Joakim ou le retour du samouraï

JOAKIM

En près de vingt ans de carrière, Joakim n’a cessé de fuir les facilités qui s’offraient à lui. Avec son nouvel album, Samurai, il persévère. Une tête brûlée, dans son genre.

Le fameux principe de Peter, qui démontre qu’il n’y a que des incapables à tous les postes, ne marche pas que pour le monde du travail et le gouvernement. Il s’applique aussi très bien dans le milieu des saltimbanques. Un exemple ? Biolay promu au rang de nouveau Gainsbourg. Aussi crédible que Najat et son orchestre égarés à la tête du ministère de l’Éducation nationale. Où les directeurs des ressources humaines vont-ils chercher tout ça ? On se pince. À rebours de ces pantalonnades, il est quelques cas plus rares de gens qui sont qualifiés pour plusieurs emplois et les refusent les uns après les autres. Né en 1976, Joakim Bouaziz est le fils aîné du fondateur de la marque de fringues Ventilo. Il aurait pu se contenter de rentrer dans la boîte de papa, comme un vulgaire bambin Arnault. Il a dit non. Diplômé de HEC, il aurait pu devenir banquier, avocat d’affaires ou consultant. Là encore, il a dit non. Pour faire quoi, à la place ? Choisir les chemins de traverse.

Formé au piano dès son enfance, c’est sur le campus de son école de commerce que Joakim commence à composer. Ça ne vaut d’abord pas tripette : son premier album fait dans le free- jazz fumeux. Opiniâtre, il bosse et progresse. Décolle dès son deuxième album, Fantômes, qui sort en 2003 et reste très écoutable aujourd’hui – le morceau-titre, notamment, est splendide. Le jeune homme se retrouve dans le vent, artiste estimé et tête chercheuse de la scène underground parisienne avec le label qu’il a créé, Tigersushi. L’année 2007 est le sommet de sa renommée : il sort Monsters & Silly Songs, album entre rock et électro du niveau de LCD Soundsystem, produit dans la foulée le Images of Sigrid de Poni Hoax, et lance une marque de vêtements, Tigersushi Furs. Tout semble lui réussir. Qu’en fera-t-il ? Il fermera sa boutique, Kitsuné s’imposant à sa place sur le créneau fashion ; mettra son label en jachère, Pan European le dépassant comme famille d’accueil des électrons libres. Puis il sortira une série de disques décevants et partira s’installer à New York avec sa copine plasticienne, Camille Henrot. À lui les petits fours et la chute de la créativité ?

Les années ont filé, on avait un peu laissé tomber Joakim, voilà qu’il revient en grande forme comme producteur des Juveniles (Without Warning) et avec un album à lui, Samurai. Désormais quadra, il continue de défricher. Pendant l’enregistrement de son nouveau disque, il a lu Mishima, dont on retrouve ici le mélange de flegme classique et de modernité. Musicalement, il semble ne pas s’être gavé que de sushis : Samurai fait penser à Cluster, Arthur Russell, Logic System, Wally Badarou, La Düsseldorf et à… Éric Serra ! Un album snob bon pour les galeries d’art contemporain ? Non : il y a là de vrais beaux titres (« Exile » ou « Mind Bent »). Alors qu’il aurait pu cartonner il y a dix ans, Joakim creuse plus que jamais l’avant-garde. Une musique d’ascenseur peut-être, mais alors pour l’échafaud commercial – car combien de curieux s’en délecteront ?

JOAKIM, SAMURAI (TIGERSUSHI/BECAUSE)

⭐️⭐️⭐️

LOUIS-HENRI DE LA ROCHEFOUCAULD

Technikart #210, mars 2017




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