Isabelle Chazot connaît-elle toujours ses amis de « 20 ans » ?

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Isabelle Chazot, pionnière, au temps de sa rédaction en chef de 20 ans, d’un journalisme pop et over-branché, est au centre de l’actu média de la rentrée à cause de son amitié passée avec Michel Houellebecq. L’occasion de la soumettre à une interview info ou intox.

 

A la faveur d’une série de portraits de Michel Houellebecq signée Ariane Chemin, Le Monde évoquait cet été les relations particulières qu’entretenait l’écrivain avec le magazine 20 ans. « Le quotidien de référence » n’est d’ailleurs pas le seul. On parle beaucoup de 20 ans en ce moment. Celui des années Isabelle Chazot, entre 1993 et 2003, où se croisaient Michel Houellebecq, Simon Liberati, Diastème, Alain Soral ou encore Laurent Bon… Douze ans après la charrette qui a suivi la vente (et l’effondrement) du titre, les medias dits «sérieux» s’intéressent donc à cet ovni : un magazine trash pour jeunes filles raffinées, copieusement décrié à l’époque. Sa très secrète rédactrice en chef a accepté de nous aider à démêler le vrai du faux.

 

Michel Houellebecq était le gourou de 20 ans (comme le prétend Le Monde).
Capture d’écran 2015-10-16 à 17.11.25Isabelle Chazot : Certainement pas. Il n’a pas influencé 20 ans, ni téléguidé aucun article. Il n’est quasiment jamais venu à la rédaction. On lui tendait le micro parce que c’est un bon client. Ce qu’il dit est toujours amusant, juste et profondément déprimant. À part ça, Le Monde n’a pas tout à fait tort de parler de « gourou ». Même avant que le succès et les médias ne le kidnappent, c’était déjà une star : une star pas connue – comme on aurait dit à 20 ans – mais cent pieds au dessus du reste. Je le voyais mais en marge du journal. On avait des affinités littéraires et politiques, une sensibilité commune. On était d’accord sur presque tout.

 

Isabelle de La Possibilité d’une île a quelque chose à voir avec vous, Isabelle Chazot (comme le suggère Wikipedia).
Sans doute un peu, puisque Houellebecq aspire dans son univers beaucoup de choses, de gens, d’animaux, de lieux… Mais je ne crois pas que l’on puisse parler d’inspiration, comme on dit « un sujet d’inspiration ». Il y a des traits, plutôt comiques. Le personnage subit des déformations drolatiques puisque la Isabelle en question gagne 30 000 euros par mois, ce qui est très irréaliste pour une journaliste de presse écrite ! Il ne faut rien chercher de biographique. Les femmes chez Houellebecq sont obsolescentes. Elles surgissent pour mourir. Il est seul sur son île.

 

Alain Soral écrivait des billets sur le look des stars pour 20 ans (comme l’écrivent Robin d’Angelo Capture d’écran 2015-10-16 à 17.17.41et Mathieu Mollard de StreetPress dans leur livre Le système Soral*).
C’est une plaisanterie ! Il écrivait des chroniques politiques percutantes, dont certaines ont été reprises dans son livre Jusqu’où va t-on descendre?, et beaucoup d’autres choses : des petits dialogues socratiques, des articles de décryptage, ou des dossiers plus idéologiques, comme un retentissant « Le marxisme expliqué aux jeunes », qui à sa sortie a été salué par L’Humanité, et me dit-on, sert de référence dans des lycées étrangers. Ridiculiser 20 ans pour débiner Alain Soral n’est ni très honnête, ni très fair-play.

 

Simon Liberati écrivait les horoscopes (comme s’en amuse Élisabeth Quin sur Arte).
Capture d’écran 2015-10-16 à 17.32.03 Entre autres. La rubrique horoscopes, fameuse car apocalyptique, a été tenue par plusieurs personnes. En fait, Simon coécrivait ou réécrivait avec moi les trois quarts du journal, sous des pseudos différents. 20 ans comptait bien sûr d’autres plumes, une équipe de gens doués et fidèles dont on ne parle jamais. Mais nous étions le noyau dur, la ligne du parti, le chaudron infernal sur lequel s’est greffé plus tard Laurent Giraud, quand Simon s’est tourné vers la littérature. 20 ans doit aussi beaucoup à des DA impliqués et créatifs, comme David Sebbah et surtout Robin King, qui n’étaient pas simplement là pour faire leur book. Mais l’iconographie décalée, les trouvailles graphiques, tout cela était au service d’un message ferme. Sans une grille idéologique, on a la grenadine actuelle : la forme sans le fond, l’impertinence réduite à de l’editing (titres et chapos enlevés, guimauve du contenu). Pauvres lectrices qui se faisaient rudoyer au fil des pages, comptables de la décadence de l’Occident (mais se tordaient de rire, j’espère !).

 

Laurent Bon – l’actuel producteur du Petit Journal sur Canal – écrivait des articles qui ont Capture d’écran 2015-10-16 à 17.37.34révolutionné la presse féminine (comme l’affirme Télérama).
Je pense que s’il lit ça, ça le fera bien rire. À mon avis, les auteurs de l’article ont surtout envie de se faire engager au Petit Journal! Laurent Bon a bien sûr apporté son tribut à 20 ans, où il a travaillé comme rédacteur en chef adjoint pendant deux ans. C’était sans doute le plus « journaliste » de nous tous, passionné par la presse, notamment anglo-saxonne. Il s’est occupé un temps de la zone culture, avec grand talent et sans concession au milieu, puis de dossiers sur les modes de vie et de consommation des jeunes. Il a surtout pris par la suite la rédaction en chef de Max, magazine masculin, où il a fait un travail formidable. Sans parler de Canal+, où il a imposé sa patte, et pour le coup vraiment renversé la table.

 

Le philosophe marxiste Michel Clouscard est le véritable inspirateur de la ligne (comme le Capture d’écran 2015-10-16 à 17.59.37révélait Les Inrockuptibles l’an dernier).
C’est exagéré quand on connaît cet auteur immense et difficile, qui a dénoncé avant tout le monde, les processus d’aliénation de la nouvelle société marchande et la connivence de la deuxième gauche avec la bourgeoisie financière. Comme il le disait : « Nous étions pleins de bonne volonté ». J’ai connu Michel Clouscard par ses disciples, notamment le sociologue François de Negroni, mon ami, qui a collaboré directement au journal. Ils m’ont éclairée, notamment sur le statut désastreux de la femme moderne.

 

Act Up a zappé la rédaction à la suite d’un article homophobe (comme le dit Le Nouvel Observateur).
Act Up est bien venu dévaster la rédaction en 2003, mais ni l’article en question, ni 20 ans n’ont jamais été homophobes, bien au contraire. Le lectorat homo était important. Sans doute plus que celui de feu Têtu, d’où certaines jalousies ! Les groupuscules comme Act Up, SOS racisme, la Licra, la confrérie des grosses ou des anorexiques ont fait une OPA sur certains sujets moraux ou sociétaux et veillent comme des harpies sur leur bifteck. On n’a pas le droit de traiter ces sujets autrement qu’eux ou ne pas leur servir de tribune. Or, désolé, 20 ans n’était en rien un canard immoral, cynique, ou encore débile et inconscient des problèmes
des gens. Simplement, j’estime qu’on faisait mieux avancer « la cause homosexuelle » en banalisant les amours entre filles ou garçons dans des sujets plus vastes, qu’en stigmatisant comme « victimes » des communautés artificielles. L’épisode Act Up, c’est toute la mauvaise foi du politiquement correct, qui est en train de naître dans ces années-là.

 

Diastème était la star du journal (comme il le suggère lui-même dans son blog).
Capture d’écran 2015-10-16 à 18.03.51En tout cas, c’était l’idole d’une bonne partie des lectrices. Il tenait la rubrique courrier avec beaucoup d’humour et une chronique régulière. Je crois que son sex-appeal naturel et le fait qu’il soit le seul rédacteur de 20 ans à avoir sa photo dans le journal ont aussi beaucoup contribué à sa popularité ! Car la politique maison n’était pas à la starisation. On cultivait un côté secte, mais sans aucune hiérarchie, avec une liberté de ton totale. Un côté fanzine tout en restant très stylé. Il faut dire que 20 ans n’était pas du tout un journal à la mode. Il n’intéressait pas les ambitieux. Ceux qui travaillaient là venaient car ils étaient plus ou moins blacklistés ailleurs. Le magazine était très mal vu, notamment par les journaux de gauche. Choqués par nos articles trash, peu raccords avec l’idée qu’ils se faisaient de « la jeune fille dans le coup », certains sont allés jusqu’à dire de nous : «Cette presse qui dégrade la femme». À mon avis, l’hostilité du milieu a contribué à renforcer l’identité du titre et à protéger ses contributeurs des mauvaises influences. Après quoi, ils ont tous fait autre chose, car les talents, désignés comme «non-gérables», ont tendance aujourd’hui à être écartés des rédactions.

 

Entretien Sylvain Monier 

(*paru aux éditions Calmann-Lévy, 188 pages, 18€)


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Technikart #195




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