Technikart

La bouse ou la vie

Manuel de survie pour branchés de la campagne
Enterrée dans le Limousin, Guéret est une ville quasi morte où il n’y a pas de fac, ni de Fnac, ni de Frac mais des ploucs, des viocs, des bovins en surnombre et… des jeunes, qui malgré tout, n’ont pas toujours mauvais goût. Reportage au milieu de nulle part.

La Creuse, ce centre névralgique de la diagonale du vide qui défigure l’Hexagone… « Tout le monde connaît de nom mais personne ne sait vraiment à quoi ça ressemble », nous fait remarquer Martial (voir portrait) entre deux gorgées de bière. Cet expatrié creusois installé à Paris n’a pas tort. Que ce soit le département de la Creuse ou même sa préfecture Guéret, les deux localités sont, lors de conversations entre amis, fréquemment utilisées comme des alternatives géographiques à la fameuse locution nominale « trou du cul du monde ». Exemple : « Comment ça, ton iPhone ne capte pas ? Mec, t’habites à Pigalle, pas à Guéret, lol ! » Une sorte de Trifouilly-les-Oies donc, à ceci près que Guéret existe vraiment, ce qui rend l’ironie encore plus grinçante. Si, si, Guéret existe, je l’ai vu de mes propres yeux et y ai traîné mes Clarks.
A la question : « Est-ce que Guéret mérite d’être utilisée comme un synonyme de “trou paumé” ? », la réponse tire vers le oui. A peine 14 000 habitants dont les deux tiers ont plus de trente ans, pas de ligne TGV directe, pas de Virgin Megastore, pas de concert, pas de bar sympa, encore moins de boîte décente, le tout couplé à une vie sociale un brin consanguine puisqu’une personne sur deux connaît votre mère. N’oublions pas l’inévitable hypermarché Leclerc, véritable cœur battant de la ville. Ambiance bourbier donc, surtout que la fac la plus proche se trouve à Limoges, à près de cent bornes, obligeant ainsi 70% des 19-22 ans à quitter papa-maman pour continuer leurs études sous d’autres latitudes, en province ou à Paris, une fois le bac en poche. Du coup, trouver des jeunes à la cool semble revenir à chercher une aiguille dans une botte de foin. Ou pire, un concept store dans une ville morte.

Le Barry Lindon, «the place to be»
Bizarrement, le défi n’est pas si insurmontable. Une fois sur la place du marché, qui est en fait un parking où zonent quelques bouseux en casquette-survêt’-banane tchatchant probablement de la mobylette à Greg, il suffit juste de trouver l’endroit le plus hype de la ville ou, disons, le moins glauque. On aperçoit vite un petit crew d’estudiantins du cru à travers la vitre d’un assommoir quelconque, pas assez classe pour être qualifié de PMU, trop aseptisé et ringard pour être considéré comme « cool ». Le Café Gourmand il s’appelle, et tous les jeunes indigènes, lycéens ou étudiants en exil, en parlent comme de leur QG. « On vient toujours là après les cours, prendre un café ou un verre », raconte Myriam (voir portrait), qui passe son Bac ES en juin. Même son de cloche du côté d’Antoine, étudiant à mèche en première année à Sciences-Po Paris, et de sa clique, tous rentrés à Guéret pour Pâques : « On s’y retrouve quand on revient le week-end ou lors des vacances. Niveau ambiance, on préfère quand même le Barry Lyndon, le pub irlandais en bas de la place qui est assez cool. Quand il est fermé, on vient ici. »
A les écouter, deux rades se tirent la bourre pour le titre du bar le moins naze de Guéret. Mais, visiblement, c’est bien le Barry Lyndon qui fait office de temple de Salomon lorsque la diaspora creusoise étudiante rentre au pays : « C’est “the place to be” alors que c’est affreux. Quand j’y retrouve des vieux amis de lycée, je passe évidemment la soirée à dire que c’est nul. » Depuis qu’il a goûté aux bars du XVIIIe arrondissement de Paris, Martial est bien moins indulgent que ses congénères. Mais après avoir siroté une pinte de Guinness dans ce morne pastiche de pub celtique un samedi soir, où quatre vingtenaires jouaient au tarot en vidant des demis à 23h30, on a compris pourquoi.

Maçons de la Creuse des années 2010
« Dès le collège, on savait qui allait rester coincé à Guéret. Un pote qui redoublait deux fois, c’était fini pour lui. » Ce constat, balancé à l’emporte-pièce par un Martial d’humeur goguenarde, sonne comme un oracle implacable. Comme si en Creuse, le destin était cousu de fil blanc pour ces jeunes, avec d’un côté les bienheureux – ceux qui, passé 18 ans, se tirent pour aller à la fac – et de l’autre les damnés – ceux qui n’ont d’autre choix que de moisir sur place ou de se tirer une balle. « J’étais content de partir à Paris, admet Antoine. Ça fait du bien de voir autre chose. » Parmi son groupe de potes guérétois, Mélanie et Chloé, toutes deux installées à Bordeaux, sont respectivement en droit et en psycho, Mathilde fait du commerce international à Clermont tandis que les autres sont à la fac à Limoges. Bref, tous sont éparpillés aux quatre coins de la France et lorsqu’il leur faudra trouver un job, rares sont ceux qui rentreront au pays.
Les étudiants ne sont pourtant pas les premiers à pratiquer l’exil forcé puisque cette habitude remonte au XVIIe siècle, quand des « maçons de la Creuse », sans-le-sou et désœuvrés dans leurs patelins, partirent sur des chantiers à la Rochelle pour construire la Digue de Richelieu. Rebelote au XIXe siècle, lorsqu’ils montèrent à pied jusqu’à Paname pour participer à la rénovation de la capitale sous les ordres du Baron Haussmann. Finalement, rien d’étonnant à ce qu’en Creuse, démographie rime avec hémorragie. Mais la comparaison s’arrête là car nos branchés de loin, même s’ils souffrent quotidiennement d’une reductio ad Hitlerum (« Nan mais on s’en fout de ton avis, tu viens de Creuse ! ») qui les ramène à leur condition de bouseux en dépit de leur bon goût, sont quand même plus dans le vent que leurs aïeux charpentiers.

New-York-Londres-Tokyo-Limoges
Passons aux choses sérieuses. N’y a-t-il pas une discothèque un peu digne ? « Il y a la 25e Avenue mais il n’y a que des pervers de 50 ans et des beaufs qui se bagarrent. Nous, on n’y va jamais », nous briefe le groupe d’étudiants rencontré au Café Gourmand. Mince, mais est-ce donc possible de s’amuser un peu à Guéret ? « Bah ouais, nous rassure Thibault (voir portrait). Avec un petit collectif, on organise des soirées Bistrobeats au bar de la Poste où n’importe qui peut se pointer et passer sa musique. Je me fais plaisir en passant du Moroder, du Death Grips, le dernier SebastiAn… » Ah, voilà quelque chose d’un peu plus appétissant. « Sauf que ça n’a lieu qu’une fois par mois et pas de chance, c’était hier. » Seule alternative pour les jeunes fêtards : partir en virée à Limoges, LA métropole du Limousin, seul endroit où ça bouge un peu dans le coin niveau sorties et culture. Une sorte de New York à l’échelon régional. « A Limoges, il y a une Fnac et quand même des concerts sympas, concède Martial. Il y a pas longtemps, les Fresh & Onlys y sont passés et Crocodiles a joué à la Fourmi, une petite salle pas mal. » Autre intérêt : les magasins de fringues. « Il y a Mango, un H&M, des Galeries Lafayette, fantasme Myriam. A Guéret, c’est Styleco et Gémo, donc c’est très compliqué pour s’habiller. Mais c’est encore pire pour les garçons. »
Effectivement, des marques anachroniques comme Jules, Devred ou Brice ont la faveur, faute de choix, des autochtones mâles les mieux sapés, ceux-là mêmes qui font pourtant l’effort d’aller faire du shopping à Limoges. Mais le problème dans tout ça, c’est que la capitale de la porcelaine se trouve à cent kilomètres et que les TER qui relient les deux villes se font rares. Pas d’autre choix que d’avoir une voiture. « Sans permis, c’est la mort, confirme Thibault. Pour ma part, ça dépend des mois et des suspensions… » Même à la cambrousse, conduire en état d’ivresse est interdit. « Vu qu’il y a peu d’habitants, les flics sont super au taquet sur le contrôle routier, poursuit-il. Et vu que pour eux, être affectés en Creuse est une punition, ils se vengent sur nous. »

«On a même l’eau courante»
Pour ceux qui n’ont pas le permis ou qui se le sont fait retirer et sont, de fait, bloqués à Guéret, les marges de manœuvre paraissent bien maigres lorsqu’il faut se procurer sa dose de culture. « L’une des rares choses bien, c’est le Sénéchal, un ciné art et essai, dixit Coralynn, petite brune qui kiffe jouer au tarot au Barry Lyndon, étudiante en biologie au Mans et accessoirement fan de Tim Burton. Ils font pas mal de V.O. au moins. » Sauf que pour remplir les salles, la programmation doit se calquer sur la demande du public, plus botté par Underworld que Bellflower, sans compter le léger jet lag au niveau des dates de sortie. Coralynn : « Je voulais trop voir Drive mais j’ai dû attendre janvier. » Pour la petite bande rencontrée au Café Gourmand, si on veut s’acheter un CD ou un DVD, « il y a Leclerc multimédia. Ça ne vaut pas la Fnac ou Virgin mais ça dépanne car avant que ça ouvre, on était obligés d’acheter sur Internet. » Pour avoir fait un tour dans ce « temple de la culture », on a plutôt ressenti les effluves de littérature de gare, vu des bacs blindés de compiles de hits et aperçu des affiches démesurées pour la sortie d’Intouchables en DVD. Pour l’avant-garde, on repassera…
Reste le Net. Pour ceux qui en doutaient, les jeunes Guérétois ont, à l’instar du pékin moyen, tous une connexion à la maison. « On a même l’eau courante », me rassure Antoine. Tous ont un compte Facebook, squattent Deezer ou Spotify et certains sont sur Twitter. Parmi eux, il y a évidemment quelques téléchargeurs. « Surtout des séries, de l’électro, des vieux films comme les Valseuses ou les Tontons flingueurs », détaille Antoine, qui, de temps en temps, sert de mule en faisant passer la came fraîchement téléchargée à ses copines. Niveau téléchargement, Thibault fait partie de la catégorie poids lourd. Sa lettre d’Hadopi, accrochée au mur de Radio Pays de Guéret, est son petit trophée. « Je suis sérievore. Dès qu’une nouvelle série sort, il faut que je la regarde. En ce moment, je tourne à Game of Thrones, Community, Touch, avec Jack Bauer, et encore et toujours The Big Bang Theory. Comme pour les films, je les efface dès que j’ai fini de les mater sinon mon ordi va finir par imploser. » Avec ses potes, ils ont leur petite combine très vieille école pour faire la nique à la loi Création et Internet : « Entre nous, il y a un énorme trafic de clés USB et de disques durs, se marre-t-il. On se les échange, on les passe à d’autres amis qui les prêtent à leurs potes. C’est cool car ça permet de découvrir des nouveaux groupes et des films tout le temps. » Prends ça, Kim Dotcom ! Reste sinon la médiathèque flambant neuve, une oasis dans ce désert culturel. « Pour une fois, la mairie a été maline et l’a ouverte à deux pas du lycée, explique Myriam. J’y vais dès que j’ai un moment de libre, surtout que la carte est gratuite. Récemment, j’ai emprunté Paranoïd Park de Gus Van Sant, génial. »
Alexandre Majirus

«Je rêvais de la ville»
La cambrousse, Pierric Bailly connaît: il a passé toute sa jeunesse à Clairvaux-les-Lacs, un village paumé au fin fond du Jura qui a servi de toile de fond à «Polichinelle», son (excellent) premier roman sorti en 2008. C’est l’occasion d’en reparler.
 
Dans «Polichinelle», tu décrivais le quotidien d’une bande d’ados qui zonent. Que sont-ils devenus ?
Pour la plupart, ils sont toujours dans le Jura et, en grandissant, ils ont quelque peu perdu de leur folie et de leur singularité. L’un d’eux fait des allers-retours en prison, les autres travaillent et sont de plus en plus résignés, avec des discours simplistes et inconséquents, pleins de rancœur. Parmi mes amis de toujours, certains sont fleuristes à Lons-le-Saunier (préfecture du Jura), d’autres sont graphistes à Paris. Il y en a aussi qui rentrent au bercail après leurs études alors qu’au départ, ça leur paraissait inconcevable.

Vu qu’il n’y avait pas de fac dans le coin, tu es parti étudier à Montpellier, comme le narrateur de «Michael Jackson», ton second roman.
Je suis resté beaucoup moins longtemps à Montpellier que lui, et je n’y ai pas eu la vie qu’il mène. J’ai détesté la fac, le mode de vie étudiant ne me correspondait pas du tout. Je suis tout sauf un mec tranquille, cool, sympa.

C’était pourtant une délivrance de quitter ton patelin, non ?
Bien sûr, je rêvais de la ville. A Montpellier, j’allais tous les jours au cinéma, je me promenais beaucoup à pied, et puis sinon je restais enfermé chez moi à m’empiffrer d’arachides coques.

Quand tu étais ado’, comment te procurais-tu ta came culturelle ?
Quand on habite dans un village où il n’y a qu’une boulangerie, si on veut acheter un grille-pain ou une lime à ongles on prend sa voiture. C’est pareil pour les livres et les DVD. Quand je vivais à Clairvaux-les-Lacs, je profitais des excursions dans de plus grandes villes pour faire le plein. J’attendais d’aller à Lyon ou Paris avec mes parents, on passait souvent un aprèm’ voire une journée entière à la Fnac.

Tu ne pourrais pas te réinstaller à Clairvaux-les-Lacs ?
Non, je n’y retournerais pour rien au monde. Après Montpellier et ma parenthèse de deux ans dans le Jura, j’ai vécu un an à Paris, trois ans à Grenoble, à Nîmes et aujourd’hui à Lyon. Si j’avais les moyens je partirais à Shanghai ou à Istanbul. Partout sauf à la campagne. Aussi, j’espère ne jamais habiter entre Paris et Berlin. Le cool me rebute. Cela dit, je ne suis jamais allé à Berlin, peut-être que c’est bien…
➜ Dernier roman paru: «Michael Jackson» (P.O.L).
Entretien A. M.


 

Technikart #162

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