Gay, gay, soyons chrétiens

Paris, Ile de la Cité, peu avant l’an 2000.
C’est la nuit. Une immense foule de JEUNES est rassemblée devant Notre-Dame, à l’occasion des Journées mondiales de la JEUNESSE. Ils se tiennent serrés – assis, debout, accroupis – et dressent leurs milliers de têtes vers le porche illuminé de la cathédrale. Un chant s’élève, scandé par les guitares et les claviers amplifiés :

« Esprit saint, esprit du père, fais-nous rentrer dans l’amour… »

Les yeux scintillent. Les bouches s’ouvrent et se referment. Sur scène, des prêtres en aube entonnent les couplets dans toutes les langues : français, anglais, espagnol, allemand, chinois… Les JEUNES reprennent le refrain. Ils arrivent de tous les pays : JEUNES zaïrois en tenue de boy-scouts, JEUNES vietnamiennes en tenue de bonnes sœurs, et surtout des JEUNES habillés en JEUNES : teen-agers grunge, footballeurs amateurs, étudiants, rappers, JEUNES portant des croix autour du cou, JEUNES portant des tee-shirts Jim Morrison. Des milliers de JEUNES qui chantent en chœur ce refrain freudien :

« Fais-nous rentrer dans l’amour… »

Ils tiennent chacun une bougie dans leur main. Des milliers de petites flammes scintillent devant Notre-Dame de Paris. Le vent fait parfois frémir la lueur des bougies, mais les JEUNES mains protègent ces petites lumières chaudes et les cœurs s’expriment avec ferveur.

« Seras-tu prêtre du Seigneur ? »

Le refrain s’est arrêté. Une voix de femme amplifiée retentit dans le silence. Sa question fait trembler le mur d’enceintes acoustiques, dressé autour de la cathédrale comme une sono de festival pop :

« Seras-tu prêtre du Seigneur ? »

C’est une voix de vieille entraîneuse. Une voix rauque de garçonne, usée par l’alcool et le tabac. Elle répète sa supplique, l’adressant particulièrement à chacun de ces milliers d’ados chrétiens pressés d’entrer dans l’amour. Les organisateurs des Journées mondiales de la JEUNESSE ont-ils estimé qu’un timbre grave, un peu langoureux, plutôt sexy et en même temps maternel, serait le plus approprié pour transmettre le message ? Afin que tout le monde comprenne, la vieille entraîneuse répète en langue internationale :

« Will you become a Priest of the lord ? »

Puis le chœur reprend sa litanie new-age. Unis dans l’esprit saint, ils attendent le pape – le saint-papie venu à Paris pour bénir ses JEUNES. Le refrain tourne inlassablement, dégoulinant de sourires sur une musique planante accompagnée d’accords voluptueux :

« Esprit saint, esprit du père… »

Dispersés dans la foule aux points stratégiques, les membres du service d’ordre portent des tee-shirts vert pomme. Evoluant par petits groupes, prêts à intervenir en cas de malaise, ils sont JEUNES, eux aussi, cheveux courts, cheveux longs, garçons et filles, efficaces et sympas, agités, souriants, en sueur. Ils accomplissent leur devoir d’encadrement, tout en chantant avec les autres. Tournés vers l’esprit du père, prêts à canaliser gentiment les autres JEUNES, voire même à se battre pour que cette foule entre dans l’amour en bon ordre. Mais ils n’ont guère besoin de se fâcher, tant cette JEUNESSE mondiale rassemblée pour chanter la Christian Pride paraît bien intentionnée, souriante, unie, animée par un même désir de prière, d’amour et de paix.
Au dos des tee-shirts du service d’ordre figure cette inscription en grandes lettres : « Volontaire ».
Un peu plus bas, cette autre inscription en plus petites lettres : « Avec le soutien des hypermarchés Auchan. »
Une femme apparaît sur scène, en plein air, devant le grand porche de la cathédrale. Cinquante projecteurs captent son corps dans la lumière. Elle est d’origine asiatique, vêtue d’une longue robe mauve, très veillée dans les châteaux forts. S’approchant du micro, elle lit quelques pages de la bible. On reconnaît sa voix de vieille entraîneuse. Elle agite les bras pour scander ses épîtres, comme un langage pour les sourds-muets ; ou encore une hôtesse de l’air, indiquant les manœuvres religieuses de sécurité. Assis au fond de la scène, les prêtres et les évêques évoquent plutôt un tribunal d’inquisiteurs. Face à eux, des milliers de JEUNES cherchent un sens à leur vie : le mysticisme comme antidote au capitalisme, la prière contre les start-up, la foi contre la pollution, le pape contre la misère, l’amour contre la débauche, la bonté contre la méchanceté. C’est parfait. L’assemblée reprend, avec la ferveur d’une assemblée hippie gavée de joints et d’acides :

« Fais-nous rentrer dans l’amour… »

Rythme cool. Guitare. Béatitude. Quelques bandes de gays passent sur le côté de la foule. Une bande de gays-chrétiens, main dans la main, se joint aux autres pour prier. Un groupe de séminaristes fume des cigarettes autour de grosses cylindrées Yamaha. Cheveux mi-longs, ils portent des costumes sobres, des croix, des cols blancs d’ecclésiastiques, recouverts par des blousons de moto. Ce sont de futurs curés espagnols, munis de guides touristiques. L’un d’entre eux appelle son chéri – « Estevan ! » – et lui chuchote quelques mots à l’oreille en lui caressant la main.
Plus discrets, quelques gays-gays non chrétiens traversent le quartier par hasard. Ils se hâtent vers les backrooms de l’Hôtel de Ville où ils vont essayer, eux aussi, de rentrer dans l’amour.
La foule chante toujours. Juchés sur l’estrade, plusieurs prêtres en robes blanches battent à présent la mesure. Ils se déhanchent en rythme comme des gogo boys très lents. Le public envoûté ondule de droite à gauche, puis de gauche à droite. Les flammes des bougies se balancent doucement. Quelques skinheads calmes chantent avec les autres. Le silence retombe et l’entraîneuse retourne au micro. Elle lit quelques pages sur la vocation :

« Dans le cœur de l’église, je serai l’amour. »

Non loin de moi, une grosse fille à pull-over s’exclame :
« C’est de sainte Thérèse. »
Elle a reconnu un texte de la petite Thérèse de l’enfant Jésus. Elle explique à sa voisine que le pape apparaîtra demain au parc des Expositions. La foule reprend le refrain, balayée doucement par des vagues de projecteurs très souples. La voix d’androgyne susurre son rituel érotique. Sur un signe des gogo prêtres, toute la foule se lève d’un seul mouvement pour reprendre le refrain debout, deux fois plus fort.

« Ceux qui ne participent pas à la procession sont invités à regagner le métro pour rentrer chez eux. Le RER et le métro s’arrêtent à une heure du matin. »

Une mère berce son gamin de 4 ans, affalé dans ses bras. Une baba-cool blonde, bandeau dans les cheveux, chante, l’air exalté, en brandissant une boîte de coca avec une paille. Les projecteurs balancent des effets de couleur sur Notre-Dame, rose, verte et bleue. La mélopée se fait plus intense.
Emporté par la ferveur des JEUNES, un vieux prêtre s’avance sur scène et commence à parler de la Vierge Marie. Sa voix monte vers le plaisir. Il s’adresse à l’assemblée pour annoncer :

« La croix de l’année sainte va maintenant se rendre à Saint-Germain-des-Prés. »

Le signal du départ est donné. De JEUNES prêtres en soutane s’avancent dans la lumière, en soulevant une énorme croix de bois très lourde. Ils sourient et souffrent à la fois. Comme le Christ auquel chacun parle dans son cœur. La ville n’existe plus. Prêtres, laïcs, JEUNES… Ils sont chez eux, au pays de l’amour, au pays de sainte Thérèse, de la musique planante et des grands magasins Auchan.
Tandis que le cortège se met en branle, un prêtre professionnel revient vers le micro et précise, d’une voix sacerdotale un peu pincée :
« Ceux qui ne participent pas à la procession sont invités à regagner le métro pour rentrer chez eux. Le RER et le métro s’arrêtent à une heure du matin. »
Il répète la même chose en langue internationale. Au sommet d’une pyramide de fer, les projecteurs se déplacent. Ils cherchent dans la foule et commencent à suivre la croix qui remue, ondule sur les corps en mouvement, tandis que s’élève un nouveau refrain lancé par les curés et repris par la foule :
« Magnificat, magnificat. »
Des beaufs coiffés de casquettes de base-ball chantent « Magnificat ». Des religieuses mexicaines ramassent leurs chaises pliantes en chantant « Magnificat ». Des gays chrétiens chantent « Magnificat ». Un JEUNE homme un peu frêle, du service d’ordre, essaie de faire la circulation en chantant « Magnificat ». Mais personne ne suit ses instructions et il se trouve rapidement débordé.
Le prêtre organisateur revient vers le micro et précise, très administratif :
« Un rectificatif : le RER s’arrête à MINUIT, le métro à UNE HEURE. Si certains d’entre vous sont perdus, ils peuvent se retrouver au bas de la statue de Charlemagne. »




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