la france des punk à chiens

Paru dans Technikart n°163

Avec leurs chiens et leurs fripes militaires, ils squattent les centre-villes des métropoles. Qui sont-ils, que font-ils, de quoi vivent-ils ? Notre enquête sur une des franges les plus mystérieuses et ignorées de la population française, à l’heure où sort «le Grand Soir», «l’histoire du plus vieux punk à chiens d’Europe».

«Au début des années 90, on a commencé à voir débouler des hordes de punks à chiens quand on jouait dans des gros festivals, se rappelle Nicolas Kantorowicz, moitié de Sporto Kantes et ex-bassiste des Wampas. Surtout dans le sud, à la Rochelle et à Montpellier, c’était incroyable. » Un public d’un nouveau genre qui s’est formé au rythme des premières free parties concoctées par Spiral Tribe, le sound system londonien mythique, en 1993. De Beauvais à Millau, en passant par Bayonne, des grosses tribus de travellers anglais parcourent la France à bord de camions à la Mad Max équipés en gros son. Ils finissent par partager eau-de-vie et stups avec des zonards français tendance punk anar’ même si, au départ, ces derniers ne pouvaient clairement pas piffer ces proto-teufeurs. « Les travellers balançaient leur techno à fond et les punks ne pouvaient plus écouter les Bérurier Noir sur leur magnéto-cassette, résume François Chobeaux, travailleur social et spécialiste de la question des jeunes en errance. Aux Eurockéennes de Belfort, en 1996, ça a fortement chauffé sur le terrain de camping. Et puis les punks français se sont très vite convertis à la techno et le courant a fini par passer. »
Parrainée par la musique électronique, les acides, la MDMA, l’ecstasy et la rabla, la jonction accouche d’une foule de fêtards hybrides où, aux côtés des travellers et des jeunes en vacances papillonnant d’un rassemblement estival à un autre, se pressent également des types plus borderline et précaires qui finiront par gonfler les rangs de ceux qu’on appelle communément les « punks à chiens ». « Ces jeunes avaient des parcours de vie plus accidentés : rupture scolaire, rupture familiale, beaucoup de galères, explique le sociologue Christophe Blanchard, spécialiste de la question. Et, après avoir partagé des expériences type drogue avec les festivaliers, ils sont vraiment tombés dans la rue et ne s’en sont jamais relevés. Il y a une raison structurelle à ça : la crise, une réalité qui traîne depuis plusieurs années et que ceux qu’on nomme les punks à chiens ont pris en pleine face. »

Squat de banlieue
Vingt ans plus tard, la veisalgie est toujours aussi intense, le bad, toujours aussi raide pour ces errants provinciaux et banlieusards propriétaires de chiens qui ont échoué à Paris. « Je suis allé au teknival de Laon pour le 1er mai, tente de se rappeler Love, teuffeuse-travelleuse-SDF solitaire. J’ai juste bu un verre et je me suis réveillée le lendemain avec une bosse énorme derrière la tête et la main ouverte et infectée. On m’avait volé toutes mes affaires. Des gens sympas m’ont donné des pompes taille 43 que j’ai portées pendant une semaine. » Si certains prennent de temps à autre la route histoire de changer d’air, beaucoup de ces zombies dipsomanes se sont sédentarisés – chiens, manque de thune et dépendances en tous genres oblige – et peu à peu clochardisés. Les mieux lotis occupent un squat en banlieue ou une sous-loc’ de sous-loc’ pour pioncer, tandis que les moins veinards font avec les moyens du bord : une tente Quechua dans le bois de Vincennes, un échafaudage, une bouche de métro ou une cage d’escalier.
Postés à proximité des supermarchés, d’un distributeur ou d’un bureau de tabac l’après-midi, l’œil hagard et la mine rougeaude, ces punks à chiens version 2012 n’ont plus grand-chose à voir avec le modèle folklorique à la Not, le plus vieux punk à chiens d’Europe campé par Benoît Poelvoorde dans le Grand Soir. A Paris, contrairement aux villes de province type Montpellier, Grenoble, Rennes, Toulouse ou Aurillac (voir page 40), l’époque des grandes familles de jongleurs de feu tout en treillis et crête a fait son temps. Aujourd’hui, beaucoup zonent et font la manche en solo, bière forte dans la main gauche qui tremble et chien à droite, ou ont fini par traîner avec d’autres SDF.

La rue Kétamine
Direction le boulevard Magenta dans le Xe arrondissement de Paris. Un Tartare asphalté et hurlant, pas trop loin de Stalingrad, bordé par les gares du Nord et de l’Est où, même quand on ne prend pas le train, on trouve sans problème de quoi se faire des rails et des grandes lignes. De coke et de kétamine. Mais aussi du crack, de l’héroïne et du Skenan – dérivé morphinique aux effets proches de l’héroïne à un prix bien plus abordable – à foison. Dans le coin, il y a aussi les locaux d’Itinérance, seule association à Paris qui accueille, entre autres, les 18-30 ans en errance avec chiens. Puisqu’« il faut bien aller quelque part, trouver quelque chose », comme le souffle Sal Paradise dans Sur la route, nos zonards à clébards y passent pour tuer le temps, faire une sieste ou un saut sur Internet, papoter, prendre un café, voire une douche. A la tête de l’asso’, Florian, bonhomme massif et placide, nous éclaire un peu plus sur le sujet de notre enquête : « Des types avec le vrai profil punk, on en a très peu. On accueille des toxicos avec chiens, ceux qui ont, fut un temps, bougé avec chiens, ceux qui faisaient des tekos avec chiens et, enfin, ceux qui ne bougent plus du tout avec chiens et qui sont majoritaires. Lorsqu’ils arrivent à Paris, ils découvrent les produits de substitution, plus accessibles ici qu’ailleurs en France, et aussi le Skenan. Et là, ça devient très difficile de reprendre la route. »
La drogue mais aussi le manque de thune, la précarité psychique, les problèmes judiciaires et les fiches au cul ont contraint ces hobos modernes à la sédentarisation. Sans oublier leurs chiens. « Avant, il y avait cette figure du punk à chiens qui, en camion ou en train, allait de teknival en teknival, explique Christophe Blanchard. Maintenant, parmi ces anciens festivaliers, il y a de plus en plus de précaires qui sont prisonniers dans la ville, d’autant plus qu’ils ont des chiens. C’est plus difficile de frauder dans le TGV, il faut théoriquement payer un billet plus un autre demi-tarif pour l’animal. Quant à faire du stop avec plusieurs clébards, c’est mission impossible. »
«On a fumé la coke ensemble !»
Devant l’hypermarché attenant à Itinérance, Love sirote une bière, posée sur le bitume avec ses deux dogs. Un papy sort du magasin les bras chargés de courses et lui tend une boîte de pâté pour ses canidés. « C’est très aimable à vous monsieur, bonne journée ! », glisse-t-elle avec sa voix de rogomme. Elle a de beaux yeux tristes, le cheveux ras, le visage sévère et la gouaille de la rue. Cette Nantaise n’a que 24 ans mais en a passé neuf à arpenter le goudron, besace sur le dos. Ado, elle a bossé dans une ferme équestre puis, lorsque sa mère l’a flanquée à la porte, elle s’est mise à vadrouiller, faisant la cueillette des fraises dans le Lot et subsistant grâce à une pension alimentaire de 200 €, sans oublier la manche. Elle a arrêté de se shooter il y a trois ans, a pris quelques fois du Skenan mais n’est « pas trop médoc’ ». Mine de rien, elle a pas mal baroudé. Son meilleur trip ? L’Australie. « J’ai fait tout l’ouest du pays. Mais ce qui est chiant quand tu pars à l’étranger, c’est pour avoir ton traitement. Au bout de trois semaines, je n’avais plus rien et j’ai commencé à péter les plombs. J’ai dû claquer tout mon argent dans un billet de retour. » Elle fantasme sur l’Inde mais « c’est compliqué avec les chiens. Quand j’aurai les thunes, j’achèterai un camion et j’irai ! » Pour l’instant, elle est bel et bien coincée à Paris. « Et quand tu es une femme, c’est encore plus chaud, surtout toute seule. » En effet…
Un mec louche s’approche et tente de lui dire bonjour. Love se braque. « Tu m’as jeté de la bière dans les yeux, tu t’en rappelles ? Tu m’as menacé de me percer les yeux », lui lance-t-il. L’intéressé a l’air perché et tient des propos sans grande cohérence : « Ne me parle pas mal, tu sais que je suis fou ! Tu as dit que j’avais volé ta tente, c’est faux… On a fumé la coke ensemble ! » Je les regarde, hébété, regrettant de ne pas être à trois grammes pour comprendre ce dialogue. Love m’explique qu’elle s’est fait tirer sa tente, que, jusque-là, elle dormait dans le bois de Vincennes et qu’en attendant d’en racheter une neuve, elle squatte dans un hall d’immeuble. « J’aimerais bien prendre le temps d’aller faire la manche place d’Italie pour pouvoir m’en racheter une avant ce soir mais il va être trop tard, là… »

Emploi du temps rodé
Pour les zonards à chiens les plus fragiles, le nomadisme se limite à Paname – de l’endroit où ils roupillent à Itinérance, en passant par les spots où ils font la manche jusqu’au camion de l’association Gaïa, posté quotidiennement à côté de la gare de l’Est. Jusqu’à 16h00, ses équipes distribuent gratuitement de la méthadone aux toxicomanes. Le long de la grille qui encercle le réseau ferré, une poignée de propriétaires de chiens à la rue sont dans les vapes ou attendent que la métha’ fasse effet. Parmi eux, Angie, 31 ans, le corps maltraité et le faciès renfrogné. C’est simple : elle n’esquisse un sourire que lorsqu’on lui parle de ses chiens, Gizmo et Kessa. Mais quand elle raconte sa vie, on comprend mieux pourquoi sourire lui coûte tant. « Ma maman était handicapée, j’ai atterri à la DDASS et dans une famille d’accueil très gentille. Puis je me suis retrouvée à la rue à 18 ans. Aujourd’hui, je suis une ex-toxico, maîtresse de deux chiens et SDF. Aux yeux des gens, je suis trois fois coupable. »
Son emploi du temps à la Sisyphe est réglé comme du papier à musique : après un réveil tardif, elle musarde entre Gaïa, pour choper sa métha’, Itinérance, la ligne 8 du métro pour la manche et le « squat » de la rue Amelot où elle vit depuis deux ans avec deux SDF et quelques autres zonards à chiens. Précisons que « squat » est ici un bien grand mot : plutôt un campement de fortune à l’entrée d’un immeuble, dans un renfoncement à l’odeur de houblon, plus ou moins abrité du vent et de la pluie. Rien de plus. Mais après y avoir dîné et beaucoup bu, on s’y sent comme chez soi.

«Les keufs ont arrêté Tanguy !»
Guidé par l’adorable Sarah, la « coloc’ » d’Angie, on débarque dans ce repère sur les coups de 19h00. Angie est adossée au mur. Emmitouflée dans une couverture, elle potasse Closer, une bouteille de bière brune à ses pieds, ses chiens sur ses côtes. Mes hôtes se mettent aux fourneaux (il n’y a pas de fourneaux, hein, c’est une image). Deux d’entre eux partent en mission au Franprix du coin pour acheter de l’alcool et dérober de la bouffe. « Qu’est-ce que vous voulez manger ? », demande l’un des deux. « J’ai envie de Chaussée aux Moines… », salive Angie. « Je vais t’en voler si ça te fait plaisir  ! » En vrai bad boy, je commande pour ma part une bière forte. Il n’y a pas à dire, mes convives mettent les petits plats dans les grands. C’est encore une image : il n’y a pas de plat et le seul couvert est une carte plastique utilisée pour couper le fromage. Il y a bien un couteau mais on m’a prévenu que je risquais de contracter quelques maladies si je le touchais. De toute façon, je n’ai pas très faim : la vodka, la bière et le mousseux Pol Rémy me tiennent au corps. On discute le bout de gras, je joue avec Gizmo en prenant soin de ne pas me toucher le visage après l’avoir caressé, tous me parlent de Tanguy, un punk à chiens respecté de tous qui, il y a encore quelques semaines, vivait avec eux avant d’emménager chez sa nana. Tous sont impatients car il doit passer ce soir.
A 21h00, voilà que la soirée s’emballe. Kevin se pointe, affolé : « Putain, les keufs ont arrêté Tanguy ! Il y avait quatre fourgons pour lui, les bâtards. » On accourt tous à la bouche de métro Saint-Sébastien-Froissard pour voir ce qu’il se trame, canette en main. Dans un élan de professionnalisme, j’abandonne la mienne à deux mètres des policiers que je m’empresse de questionner. Pour toute réponse, j’écope d’un : « C’est du voyeurisme, monsieur. » Tanguy embarqué, on regagne le logis après avoir récupéré ses deux chiens.

Amours chiennes
Les silhouettes de cette communauté de destins apocalyptiques, consumées par le stupre de la street, sont graves. Celle de Kevin, surtout. Teufeur à la rue depuis sa vingtième bougie, il en a aujourd’hui 27. Sa chienne est décédée il y a trois ans et, depuis, il s’est « juré de ne plus en avoir. En ce moment, je garde celui d’un ami qui est à l’hôpital. Même si je voulais reprendre un chien, ce n’est pas le moment pour moi. Je vais bientôt suivre un sevrage d’alcool, j’ai fait une demande. Je dois écrire une lettre de motiv’, c’est complètement con, j’en ai qu’une, de motivation : arrêter de boire. » En bandoulière, il porte une vie déglinguée : « Je suis un chien de la DDASS, j’ai été baladé de foyer en famille d’accueil à Rouen. » Après sept ans de vagabondage et de petits trafics, il a envie de se réinsérer : « J’en ai ras le cul de la rue. J’ai pas mal voyagé entre la Belgique, la Tchéquie, l’Espagne, où j’ai fait un paquet de tekos. Mais là, je suis à Paris depuis trois ans, j’en ai marre de tourner en rond, de fumer du crack. Je veux tourner la page. »
Pour Kevin, « le chien est le meilleur ami de l’homme parce que c’est la personne qui ne te trahira jamais. Il ne te fera pas cocu, il ne partira pas avec une autre personne qui a plus d’argent que toi et il prendra même ta défense. » Une déclaration d’amour enflammée qui en dit long sur la relation entre les zonards et leurs toutous. Tous ceux que nous avons rencontrés nous servent le même refrain : « Quand je fais la manche, c’est d’abord pour acheter de la bouffe pour mon chien, ensuite, ma bière. » Certains, comme Angie, entretiennent même une relation quasi filiale avec leurs clebs : « Je n’ai pas de famille, mes chiens sont comme mes gosses. On m’a demandé de les abandonner pour entrer dans une structure d’hébergement. Mais ils sont toute ma vie, comment pourrais-je les abandonner ? » Angie ne simule pas. La preuve : elle a absolument tenu à ce qu’on photographie ses stocks de croquettes pour « prouver aux gens qu’elle traite bien ses chiens ». Un compliment que plusieurs vétérinaires lui ont déjà adressé.

Berger (semi) allemand
Généralement sans descendance, les punks à chiens à la rue pallient certains manques affectifs grâce à leurs bâtards, le plus souvent de type berger. Parmi tous les travellers et teufeurs propriétaires de chiens rencontrés, seul Rod, croisé près de la gare de l’Est, en possède un de pure race : un american staff, ce qui lui vaut des bisbilles quotidiennes dues à une législation stricte. « A partir du moment où tu as un chien de catégorie, les flics viennent te faire chier, nous explique-t-il. J’ai un paquet d’amendes, pour ça et d’autres raisons, mais je ne les compte plus. Mais pas question de les régler car si t’en payes une, c’est fini, ils te tombent sur la couenne. » Et si le maître ne dresse jamais son chien pour attaquer, pas même le malotru qui se risquerait à piquer sa binouze, le côté souvent massif du canidé permet d’éviter quelques tracasseries.
C’est du moins ce qu’affirme Christophe Blanchard : « Quand vous avez deux, trois chiens, on vient moins vous chercher des noises. C’est plus une alarme qu’une arme. Quand le maître est assoupi, le chien est là pour le protéger. » Mieux, le chien, généralement plus sobre que son maître, peut ramener ce dernier à la maison lorsqu’il est trop défoncé. Ainsi, Angie nous a confessé s’être laissée guider par Gizmo à maintes reprises pour retrouver son squat. Plus que punks à chiens, Christophe Blanchard préfère donc l’appellation « propriétaires de chiens car ils prennent plus soin de leurs animaux que d’eux-mêmes. Et, avant d’être des exclus, des SDF, des zonards, ce sont des propriétaires comme n’importe qui d’autre. » Et pourtant…

Ni punk ni soumis
« Je suis complètement anarchiste, anti-système, anti-tout. Un mec qui travaille pour payer des impôts et enrichir des mecs 10 000 fois plus riches que lui, je ne peux pas comprendre. » Celui qui tient ces propos un peu fumeux n’est ni Bakounine, ni Robert Nozick mais Nico’, un pur teufeur zonard de chez teufeur zonard. A 12 ans, ce Toulousain se prend déjà des grosses bitures et se tatoue un « A » cerclé sur l’avant-bras. Un an plus tard, son beau-père convainc sa mère de le mettre à la porte. Depuis, le bougre a blanchi sous le harnais, rougi du visage et laissé quelques dents et une épaule dans des sales affaires. Il a fait ses classes avec deux vieux punks qui lui ont appris quelques combines, il a vu du pays via des missions humanitaires ou des tekos, s’est shooté pendant plusieurs années avant de se retrouver aujourd’hui sous méthadone. Quand on demande à Angie, qui se revendique « punk un jour, punk toujours », ce que signifie « être punk », elle rétorque qu’il s’agit de « respecter les autres et être pour l’anarchie car on nous impose des règles qui ne sont pas forcément bonnes ». Une définition quelque peu innocente, du même acabit que les textes super militants de Zaz ou de ce bon vieux rebelle de Damien Saez.
Sur le pavé de Paname, ce n’est clairement pas un idéal libertaire qui lie les existences de ces travellers toxicos et teufeurs clochardisés mais des passés foireux faits de grosses galères et des espérances de vie qui se réduisent comme peau de chagrin. La politique, ils s’en tamponnent le coquillard. Rod, 35 ans et onze piges de rue au compteur, l’avoue sans ambiguïté : « Je m’en fous totalement mais par contre, je trouve que le nouveau Premier ministre a vraiment une sale tronche. » Au mieux, les zonards à chiens les plus militants ont deux serpents de mer : les fachos et la flicaille.

«Les Roms ont niqué la manche»
C’est le cas d’Alex et Rodolphe, figures historiques et sympathiques de la rue de la Roquette à la Bastille. Pour connaître le fond de leur pensée, pas la peine de débattre, il suffit de passer en revue les tatouages de Rodolphe, comme cet « ACAB » pour « All cops are bastards » (Tous les flics sont des bâtards). Et sinon, Rodolphe, tu fais quoi de tes samedis aprèm ? « Je suis un ancien membre du SCALP, Section carrément anti-Le Pen, pour être clair. » Aaaah, ok.
A 38 ans, Rodolphe, « plus teufeur que keupon », vadrouille avec son chien, un mélange de cane corso, de dogue de Bordeaux et de boxer baptisé Casse-toi, et habite dans un squat à Villejuif où est basée son asso’, la Bouée, qui organise expos et concerts. Cela fait vingt ans qu’il vagabonde et fréquente « le triangle maudit » Bastille-Nation-République. Depuis dix ans, il squatte principalement la rue de la Roquette avec son poto Alex, teufeur également, au débit super speed, qui vit, lui, dans un squat sans eau chaude au fin fond du 95. Pourquoi la rue de la Roquette ? « Parce qu’il y a un tabac juste à côté, que les gens nous connaissent et donc nous donnent plus facilement de la monnaie ou de la bouffe pour nos chiens. » Si cette street a longtemps été un endroit très prisé par les punks à chiens, c’est parce que le marché de la manche y est prospère entre le Monoprix et l’ancien Franprix. « En faisant la manche toute la nuit, j’arrive à me faire 150 € sans problème », fanfaronne Rodolphe. Le hic, c’est que les Roms sont entrés dans la partie. Chez Monop’, les caissiers étaient aux premières loges pour assister à cette révolution de palais : « Il y a encore quelques mois, les punks à chiens squattaient toujours devant le magasin, témoigne l’un d’eux. Quand ils étaient bourrés ou agressifs, la police intervenait pour les déplacer mais ils revenaient le lendemain. Mais là, les Roms se sont appropriés toutes les places stratégiques et ont fini par les faire bouger. »
Alex et Rodolphe, victimes de cette concurrence déloyale, se sont décalés cinquante mètres plus loin, rue de Lappe. « Avant qu’ils débarquent, la rue de la Roquette, c’était nous, peste Rodolphe. Les Roms ont niqué la manche, on a préféré se déplacer pour ne pas être amalgamés. Les Roms donnent une réputation de voleurs aux gens de la rue. » Alex, dont le front garde encore les stigmates de cette guerre d’occupation, opine du chef : « Il y a des règles quand tu fais la manche. Si un endroit est pris, tu t’en cherches un autre. Eux se sont posés à côté de nous avec leurs matelas pourris, leurs mômes… Même dans la rue, il y a un minimum de correction à avoir. »

Les «punks en chocolat»
En plus de la manche, les deux compères touchent le RSA. Enfin, touchaient, car le robinet a été coupé il y a quelques mois. Pas grave, ça ne les empêchera pas de bourlinguer cet été. Avec Loco, un griffon-berger allemand-malamute, Alex s’est concocté un programme au poil : « Quelques petites saisons à Nice, le gros tekos de Turin, puis quelques saisons en Bretagne et, enfin, direction le Portugal pour un autre tekos. Le tout en train ou en camtar si je rencontre des gens. » Pour Rodolphe, ce sera la Hongrie fin août « pour un énorme teknival. J’ai prévu 600 € de budget : transport, bouffe, bières et drogues. » A l’écouter, les chiens ne compliquent pas trop le voyage : « Il faut juste être propre sur soi, ne pas être raide défoncé, ne pas dépouiller les gens et, en général, ça se passe pas trop mal. » Mais dans l’ombre de ces teufeurs suffisamment vaillants pour encore se permettre road trip et free parties, rares sont les zonards à clébards parisiens qui vont se permettre de telles folies. Ainsi, Alex doit creuser dans sa mémoire pour se rappeler son dernier teknival, à Marigny en 2005 ou, plutôt, ne plus s’en rappeler, ce qui signifie que c’était cool : « C’était au bout d’une autoroute, un truc de ouf. Combien on était ? Pouah ! Quand on est bourré, on a tendance à doubler le nombre, alors imagine sous kétamine… »
Pour Rodolphe, qui est parti trois mois en Inde il y a sept ans grâce au RMI, et tous les autres vagabonds dionysiaques, dieux de la Villageoise, des excès et de la tragédie, la fête est finie. L’arrivée des beaux jours et le début des vacances coïncide avec celle des « teuf-teuf », ces faux SDF qui font la manche pour le fun, et autres « punks en chocolat » qui se payent leurs billets de TGV au prix fort, leur tise et leur drogue aux frais de la princesse, c’est-à-dire papa et maman. Pour avoir des souvenirs à raconter à la rentrée, ces jeunes punks à chiens en herbe se frottent à la rue pour se donner quelques frissons. A la Bastille, ils seront légion, nous garantit Rodolphe : « Ils passent la journée à traîner avec nous et quand le soleil se couche, ils te disent “Ciao !” et rentrent prendre une douche chez leurs darons. » A Alex de conclure : « On se moque d’eux mais ils sont quand même sympas… parce qu’ils nous payent notre tise. »
Alexandre Majirus

et le Punk dans tout ça ?
Quelque part dans une petite ville du sud de la France, Stéphane est tatoueur. Avant cette vie paisible, il a connu les squats, les punks, les chiens. Et, avec le recul, fait le tri parmi tous ses compagnons d’infortune.
Il fut un temps, à l’aube des années 00 pour être précis, où Stéphane traînait sa crête multicolore et son perfecto à col léopard de squat en squat avec son groupe de «punk oï». «J’ai commencé à être punk au lycée, grâce à la musique. J’avais des cassettes des Bérurier Noir. Je n’écoutais presque que des groupes français, parce que la dimension politique de la musique m’intéressait, et je tenais à comprendre les paroles», raconte-t-il. De l’époque où il ne sortait pas sans ses Docs renforcées, Stéphane garde une vision du monde ancrée dans la culture alternative: «Si je me suis reconnu dans le mouvement punk, c’est parce que je rejetais la société telle qu’elle était, et telle qu’elle est encore aujourd’hui. Le but, quand j’ai créé mes premiers fanzines photocopiés et mon premier groupe de musique, c’était de développer un réseau alternatif, de véhiculer des idées différentes de celles que l’on trouvait dans les circuits officiels.»
Ainsi, empreint des principes d’entraide et de «do it yourself» édictés par Marsu, manager légendaire des Bérus, Stéphane a arpenté squats et salles de concerts du sud-est pendant plusieurs années, organisant des concerts, pressant des disques à moindre coût et imprimant tracts et fanzines à l’aide «d’un ordinateur de l’an 12», avec l’envie de toujours rester à la marge.

Il se barre à 17 ans
Quand on lui parle de la rue, de la galère, Stéphane garde un certain recul: «Evidemment, je traînais dans la rue, mais ce n’est pas une gloire d’y passer sa vie. Vers 17 ans, je me suis barré de chez moi pour des histoires personnelles – peut-être que le fait d’être punk a un peu accentué le conflit avec mes parents. Il m’est arrivé quelques fois de devoir dormir dehors, mais j’évitais au maximum. J’ai connu des gens que ça faisait un peu fantasmer, qui dormaient dans des squats et qui ne se lavaient pas pendant six mois alors qu’ils n’étaient pas nécessairement brouillés avec leurs familles. Etre punk, pour moi, ce n’était pas rester le plus crade possible entouré de chiens et passer son temps à se défoncer la gueule.»
Aujourd’hui âgé de 28 ans, Stéphane explique qu’il a toujours envisagé la culture punk comme une démarche constructive, plutôt que comme une apologie de la déchéance: «Un squat, pour moi, c’était un lieu politique où tu devais arriver à créer quelque chose de différent. Je n’ai jamais perçu cela comme un endroit infesté par les rats et rempli de toxicomanes inactifs, mais hélas, il arrivait que cet aspect-là entre aussi en jeu. Quand tu te dis anarchiste, cela veut dire que tu tiens à être maître de ton destin et à ne pas suivre les voies que le système veut tracer à ta place. Si l’anarchie, c’est juste un bordel permanent avec personne qui ne se bouge le cul pour créer quelque chose, alors je n’en veux pas.»

«J’ai dû travailler très dur»
Après ces quelques années passées dans l’activisme underground, Stéphane raccroche le perfecto et déradicalise son look, las de porter des pantalons zippés et des chaussures en cuir en plein été. Gravitant en parallèle dans l’univers du graffiti depuis son adolescence, il fait ses armes dans la typographie, le dessin et le graphisme: «J’ai dû travailler très dur, en autodidacte, pour devenir tatoueur, se souvient-il. Aujourd’hui, il y a des gens qui me confient leur peau. A l’époque où je traînais avec des punks, je voyais des mecs qui refusaient catégoriquement de travailler. Moi aussi, je n’ai jamais accepté de faire un boulot de merde, je me suis donc bougé pour faire un métier qui me plaît.»
Pour Stéphane, pas question de lâcher du lest sur ses idéaux anarcho-gauchistes d’antan: «J’ai le sentiment de toujours vivre en adéquation avec mes idées, même si je suis moins radical qu’à 18 ans. J’ai réussi à vivre de quelque chose que j’aime, sans écraser les autres ni rentrer dans le rang. Adolescent, je me suis dit que je ne deviendrais jamais un beauf petit bourgeois, avec sa voiture, son labrador et son pavillon de banlieue. J’estime avoir réussi.» Chez Stéphane, toujours pas de télé, qu’il considère comme un «outil de propagande». En digne vestige d’un passé tumultueux, un vieux perfecto portant les armoiries du parfait militant keupon occupe encore le dressing de ce presque trentenaire, devenu… «normal».
Louis Vial




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