussi petit d’esprit que de taille, Emmanuel Berretta, journaliste médias du Point aux ordres des employeurs de Guillon, Renaud Dély, alors rédacteur en chef de la matinale aux teintures de cheveux changeantes et improbables, Isabelle Giordano et son émission chiante comme la pluie, Eric Besson, dont « le menton fuyant » serait un détail comparé à ses facultés de nuisance et de manipulation – on en passe et des meilleures (des moins bonnes, aussi). Seuls surnagent (et encore) Didier Porte, lui aussi viré manu militari de la station, ou Nicolas Demorand, autre figure de la gauche Converse dont nous vous parlons quelques plus loin.
Pourtant, Je me suis bien amusé, merci ! nous laisse un drôle de goût dans la bouche. Que Stéphane Guillon soit sorti trauma de cette expérience, on le comprend. Qu’il tacle parfois les deux pieds décollés sans assumer un désir de vengeance personnelle, on a plus de mal. Qu’il ait l’impression que tous ceux qui ne sont pas avec lui sont lâchement contre lui, c’est un manque de lucidité. Qu’il soit persuadé que tout ce qu’il écrit tombe sous la coupe de l’humour, c’est une énigme. Il s’en explique calmement autour de cafés et d’une bouteille d’Evian.

Qu’est-ce que tu vas faire si François Hollande est élu ?
J’en plaisante dans mon spectacle : si Hollande est élu, j’aurais du travail très vite car la gauche fera aussi des conneries et prêtera aussi le flanc à la satire. Hollande sera sans doute un client avec moins d’aspérités, plus difficile à caricaturer que Sarkozy. Il est déjà moins facile à imiter, par exemple.

Et si c’est Sarkozy ?
Que ce soit l’un ou l’autre, je resterai en retrait pendant au moins deux ans. J’ai beaucoup joué mon spectacle et j’ai besoin d’aller prendre l’air ailleurs, de rester observateur.

Quel est ton rapport à la politique ?
J’essaye d’être un humoriste apolitique. En tant que citoyen, j’ai le cœur à gauche, ses valeurs me parlent plus que celles de la droite mais je tâche de faire en sorte que cela ne se voie pas dans mon travail. Sur scène, quand tu envoies une pique à la droite, c’est beaucoup plus fort si, avant, tu as envoyé une pique à la gauche. Si tu es soupçonné d’être partisan, tu perds de ta force.

De toute façon, personne ne pense que tu sois apolitique, si ?
J’ai été étiqueté à gauche. Les gens ont plus retenu mes caricatures sur Sarkozy. On dit : « Guillon, humoriste de gauche. »

Je dirais plutôt «humoriste anti-Sarko». Tu fais partie de ceux qui haïssent Sarko…
Ce n’est pas de la haine. Je pense simplement qu’à un moment donné, j’ai exprimé un vrai ras-le-bol de sa façon de faire de la politique-spectacle, de s’exprimer. Je le trouve totalement démagogique. Il n’a pas de réflexion profonde, il est dans l’immédiateté, il répond au coup par coup. C’est cela qui m’a le plus heurté dans sa politique. Il paraît que Nadine Morano a droit à un sketch dans ton spectacle.

De quoi s’agit-il plus précisément ?
Elle a droit à un gros paragraphe sur ce qu’elle représente. J’y parle de ses déclarations, notamment ce qu’elle a dit sur Eva Joly. J’évoque aussi le fait que son escorte ait fauché un môme en prenant un sens interdit. Un citoyen lambda qui aurait fait la même chose se serait directement retrouvé au tribunal. Le quinquennat de Sarkozy a présenté les symptômes d’une justice à deux vitesses, ce qui est profondément inadmissible. Il y a les puissants, et les autres. Hollande veut supprimer la cour de justice, en disant que les politiques sont des citoyens comme les autres. J’espère qu’il le fera s’il est élu.

Quel est ton rapport aux soixante-huitards ? Je pense notamment à Jean-Luc Hees et Philippe Val.
Je ne pense pas qu’ils soient vraiment représentatifs de cette génération. Ils ont fait un choix très particulier que je trouve incompréhensible. Je ne pourrais jamais renoncer à un idéal comme ils l’ont fait pour obtenir une place, un peu de pouvoir.

Et ton rapport aux autres soixante-huitards ? Tu es très ami avec Gisèle Halimi, Guy Bedos…
Ces amitiés se sont faites au hasard des rencontres. Je ne sais pas vraiment quoi penser des soixante-huitards. Quand je rencontre quelqu’un, je ne me demande pas à quelle génération il appartient.

Tu es issu d’une famille CSP+. Tu discutais politique avec tes parents ?
Non, pas vraiment. Mes parents sont à droite. Ils ont voté Giscard, Chirac et puis Sarkozy, je pense. On n’a pas les mêmes idées et on s’est parfois un peu frité là-dessus. Quand j’étais enfant, la politique n’était pas un sujet récurrent. Je me souviens juste que c’était la catastrophe à la maison quand Mitterrand a été élu.

Et avec tes enfants, tu parles beaucoup de politique ?
Oui, ils ont un rapport poussé à la politique. Violette, la petite dernière, me fait des réflexions très drôles. Quand elle n’est pas contente, elle me dit : « T’es méchant comme Nicolas Sarkozy. »

As-tu déjà calculé combien d’impôts tu aurais à payer si Hollande passe ?
Non, cela ne m’empêche pas de dormir. Je ne vais pas te dire que cela m’amuse de payer des impôts, je ne vais pas pousser le côté démago jusque là. J’en paye beaucoup, et j’en paierai certainement plus si Hollande passe. Je donnerai de l’argent que je pourrai déduire de mes impôts à Action contre la faim, comme ça je saurais où il va.

Tu bénéficies du bouclier fiscal ?
Je n’en sais rien. Un mec s’occupe de ça pour moi. J’ai ce luxe de ne pas avoir à me préoccuper de tout ça, à faire mes comptes tout le temps. Tout ce que je sais, c’est que je signe souvent des chèques.

Tu dis souvent que tu es un homme libre. Pourquoi n’as-tu donc pas quitté France Inter avant d’y subir un harcèlement moral pendant plusieurs mois ?
Je pense que cela aurait voulu dire que je baissais les armes. Je n’avais pas décidé de quitter France Inter, c’est eux qui voulaient que je parte. J’avais donc un désir de résistance et de bras d’honneur. Les attaques ont été très rudes, je le raconte dans mon bouquin. La tribune du Monde de Jean-Luc Hees a été une des choses les plus dures à vivre pour moi. Il m’a prêté des propos que je n’avais pas tenus : ce sont des méthodes staliniennes. C’est très violent quand tu t’aperçois qu’on met tout en œuvre pour t’abattre. On a le droit de ne pas aimer mon travail, mais il faut rester digne dans les attaques.

Tu as été licencié en juin 2010. Pourquoi as-tu attendu tout ce temps pour écrire ce livre ?
Il m’a fallu le temps de l’écrire. J’ai essayé de faire en sorte que ce soit drôle, et cela prend beaucoup de temps. J’ai essayé aussi de faire un travail de journaliste. A chaque fois que je dis quelque chose, j’essaye de l’étayer avec un article, un extrait… J’ai voulu faire un travail de vérité, et cela prend aussi beaucoup de temps. Il fallait dater tous les événements qui ont fait que l’étau s’est resserré sur moi, pour montrer au lecteur qu’il y avait bien un contrat pour me virer.

Nicolas Canteloup sort des horreurs sur les politiques à Europe 1, la radio d’Arnaud Lagardère, «frère» de Sarkozy. Je n’ai pourtant jamais entendu qu’il était question de le virer. Pourquoi, à ton avis ?
Oui, c’est vrai, je me suis posé la question. Je pense que c’est le filtre de l’imitation qui le protège. Il ne dit pas « je », il est toujours dans la peau d’un autre personnage que lui.

Tu dénonces une censure dont tu as fait l’objet. Mais tu as ton spectacle, ton livre, tes chroniques… Comprends-tu ceux qui disent que tu as trouvé un filon et que tu l’exploites jusqu’à la dernière pépite ?
Oui. Mais c’est aussi important de rappeler qu’une injustice reste une injustice. Je ne vois pas pourquoi, avec le temps qui passe, on serait forcé d’accepter quelque chose d’inacceptable. Je n’ai pas envie d’arrêter de me battre tant que ce système-là ne cesse pas. Je pense que l’indépendance des médias concerne à la fois les humoristes et les journalistes. J’ai été un peu dépité que ce combat ne trouve pas plus d’écho chez ces derniers, car ils pourront eux aussi être un jour victimes de ce système.

Mais tout le monde en est victime à un moment ou à un autre…
Oui. Mais ceux qui disent que c’est mon fonds de commerce ne semblent pas vraiment savoir de quoi ils parlent. Ecrire un livre, c’est énormément de travail. Si l’on veut rentrer dans des considérations bassement matérielles, il faut que tu saches qu’on me propose sans cesse de faire des pubs et que je refuse tout, alors que ça me permettrait de prendre dix ans de vacances. Je ne fais pas des choix d’argent, je ne fais que des choix artistiques. J’aurais pu faire un Zénith dans chaque ville comme le font mes petits camarades, et j’aurais gagné un maximum d’argent en un minimum de temps. Mais non : je suis allé six fois à Nantes, cinq fois à Lyon et à Lille, où je faisais des salles de mille places dans lesquelles j’affichais complet.

Ça va, concernant l’argent, tu n’es pas non plus à la rue…
Je ne dis pas ça. Je dis que pour des raisons artistiques, il y a certains choix très juteux que je ne fais pas. L’argent n’a jamais été un moteur pour moi. Si l’on regarde mon parcours, on remarque que je travaille comme un artisan. Ceux qui disent que j’exploite un filon me laissent dubitatifs.

Souvent, pour justifier tes chroniques a posteriori, tu mets toujours en avant la liberté de parole, la fonction du bouffon… Ce qui me gêne, c’est que tu pourrais être plus sincère en disant: «Je n’aime pas ces gens et ça réveille cette violence en moi», au lieu de rester caché derrière une argumentation très neutre.
Parce que je n’estime pas écrire des textes violents ou méchants. Je n’ai pas de haine vis-à-vis de ces gens. Je me moque de leur façon d’agir. Je cherche à faire rire, mais je ne veux pas provoquer un rire moralisateur. Dans mon spectacle, il n’y a rien de méchant ni de cruel.

Quand tu traites Carla Bruni de mérou, ce n’est effectivement ni méchant ni cruel…
Je dis même pire sur d’autres ! Ce sketch, c’est un prof d’histoire qui fait un cours en 2040 et qui explique qu’il n’aurait pas pu traiter Carla de « mérou » à l’époque. D’ailleurs, je me moque davantage de la chirurgie esthétique que de Carla Bruni. Tu peux toujours extraire une phrase de deux heures et quart de spectacle et la balancer comme ça, mais le lecteur qui ne connaît pas le spectacle va se faire une fausse idée de moi.

On sent qu’il y a peu d’esprit d’équipe à France Inter. J’étais surpris que tu n’aies pas des rapports plus complices avec Didier Porte. Tu es ami avec des humoristes ?
Je n’en fréquente pas et je ne suis pas le seul. Ce n’est pas pour rien qu’ils choisissent tous le one man show. Ils sont tous assez solitaires et travaillent en famille ou en clan.

Il y en a qui te font marrer ?
Oui, Didier Porte, François Rollin ou le jeune Jérémy Ferrari. J’aime bien aussi le Comte de Bouderbala, Malik du Jamel Comedy Club. Ça évolue, chaque génération qui arrive ringardise l’autre.

Je ne sais pas si c’est une histoire de ringardisation, plutôt une histoire de sujets abordés. Par exemple, tous les mecs de moins de 25 ans parlent peu de politique…
Oui, mais on ne les connaît pas tous car on ne traîne pas dans les scènes ouvertes. Le retour de l’humour politique est très récent. Avant, c’était le parent pauvre de l’humour. Je pense que le quinquennat de Sarkozy y est pour quelque chose. Aujourd’hui, les artistes sont tous frileux, ils ont l’impression que s’ils s’expriment, ils vont perdre une partie de leur public. « Je suis politiquement correct », comme dit Bénabar.

J’ai remarqué que tu surlignais souvent ton humour, ce qui ruine tes blagues. Quand tu parles des handicapés à ton spectacle, par exemple, tu dis: «Petite déception: les standing ovations, ils n’y participent jamais» – drôle –, avant d’ajouter: «Cette façon de rester avachi, alors que toute la salle s’est levée, c’est très désobligeant» – annulation de la blague. Pourquoi ?
Je n’aime pas ça non plus, je suis d’accord avec toi. Tout ce que je peux dire pour ma défense, c’est que le fait de cracher une revue de presse chaque semaine t’oblige parfois à surligner les choses et à être un peu répétitif. Je ferais le même reproche pour mon travail à France Inter. Quand tu dois produire beaucoup, il t’arrive d’être moins bon, de ne pas mettre dans le mille.

Dans ton livre, tu reproches à Raphaël Enthoven de t’avoir traité de censeur après que tu as taclé DSK lors de son aventure avec la Hongroise Piroska Nagy. Tu contre-attaques en lui disant que venant d’un mec qui a piqué Carla Bruni à son père, il n’a pas à te parler de morale. Mais lui ne s’est pas érigé en moraliste et ne t’a pas attaqué sur une affaire privée à ce que je sache ?
Je ne suis pas d’accord : Enthoven se place totalement en moraliste. Il me dit que je suis un « clown censeur » et que je n’ai pas à plaisanter sur la braguette de DSK. Il se place du point de vue d’une certaine morale judéo-chrétienne où chacun fait ce qu’il veut avec son corps et personne n’a rien à dire là-dessus. Et puis ce n’était pas une affaire privée, mais une affaire qui a fait l’objet d’une enquête au FMI ! J’étais donc tout à fait dans mon rôle. Après, j’évoque son histoire avec Carla Bruni, parce qu’il m’a envoyé la première balle. C’est du tennis, il m’envoie une balle, je lui renvoie un smash.

Tu as visiblement une dent contre Stéphane Bern. Est-ce dû au fait qu’il ait viré ta compagne ?
Je n’ai pas envie de parler de ça, ce n’est pas intéressant.

Tu en parles quand même beaucoup dans ton livre…
Juste une fois. C’est Jean-Luc Hees qui m’en parle en disant que les émissions, c’est comme les produits, il y a une date de fraîcheur. Sinon, tu remarqueras que je ne m’en prends jamais à Stéphane Bern. Ces querelles entre animateurs et chroniqueurs n’ont aucun intérêt pour le public. Je ne travaille jamais sur le règlement de compte ou la vengeance.

Tu ne peux pas dire ça. Pour moi, le passage dans ton livre sur Enthoven, c’est un pur tacle par derrière.
Je te parlais de mes chroniques. Mon livre parle de mon éviction à France Inter et de mes rapports avec les médias. Comment pouvais-je faire l’impasse sur Raphaël Enthoven et tous ceux qui ont été les premiers à tirer sur moi ? J’ai pris beaucoup de plaisir à écrire ce livre, et cela m’a fait marrer de renvoyer les balles comme je te disais tout à l’heure.

As-tu l’impression d’être un juste ?
Non, j’estime que je n’ai pas de mission moralisatrice. Je suis animé par la volonté de faire rire les gens et de les faire réfléchir sur nous, sur la société, par le rire. Je tiens à m’englober avec ceux dont je me moque. Si je fais un sketch sur la pollution, je parle aussi de moi, car je suis aussi pollueur.
➜ «Je me suis bien amusé, merci !» (Seuil).
263 pages. 18,80 €.
➜ A l’Olympia du 1er au 6 mai.
Entretien Raphaël Turcat
(Merci à Louis Vial)

Rififi à «Libé»
«Ambiance foireuse», «direction qui se la pète», «unes tapageuses»… Un an après leur prise de fonction à la tête de «Libération», Nicolas Demorand et sa clique sont descendus en flammes par la rédac’. Enquête pour comprendre pourquoi ça coince entre «Libé» et la gauche Converse.
«Dès qu’on a su que Nicolas Demorand était pressenti pour prendre les rênes de Libé, une caricature a commencé à circuler dans les bureaux : une tête rondouillarde sur le corps d’un nourrisson, se souvient un journaliste. C’était de l’anti-jeunisme un peu primaire, pas forcément de très bon goût. » Délit de faciès ? C’est vrai qu’après Laurent Joffrin et Serge July, cette ganache d’éternel poupin de 40 piges posée sur les épaules d’un agrégé de lettres au look bobo relax ne pouvait que détonner. Mais plus que sa veste Adidas portée sur un jean et son côté phraseur, c’est d’abord sa réputation de girouette qui posait problème. En témoigne la blague qui faisait fureur lors des pauses clope-café à Libé début 2011 : « De toute façon, il se tirera au bout de six mois comme à Europe 1. »
Mauvais pronostic : Nicolas Demorand, qui n’a pas souhaité répondre à nos questions, est encore là, un an et quatre mois après avoir pris ses quartiers au 11 rue Béranger. Une première année riche en émotions, marquée par un investissement dans la douleur, une motion de défiance précoce et, récemment, de nouvelles plaintes de la rédaction dans une atmosphère plus que tendue du slip en dépit des bonnes ventes (5,30% d’augmentation en 2011, oscar de la meilleure progression). Le 3 avril 2012, au lendemain d’une assemblée générale transformée en bureau des pleurs, le texte signé par la Société civile des personnels de Libération (SCPL) est approuvé à l’unanimité, moins une voix contre et cinq abstentions. Au menu, entre autres : « Le sentiment d’être dépossédés du journal » et « L’attitude autoritaire et arrogante de la direction ».
Pas de budget ?
Rafraîchissons-nous la mémoire. Début février 2011, lorsque le transfuge d’Europe 1 présente son projet éditorial devant le personnel de Libération, fusent de l’assemblée des « Je ne te vois pas incarner l’esprit du journal », « Tu ferais un très bon président de la société des lecteurs, pas un directeur de la rédaction. » Nico ne fait pas partie de la famille et les plus réticents à sa venue le lui font bien sentir. Il est malgré tout élu à 56,7% sur 81,1% de participants. Pas vraiment un choix du cœur d’après Alexandre Hervaud, ancien journaliste geek d’Ecrans.fr : « Ok, dans son speech – ‘‘J’aime Libération, il faut réenchanter la gauche et compagnie’’ –, il a fait preuve d’un certain bagout. Mais si les salariés ont voté pour lui, c’est surtout parce qu’il n’y avait pas de vraie alternative et qu’après Laurent Joffrin, beaucoup se disaient que ça ne pouvait être que mieux. »
Alexandre Hervaud est un cas quelque peu épineux. Son contrat arrivait à son terme en juin 2011. A Libé depuis plus de deux ans, il semblait assez logique, au vu de son expertise et de son ancienneté, de lui filer un CDI, d’autant plus que la campagne présidentielle s’approchant, il fallait un spécialiste des réseaux sociaux. Pas de pot, le budget est trop serré pour une embauche. Mais voilà que, dans le même temps, Nicolas Demorand recrute Jonathan Bouchet-Petersen, un affidé qu’il avait déjà fait venir à France Inter et Europe 1, et lui offre le poste destiné à Hervaud. Un péché originel qui, entre autres doléances, vaut au nouvel homme fort de Libé la fameuse motion de défiance, validée à 78% sur 79% de participation, quatre mois seulement après son arrivée.
«Léchage de boules pro-Hollande»
Retour en avril 2012. « Là où il y a un lien avec la motion de juin dernier, c’est que la nouvelle composition de la direction n’a pas trouvé ses marques et on considère que les problèmes ne se sont pas arrangés durant l’année, explique un membre de la SCPL. Après les trois “unes” du mois de mars sur “Comment devient-on Mohammed Merah ?”, Hollande et Filippetti, on s’est dit que c’était vraiment le moment d’organiser une assemblée générale pour faire remonter le malaise. » Le problème est là : la nouvelle politique de « unes » « qui pètent », lancée par Nicolas Demorand pour booster les ventes, ne passe pas au sein de la rédac’. « François Hollande n’est pas un collaborateur du journal et Libé n’est pas le journal du PS, lâche un rédacteur. Quand Hollande ne dit rien d’intéressant, on n’a pas le droit de titrer : “Hollande, la réplique.” On est un journal qui sait et doit être critique, même vis-à-vis de la gauche. »
La hantise de la SCPL ? Devenir un « Figaro de gauche » et rouler aveuglément pour le PS. Si on est encore loin du prosélytisme dégueu’ comme il se pratique du côté de chez Etienne Mougeotte, certaines « unes » du journal se sont quand même avérées maladroites. Par exemple, la lettre de candidature de François Hollande qui squattait les trois premières pages du quotidien sans aucun éclairage journalistique. Dans le même style, la couverture « PS, et si on parlait culture ? » du 26 mars, avec une interview fleuve d’Aurélie Filippetti, accessoirement grande pote de Sylvain Bourmeau, directeur adjoint de la rédaction de Libération arrivé dans les bagages de Demorand.  « A Libé, la défiance vis-à-vis des chefs n’est pas forcément politique, explique un ancien. Mais dans le cas de Demorand, si on regarde les doléances qui ressortent, ça l’est peut-être. La rédaction n’a pas l’air très en phase avec l’aspect léchage de boules pro-Hollande. » Un engagement carrément assumé par l’intéressé, soucieux de faire triompher la gauche réformiste et, surtout, d’éviter un nouveau 21 avril 2002.
Bientôt partis ?
« Au fond, cette défiance à l’égard des chefs est une constante à Libé, confie un fin connaisseur du quotidien. Si Laurent Joffrin n’était pas en odeur de sainteté, ce n’est rien comparé à l’allergie que suscitent Sylvain Bourmeau et Nicolas Demorand. » Nous y voilà. Râler contre la direction est une habitude renforcée par le décalage entre les racines libertaires et le virage social-traître du journal. « Sauf que, sans aller jusque-là, Laurent Joffrin était bien plus proche de la rédaction que Demorand, lâche un journaliste. Au moment de la réforme des retraites, Joffrin discutait beaucoup avec les gens qui se chargeaient du dossier. Aujourd’hui, la gestion est complètement foireuse. »
En tête des désastres : des opérations de pub imposées dans le dos de la SCPL, des services à poil mais, surtout, une absence de lien entre la rédaction et la direction, paraît-il autoritaire et clanique. « Demorand ne parle pas avec l’équipe, il se fait rare dans les services, confie un rédacteur. Il a juste été capable de filer un poste de directeur adjoint à Sylvain Bourmeau pour barricader la hiérarchie. Ce n’est pas comme ça qu’on assoit son autorité. » Si la cote de popularité de Demorand paraît souffreteuse, ce n’est rien comparé à celle de Sylvain Bourmeau, son copain depuis la Suite dans les idées sur France Culture, qui atteint, elle, des records négatifs. « Bourmeau est trop wannabe, trop dans le réseau, balance Pierre Siankowski, grand reporter aux Inrocks où il a connu l’individu en tant que directeur adjoint. C’était sûr que ça n’allait pas coller à Libé. Nous, on ne le voyait jamais aux bouclages : il préférait les cocktails littéraires ou lancer des pétitions contre des gens du journal. » Un an après son arrivée, la rancœur qu’il cristallise n’est pas moins lourde dans les couloirs de Libé : « Le problème de Bourmeau, c’est qu’il a tendance à privatiser le journal, grogne un journaliste. Il est capable de fourrer une interview d’Eric Fassin toutes les trois semaines sans en parler à personne. On a du mal à lui faire confiance. » Et maintenant ? Pour l’instant, la direction fait le dos rond et se planque derrière la présidentielle. Nicolas Demorand, deux semaines après l’assemblée générale, a soufflé qu’il avait entendu le message mais ne s’expliquerait pas devant l’équipe avant début mai. Un ancien de la maison y va de sa confidence : « Pas mal attendent que François Hollande soit élu et qu’il nomme Demorand et Bourmeau à des postes dans l’audiovisuel ou à Radio France. » Alors que depuis vingt ans, vieux de la vieille et nouveaux venus se tirent la bourre au sein de la rédaction pour savoir qui incarnent le mieux l’« héritage Libé », le duo Demorand-Bourmeau a au moins eu le mérite de calmer ce conflit de générations en mettant tout le monde d’accord. Contre eux.
Alexandre Majirus

Soir d’élection chez Mélenchon
Barbe de dix jours, lunettes carrées, Arnauld Champremier-Trigano, le monsieur com’ de Mélenchon, est une figure montante de la gauche Converse. Plutôt sympathoche, nous sauvera-t-il des moralisateurs en baskets ? Notre 22 avril à ses côtés.
16h34 _Alors que Twitter est envahi de photos d’isoloirs horripilantes #avoté et de pronostics dans tous les sens, un tweet d’une journaliste depuis le rassemblement du Front de gauche nous alerte: «Arnauld Champremier-Trigano, le dircom hipster, vagabonde en lunettes Prada et foulard bleu Klein #Melenchon2012.» Le 22 avril marquerait-il le sacre de la gauche Converse ? Trente minutes plus tard, un deuxième tweet tombe: «Ayé, j’ai trouvé les merguez !» Le tout accompagné d’une twitpic où on distingue effectivement une table avec un pot de moutarde en plastoc. Ce qui ajoute à notre perplexité: le Front de gauche serait-il gauche Prada ou gauche merguez ? Pour en avoir le cœur net, on fonce place Stalingrad. #coming #ouééé
 17h30 _On poireaute pour avoir le badge qui permet d’accéder à la tente presse où 400 journalistes seraient attendus. Euh, ils s’y croient un peu là ? Peut-être, mais il y a une dizaine de journalistes étrangers, dont le «Wall Street Journal». Respect.
17h38 _Mes followers m’avaient bien informée: Arnauld Champremier-Trigano nous claque la bise en costard trois-pièces vintage, un look devenu la marque de fabrique de ce communicant. Ou, pour le dire comme Mélenchon sur son blog, «un baba cool en guenilles de luxe» (à propos d’un journaliste du «Nouvel Obs»). A quelques nuances près: les fameuses lunettes Prada seraient en fait une paire banale customisée – «Elles viennent d’Optic 2000» (mouais…). Ses fringues ont, quant à elles, été «chinées» dans des «friperies». Ce qui ne l’empêche pas de se cailler comme les autres camarades: «On rentre sous la tente ? Je gèle.»
18h08 _On prend un café autour d’un thermos. Arnauld, qui fête ses 40 ans aujourd’hui, est tendu mais plutôt confiant. Si la place est envahie de drapeaux rouges, pour le reste, le public n’est pas vraiment celui de la Fête de l’Huma. Oreillette, iPhone et clope à la main, Arnauld décrypte: «On veut rassembler. On a donc récupéré les réseaux associatifs, les féministes, les antiracistes, puis on élargit aux couches populaires. Enfin, les bobos, soit les gens entre 25 et 40 ans qui ont un niveau culturel supérieur à leurs parents mais des revenus inférieurs, c’est-à-dire en plein déclassement social.»
18h20 _L’analyse est confirmée dès qu’on fait quelques pas hors de la tente VIP. Si les Mélenchanteurs, un groupe à perruques, mettent un peu de folklore coco, on remarque que les troupes sont pour la plupart en lunettes et trench vintage. Une pancarte «Prenez le pouvoir» autour du cou, des étudiants déblatèrent une pinte à la main: «On est en master des droits de l’homme (sic), alors, forcément, on soutient le Front de gauche.»
19h25 _On retrouve Arnauld qui explique la lutte des classes à une journaliste de «l’Express» sous le charme. Question de notre part: la Mélenchonmania n’est-elle pas un revival nostalgique de la France des années 50 ? «Avec les meetings en plein air, c’est vrai, on a renoué avec la tradition de la politique du début du XXe siècle. Mais, pour le reste, le programme n’a jamais été autant d’actualité.»
20h00 _Massés devant l’écran télé, les militants encaissent le coup de massue en silence: 11,7%. Ça calme. Arnauld: «Avec le même score et Le Pen à 15%, oui, c’était la fête. Mais là…» Quelques minutes plus tard, l’homme aux lunettes entonne «l’Internationale» avec ses troupes, poing levé. «Ça réchauffe», commente-t-il sobrement.
20h28 _Arnauld nous parle de sa famille, notamment de son père et de son oncle, Gilbert Trigano, fondateur du Club Med: «Ils étaient tous les deux des FTP communistes. Mon père a 85 ans, il est toujours aux commandes de sa boîte, mais il se rémunère à 15 000 €. Ça n’a rien à voir avec les salaires que les patrons se prennent aujourd’hui.»
20h50 _Les journalistes congelés se jettent sur les canapés Picard. Les militants eux sont remontés: «La presse de gauche nous a défoncés: “le Monde”, “l’Obs”, “les Inrocks”… “Libé” fait sa “une” sur Le Pen à quatre jours du premier tour et nous, notre “une” on l’attend toujours !» Même si le dircom’ a fait la quatrième de couv’ du quotidien trois semaines plus tôt, beaucoup dénoncent la «médiacratie social-démocrate» qui a fait barrage au Front de gauche.
21h35 _Arnauld enlève son caban et son foulard pour «faire» la RTBF. On lui pose la question de l’après: «J’aimerais bien être éditorialiste télé. Remplacer Audrey Pulvar, maintenant que j’ai les lunettes !» Autre option ? «Soutenir les Indignés en Italie en Allemagne, développer des projets avec eux.»
22h42 _Pendant que trois drapeaux s’agitent encore, les militants déprimés se dispersent sous la pluie. Histoire de se remonter le moral, le staff compte bien faire la teuf pour les 40 ans d’Arnauld. «On va se trouver un petit rade dans le coin», assure t-il. Avant de préciser: «Tout à l’heure, quand j’ai dit: “On se retrouve tous au Baron”, c’était une blague hein…» Comme disait si bien Lénine, seule la vérité est révolutionnaire.
Marjorie Philibert

Fleur et ses amis
La première fois qu’on nous la présente, c’est en terrasse d’une brasserie bobo de la place de la Bastille, fin mars. Les tueries de Toulouse occupent encore les médias, la campagne de Hollande traverse une courte phase downtempo, et une connaissance de longue date, Jean-Baptiste Soufron (chaussé d’une paire de Nike fatiguées), tient à nous « présenter quelqu’un ». On savait ce sympathique entrepreneur – qui œuvre pour Capdigital, le « pôle de compétitivité » dédié aux start-ups de l’île-de-France – impliqué dans la web campagne du PS, même si personne ne semble capable de nous expliquer ce qu’il y fait précisément. Fier de sa nouvelle friend, il nous lance : « C’est pas tous les jours qu’on te présente une future ministre. » Hein ? « Fleur ! Future ministre de l’Economie numérique ! Je suis le premier à te l’avoir dit, tu le notes hein. » L’intéressée, en presque cuissardes noires, fait mine de s’offusquer de cette présentation un peu pompeuse, puis s’en va : « Réunion de travail, désolée… » Pour cette première entrevue, on n’aura pas appris grand-chose des us et coutumes de la gauche Converse au sein du PS.
Je retente ma chance le dimanche 15 avril, juste avant le grand meeting que doit donner François Hollande sur l’esplanade du château de Vincennes. Ce jour-là, Fleur Pellerin – qui, renseignements pris, est pressentie pour devenir secrétaire d’Etat à l’Economie numérique en cas de victoire du candidat du PS le 6 mai – organise un brunch dans le loft du sud de Montreuil qu’elle partage avec Laurent, son mari. Leur bel appart’ se trouvant à quelques rues du lieu du meeting, le couple y a convié ses amis militants et sympathisants PS pour que tout ce beau monde puisse s’y rendre ensemble.

«Un discours de Hollande à jeun ? Plus jamais !»
Jean-Baptiste Soufron vient m’ouvrir : « Alors, t’es enfin prêt à rejoindre l’intelligentsia de gauche, ah ah ah ? » Heureusement, l’assemblée n’est en rien aussi écœurante que le laissait penser son descriptif. Tout d’abord, voici notre hôtesse qui arrive, iPhone dans une main, cafetière dans l’autre. Tutoiement et claquements de bises. Je tente le sourire fraternel avant de rejoindre le petit groupe installé dans la partie cuisine, d’où je scrute la quinzaine de convives. Un tiers sont vingtenaires (baskets, bonnes têtes), un tiers, trentenaires (bottines Zara, quelques signes de fatigue), un tiers, jeunes quadras (chaussures quelconques, ils se montrent plus méfiants que les autres). Fleur, elle, ne fait pas ses 38 ans. « Pur produit de la méritocratie française », comme elle dit : née en Corée du sud, adoptée par un couple français à 6 mois (« une famille aux valeurs de gauche »), elle obtient son bac à 16 ans, passe par l’Essec, Sciences-Po et l’ENA, pour rejoindre la Cour des comptes à 26 ans. Comme tous les hollandistes ici présents, elle a l’air aussi normal que le candidat normal. D’ailleurs tous les convives sont un peu straight. On est bien loin des mitterrandolâtres de la gauche caviar, des gueulards mélenchonistes, des hystériques ségolènistes. Ça repose.
On enchaîne les cafés, mais aussi quelques coupettes de champagne, des verres de rosé. Un des jeunots se ressert en vannant : « Un discours de Hollande à jeun ? Plus jamais ! » Un autre mentionne le clip Le changement, c’est maintenant, celui où people et politiques exécutent un étrange mouvement des mains. « C’était toi à l’origine de ce clip, Fleur ? » « Ah, non ! » « C’était qui ? » « Je dirai pas. » Vincent, la voix de @fhollande sur Twitter, dont la mission consiste à rendre sa campagne « la plus geek possible », s’écrie : « C’était Ariane, non ?! » « Je ne dirai rien », rétorque notre hôte.
«Faut y aller, là»
Parmi les fumeurs agglutinés devant une fenêtre entrouverte, on reconnaît Mounir Mahjoubi. Ce camarade d’études de Thomas Hollande s’est fait connaître en 2007 en lançant la « Ségosphère » avec le fils de la candidate. Aujourd’hui responsable des stratégies de mobilisation, il me débite en souriant les succès de leur web campagne : « Vincent Feltesse (maire PS de Blanquefort et responsable de leur e-campagne – NDLR) a su imposer au PS une web campagne digne de celle d’Obama en 2008, qui nous avait montrée l’importance d’une intégration bien menée entre le web et les militants autour du porte-à-porte. » La greffe, cette fois, a pris. « En mobilisant nos militants via le web, en les formant, et en s’organisant, on a déjà “fait” 2 500 000 portes. Et on en fera 2 500 000 de plus d’ici le 6 mai… »
Aziz Ridouan, un djeunz du think tank Terra Nova, l’interrompt : « Chez nous, le porte-à-porte a plus d’importance. A l’UMP, ils ont des électeurs et des sympathisants plus disciplinés, moins enclins à l’abstention. Du coup, si on arrive à faire voter les sympathisants jusque-là abstentionnistes… » Comme il n’y a pas de télé dans le salon, les yeux restent rivés sur les smartphones. A deux heures de l’arrivée de « François » à Vincennes, tous veulent savoir si le camp d’en face a une chance de remplir la place de la Concorde. Puis viennent les coups de fil des amis déjà sur place. « Faut y aller, là », lance la leader de la troupe. Tous s’exécutent.
Présidentiable le plus connecté
En route, Fleur nous raconte comment elle en est arrivée là avec ce mélange d’assurance insouciante (elle a tous les côtés génération Y du sur-communicant, peu importe son âge) et de sérieux (son côté énarque) qui la caractérisent. Comment François Hollande lui a demandé, à l’été 2011, de rejoindre son équipe « s’il remportait la primaire socialiste ». Chose faite, il lui propose alors de prendre en charge le pôle « économie numérique ». Elle veut le rebaptiser « société et économie numérique ». Il accepte. Fleur Pellerin sera la seule responsable d’un des vingt-trois pôles thématiques de la campagne issue de la société civile. Avec une équipe d’une quarantaine de volontaires, elle se penche sur la meilleure manière de « développer un vrai écosystème numérique en France » et transforme Hollande – qui partait pourtant de loin – en présidentiable le plus connecté.
Son équipe organise au candidat des rencontres avec des stars du web (dont Jack Dorsey, fondateur de Twitter) et lui fournit les « cinq engagements pour le numérique en France », allant de la couverture du territoire en très haut débit d’ici dix ans à « faire du numérique une priorité de la politique de recherche et d’innovation ». Pas mal pour un parti incapable jusque-là de proposer une alternative sensée à la loi Hapodi…
Campagne sans faute
« Fleur présidente ! », gueule un jeune militant alors que nous arrivons devant le coin VIP. Mazarine Pingeot (Adidas blanches) et Benjamin Biolay (bottines maronnasses) sont déjà sur place, Aurélie Filippetti (beaux talons hauts), aussi. On demande à la responsable du pôle numérique comment elle fait, dans l’ambiance de cette campagne, pour ne pas s’y croire déjà, sachant que ses camarades de l’ENA en poste sous la droite tentent de se recaser ailleurs depuis plusieurs mois : « J’ai quand même fait deux campagnes traumatisantes. Le 21 avril 2002, ça ne s’oublie pas. Et en 2007, avec Ségo, ça ne s’est pas bien passé à l’intérieur du parti. Donc, tant que je n’ai pas vu la tronche de François qui s’affiche le 6 mai, je préfère ne pas me monter la tête. »
Fleur, même si elle ne le dit pas, est consciente d’une chose : si le candidat du PS a fait de la jeunesse le thème fédérateur de sa campagne, il serait logique que les valeurs montantes du parti se voient confier des postes à responsabilité. Gauche Converse ou pas, c’est tout le mal qu’on leur souhaite.
Laurence Rémila




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