Gérard Lefort : Etat critique

Paru dans Technikart n° 10
Vomi soit qui malle y pense est le premier livre de Gérard Lefort, et beaucoup sans doute l’attendent au tournant. On n’est pas impunément le critique de cinéma le plus canardeur de Paris. Mais Lefort s’en sort, inventant un Poulpe vanneur et vanné, battu par les femmes, aimé des hommes, sur fond de vent breton.
Reste un arrière-goût de déception quand on attendait le style unique qu’il concocte depuis vingt ans à Libération, cocktail verbal bigarré aussi agaçant qu’euphorisant. Mais la forme du cent mètres ne peut convenir au marathon du roman. Quoiqu’il en soit, rendons-lui plutôt grâce de perpétrer un journalisme qui flirte avec la littérature, pour des étreintes quotidiennes, fugaces et mordantes. Un genre mineur qui a ses grands auteurs – Bayon à Libération, Arnaud Viviant aux Inrockuptibles –, son éthique (une certaine « pudeur »), et qui pourrait en remontrer à bien des écrivains.

Lefort et Le Poulpe
« Jean-Bernard Pouy m’a appelé. Il avait lu ce que je faisais dans Libé et pensais que je pourrais faire un Poulpe. Il tombait à pic : je venais de me casser la jambe, j’avais le temps. Son concept est généreux. Il invente une histoire et la donne à d’autres. Il choisit seul les auteurs. Il y a du bon et du mauvais. C’est la loi du genre. »

Lefort et le roman
« Les règles à suivre pour le Poulpe, la “bible”, son bouquin les a données. Mais c’est une bible face à laquelle on peut être athée. La meilleure façon de dire merci à Pouy, c’était de me faire chier à faire un vrai roman. Le Poulpe, je l’aime et il m’emmerde en même temps. Son côté héros d’un gauchisme disparu, c’est de la nostalgie. Je n’aime pas trop ça. Je l’ai fait déconnant, complètement paumé. Ce n’est même pas lui qui résout l’intrigue. »

Lefort et la critique
« Ma réputation de journaliste canardeur me casse les pieds. Les gens ne retiennent que ça. Ce qui me rend le plus mélancolique, c’est quand des éditeurs me contactent pour faire des recueils de mes articles. J’ai trop de respect et pour les livres et pour le journalisme pour faire ça. Je ne me pose pas la question de l’ambiguïté de ma position critique. Dire que les critiques sont des artistes ratés, c’est de la connerie. Etre critique, c’est comme penser : c’est pas un état naturel, faut s’y mettre, c’est du boulot. »
« Vomi soit qui malle y pense ». Baleine. 139 pages. 39 FF.

 




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