DIMITRI DANS PARIS

Paru dans Technikart n° 40
DJ depuis dix-huit ans, star depuis quatre, Dimitri a connu toutes les étapes de la culture DJ. A l’occasion d’une soirée « Secret », nous lui avons porté ses sacs pour trouver une réponse à la question : DJ, ça consiste en quoi ?
Mercredi – 21h00 – chez Dimitri
Un immeuble cossu du XIème arrondissement de Paris. J’ai rendez-vous avec Dimitri pour savoir ce que fait un DJ avant, pendant et après son set. Ses débuts de DJ remontent à 1982 dans une boîte à Evry. L’annonce qu’il avait passée dans la presse spécialisée indiquait « New York style assuré ». Il n’en a pas démordu depuis. De bandes FM (Skyrock et NRJ) en bandes-son de défilés, il finit par sortir son disque en 1996, Sacrebleu, et se rapproche peu à peu de la nouvelle génération des DJ’s house parisiens. Normal donc de le retrouver en 1997 aux commandes des soirées Hype au Fumoir organisées par Pedro (l’actuel manager des Daft Punk et de Cassius) puis aux soirées Respect. Aujourd’hui, il est DJ résident des Secret qui ont pris la suite au Queen (toujours sous la férule de Fred Agostini, David Blot et Jérôme Vigier-Koler). Dimitri est l’un des seuls DJ’s hexagonaux (avec Erik Rug et Laurent Garnier) à avoir connu toutes les étapes de la culture DJ et à être booké dans des fêtes à l’étranger quasiment tous les week-ends. A 36 ans, il fait le lien entre la génération actuelle et les pionniers comme Larry Levan ou François Kevorkian, parti dès les années 70 « faire le disquaire » dans les clubs disco new-yorkais.
Dimitri possède un home-studio de 15 m<+>2 avec ses platines et ses machines de production bien séparées et une pièce de la taille d’un dressing pour ranger ses vinyles. Cela n’empêche pas les disques de tout envahir : « Erik Rug garde tout. Il en a plus de vingt mille. Moi, je fais une sélection quand je déménage. Je n’en ai conservés que huit ou neuf mille. » Constante de sa collection : une écrasante majorité de maxis. Les quelques albums et CD sont à côté de la chaîne dans le salon. Comme chez monsieur tout le monde.

21h30 – la sélection
Il vide ses sacs du week-end, fait une première sélection. Dans sa discothèque, des dizaines de maxis de labels disco mythiques comme Salsoul ou Prélude. « J’ai d’abord découvert le hip hop et la soul, c’est comme ça que je suis venu au disco. Je n’aimais pas Moroder et Boney M. Ça n’a pas changé aujourd’hui… » Ailleurs, un vieux Madonna côtoie un pressage original de Inner City (groupe de Detroit pionnier de la techno). Ces maxis, il les glane au détour de ses voyages. Pour les nouveautés, les labels de house se chargent de lui en faire parvenir une vingtaine par semaine. « Avant, j’allais chez Rough Trade et BPM (les boutiques parisiennes de la rue de Charonne qui ont abreuvé les DJ’s de nouveautés, NDLR). C’était un peu agaçant de se disputer avec ses amis pour être le premier à avoir un maxi. »
Il me montre les rudiments du Djing. Le passe-passe, qui permet d’allonger un passage en jouant deux copies du même vinyle : sur la table de mixage, les boutons de gammes de fréquences (basses, médium et aiguës) que l’on peut plus ou moins pousser. Une platine joue les vocaux d’un morceau. L’autre, une rythmique différente. Il cale la vitesse des deux vinyles avec une précision digne d’un Jackie Chan au top de sa forme. Il fouille, cherche un disque qu’il n’a pas joué depuis dix ans – « J’ai plutôt une bonne mémoire pour ça. » Plus de deux heures à parcourir les rayonnages et les piles, à écouter, à tenter des enchaînements. Méthodique. Dans son studio, pas d’écran d’ordinateur ou de gadget pour arrêter le regard. La pièce est entièrement dédiée au son. Hors du temps.

23H00
Dimitri fait son sac. Les disques les plus difficiles devant – « Pour les avoir en tête » – les trucs afro-latino, les tubes, les nouveautés… Il se déplace généralement avec deux sacs qui contiennent soixante disques chacun. Pour Secret, un seul suffit. Le public est pointu, et il le connaît bien. Nous parlons voyage. La vie des DJ’s internationaux. Mon enthousiasme est très supérieur au sien. « Maintenant, je refuse de jouer dans deux pays le même week-end. Arriver vers 18h00 quand les boutiques sont fermées et repartir à 13h00 le lendemain, quand l’hôtel ne vous jette pas dehors à 11h30, ça finit par lasser. » Faire du tourisme avec deux sacs de disques de quinze kilos sous le bras ne l’enchante plus, sauf au Japon, où il jouit d’une excellente réputation – « Le meilleur endroit pour dénicher des disques. » Les robots qu’il collectionne, également.

23h30 – la rue
Il enfile une chemise et un imper élégant. Longiligne en noir de la tête au pied : si son but est de ressembler à un DJ, c’est raté. Le taxi nous attend. « Je sors souvent avec les gens de Secret. J’aime bien être là dès le début. » Lorsqu’on évoque avec lui d’autres soirées, on s’aperçoit qu’il ne se précipite pas d’un club à l’autre pour entendre ses confrères. Il préfère les suivre par maxis interposés.

00H15 – Les Champs-Elysées devant le Queen
Devant le Queen, les gens sont bien alignés mais n’ont pas forcément l’air « pointu ». A l’intérieur, la salle est encore vide. Dimitri se précipite dans la cabine et pose ses disques à côté de ceux de Romain en train de jouer. Jeff K. DJ Deep, Gregory, Romain, Ivan Smagghe, Dimitri… assez de DJ’s-producteurs dans 4 m<+>2 pour constituer la dream-team française d’une major du disque. Ils se bouchent une oreille en chœur quand le son part trop dans les graves. Dimitri discute avec des mecs qui ont des disques à lui donner (dont un remix de son prochain morceau). Lui remet aux breakers qui dansent tous les mercredis au Queen, le DAT de deux tubes du moment. Il remonte dans la cabine. Pendant que Romain sélectionne et cale les disques, Dimitri joue avec les trois boutons du master, musclant les basses, shuntant les aigus.

2H00 – à l’intérieur du Queen
Ce soir, pour cause de vacances scolaires, le public est plutôt jeune. Un millier de club kids sont là pour danser. Dimitri prend les platines, la cabine se vide un peu. Les kids veulent du gros son, il doit jouer des morceaux plus récents que prévu. Nombre de perles électro du début des années 80, patiemment sélectionnées, passent à la trappe. Il enchaîne sur le remix de son maxi : le public adore. Il laisse un silence après un disque, en mixe longuement deux autres, varie les tournures, s’affaire, sans plus se dépêcher que chez lui, danse, marque le rythme avec le bouton des graves. Il attend et lâche tout, juste quand il faut pour relancer les danseurs. Il doit continuer sur sa lancée, jouer dur. On sent que ce n’est pas sa tasse de thé.

4H05 – fin du set
Ivan Smagghe s’empare des platines, Dimitri range ses disques. Il se dirige vers le bar avec Romain. « J’ai pas été très bon ce soir, avoue celui-ci, Dimitri non plus. » Ils auront cent cinquante autres soirées pour briller dans l’année. La salle se vide, la pression redescend. Dimitri, détendu, sirote un Bourbon-Coca en blaguant. Il commence à s’amuser…

5h45 – la rue
Le taxi s’éloigne, je vais me coucher. Dimitri avait l’air en forme. Il zappera peut-être sur le câble jusqu’à ce que le jour se lève.




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