DANS LE ROLE DU MEYSSAN

Paru dans le numéro 129 de Technikart – 22/01/2009

SEPT ANS APRÈS «L’EFFROYABLE IMPOSTURE»
Réapparu sur le Net via une lettre du Réseau Voltaire, cité dans les articles sur Dieudonné, Thierry Meyssan fait peu à peu sa réapparition. Mais où était-il passé ? On a a suivi ses traces, des jésuites au Proche-Orient.

Thierry Meyssan est un héros. C’est en tout cas ce qu’en dit le président vénézuélien Hugo Chavez pour qui le théoricien conspirationniste des attentats du 11 septembre et l’auteur de l’Effroyable Imposture n’est rien de moins qu’un « penseur au service de la paix juste ». Même son de cloche chez Cheikh Naim Kassem, le n°2 du Hezbollah. Lui, voit dans le sulfureux président du site de contre-information le Réseau Voltaire, rien de moins qu’un « feddayin de la liberté ». De Beyrouth où il a, depuis août 2008, « rejoint la résistance », l’homme qui affirmait qu’aucun avion ne s’était écrasé sur le Pentagone, nous égrène, fier de lui, ses récents coups d’éclat médiatiques contre l’impérialisme US : « Au cours des quatre derniers mois, Al-Jazeera m’a consacré un portrait de 90 minutes. J’ai été l’invité d’une soirée spéciale sur la première chaîne russe ORT et de deux autres sur Al-Manar et Télésur. L’ensemble m’a permis de m’adresser à près de 100 millions de téléspectateurs. »

Pourquoi s’intéresser à Thierry Meyssan ? C’est qu’à l’instar de ses potes Dieudonné et Alain Soral (« Un grand intellectuel »), l’homme incarne l’un de ces naufrages médiatiques en totale opposition avec la cote d’amour publique dont il bénéficit réellement. Des Ogres, en passant par La Banlieue s’exprime ou encore Reopen-9/11, Thierry Meyssan, malgré une improbable dégaine de vendeur de portables, continue de fasciner et de fédérer. Il faut dire que, tel un Zelig postmoderne, l’homme a fait de sa vie un feuilleton tendance Saga de M6, enchaînant les ruptures narratives entre dévotion religieuse, militantisme homo, antiracisme et flirt avec l’extrême droite avant de s’installer pour de bon dans le très porteur créneau du conspirationnisme « américano-sioniste ». Respecté puis haï, comment cet ancien franc-maçon, que le journaliste Tristan Mendès France qualifiait de « précurseur dans sa dénonciation des réseaux rouge-brun », est-il devenu aujourd’hui l’un de ses ambassadeurs ?

 

DISCRET SUR SES SOURCES
« Le changement s’est opéré lorsqu’il a découvert les mensonges de l’administration américaine autour du nombre de morts au Kosovo, analyse Michel Sitbon, ex-trésorier du Réseau Voltaire. Alors que Thierry ne connaissait rien en politique internationale, il s’est tout à coup passionné pour la guerre en Yougoslavie, publiant chaque jour sur le Net un journal très dense bourré d’infos inédites. » A l’origine, le Réseau Voltaire n’a pourtant pas grand chose à voir avec ce « réseau de presse non-aligné » agrégeant plus d’une dizaine de sites d’altermédias aux quatre coins du globe.
Créée en 1994, on trouve alors dans cette association de défense de la liberté d’expression et de la laïcité une longue brochette de gaucho-libertaires. « Thierry avait très rapidement réussi à fédérer des personnalités de poids aussi diverses que Jean-François Horry, Jean-Luc Bennahmias ou encore l’assistant de Noël Mamère, Patrick Farbiaz », se souvient Michel Sitbon.
Alors vierge de tout parti-pris politique, Meyssan est choisi pour porter ce réseau qui installe son QG à Saint-Denis. Là, il se laisse aller à ses pulsions obsessionnelles, montant minutieusement de solides dossiers contre le service d’ordre du FN ou l’infiltration du gouvernement Juppé par l’Opus Deï, qui offriront au Réseau une reconnaissance politico-médiatique béton. Discret sur ses sources, comme sur son passé, l’homme reste, même pour ses proches, une personnalité insondable.

EX-JÉSUITE
Né le 18 mai 1957 à Talence, près de Bordeaux, le jeune Thierry est bercé toute sa jeunesse par les chants religieux au sein d’une austère famille de cathos hardcore qui l’envoie se former chez les Jésuites avant de l’intégrer au Renouveau Charismatique. Un coming-out post-mariage, une excommunion et deux enfants suffiront à le faire rompre avec ce carcan familial qu’il exècre intérieurement : « J’ai été élevé dans un milieu bourgeois où je me suis toujours senti étranger et où on m’a toujours regardé avec suspicion. » Cette suspicion, ressentie enfant à son encontre, Thierry l’appliquera naturellement à son environnement. « Quand j’essayais de lui faire comprendre que notre but était de convaincre les cathos du PS de rallier la cause du PACS, lui, à la limite du délirant, me parlait de la CIA », se souvient Henri Maurel, boss de FG et figure tutélaire du mouvement gay.
Ce penchant paranoïaque, associé au traumatisme du Kosovo, l’entraîne, à l’orée des années 00, dans une déviante croisade anti-impérialiste aux allures d’amour déçu dont le point d’orgue sera l’Effroyable Imposture. Seul contre tous et armé d’une simple connexion haut débit, Meyssan inaugure un nouveau type d’enquête basée sur le Net comme unique source d’informations. Un inespéré coup de buzz à Tout le monde en parle enflamme le Web et lui permet de propager sa fibre conspirationniste en écoulant plus de 200 000 exemplaires de son livre.

RENCONTRE AVEC LE HEZBOLLAH
Voix douce et déterminée, regard hypnotique, l’homme, drapé dans une posture de martyr médiatique, s’envole très vite vers d’autres contrées pour organiser la résistance mondiale, convoquant le fantôme de Jean Moulin pour justifier ses alliances extrémistes qui n’ont en commun que leur antisionisme maladif. « Il s’est, dès lors, complètement désintéressé des questions sociétales, comme s’il avait oublié tous ses combats passés, se souvient Gilles Alfonsi, à l’époque représentant communiste du Réseau. On était amis, très complices depuis des années et, d’un coup, il ne m’a plus adressé la parole. »
Ses nouveaux amis, Thierry va les chercher en Amérique latine, au Venezuela, au Maroc ou en Russie, mais surtout dans les pays arabes, où il part dès 2002, malgré l’hostilité d’une grande parti du Réseau, rencontrer le Hezbollah. Plus proche de nos frontières, l’ex-ministre allemand Andreas von Bülow, l’ancien président de la république italienne Francesco Cossiga ou encore le philosophe José Vidal-Beneyto, cocréateur du journal El Pais, offrent, eux aussi, un écho chaleureux à ses travaux. Largement de quoi exciter l’ego de cet homme sans diplôme mais dont même ses pires ennemis admirent l’habileté relationnelle.

DE GAY POUR LES LIBERTÉS AU PRG
Il faut dire que, armé de la confiance des gens bien nés, Meyssan cultive un goût presque pathologique pour les manœuvres qu’il transforme en coups d’Etat permanents, laissant derrière lui un Bronx ahurissant. Au milieu des années 80, comme pour fêter son entrée dans le militantisme, il tente un putsch (raté) et entraîne l’explosion de l’association Gay Pour Les Libertés, « tout ça en me volant le fichier des adhérents et se servant dans les archives pour ensuite aller raconter que je piquais dans la caisse », se souvient Henri Maurel, président déchu de l’époque. Et Thierry ratisse large. En 2001, se découvrant une âme anticapitaliste, il héberge le site Internet de notre collaborateur Olivier Malnuit, JeboycotteDanone.com, menacé d’interdiction par la multinationale, avant d’en créer un autre dans la foulée pour mieux se greffer à ce procès sous lesfeux des projecteurs. « Lui et son avocate passaient leur temps à parasiter ma plaidoirie, se souvient Emmanuel Pierrat, alors avocat de la défense. Quelques jours plus tard, le Réseau Voltaire me consacrait un article en page d’accueil où il me présentait comme agent chevènementiste. »
Manipulant son monde pour mieux s’en servir comme marchepied, Meyssan réussira d’ailleurs l’exploit de squatter la fonction de secrétaire national du Parti radical de gauche jusqu’en 2007. Le tout « Sans jamais avoir mis les pieds dans sa confédération de Saint-Denis ni payé ses cotisations », dixit l’attachée de presse du parti, Nathalie Kouyate.

LA CIA PARTOUT
Malgré les rumeurs d’un enrichissement massif, Thierry Meyssan, spolié par son éditeur Carnot qui se serait envolé au Delaware avec une partie des gains de son Effroyable Imposture, a connu, comme nous tous, une chute libre de son pouvoir d’achat. C’est d’ailleurs dans la foulée d’un Réseau Voltaire en plein plan social en raison d’une trésorerie à sec, que Meyssan, soignant son storytelling de dissident, annoncera son exil en septembre 2007. « A l’arrivée de Nicolas Sarkozy au pouvoir, les autorités françaises m’ont placé sous surveillance, puis des fonctionnaires sont venus me menacer. Quelque chose se préparait contre moi », nous confie, sans vouloir en dire plus, celui qui semble s’être transformé aujourd’hui en Jacques Attali du monde arabe.
A la fois tête de gondole médiatique capable de freestyler sur à peu près tous les sujets (la crise financière, la chute de l’empire US, Sarah Palin, etc.) et conseiller des puissants, Meyssan, étend son entreprise comme pour mieux recycler une image de plus en plus floue. En pleine préparation d’un troisième bouquin autour de l’administration Obama, Meyssan n’a d’ailleurs pas oublié de se pencher sur le cas de notre président, révélant ainsi dans le news magazine russe Profile que Nicolas Sarkozy était en réalité un agent de la CIA…
On pourrait se contenter de sourire devant le côté schizophrène du parcours de cet homme, le seul à encore porter des teddy au XXIe siècle, et n’y voir qu’une sorte de Jim Profit de l’activisme à géométrie variable. Et pourtant, par sa dimension caméléonesque, Thierry Meyssan continue de cristalliser chez ceux qui l’ont côtoyé, les fantasmes les plus paradoxaux : « agent secret d’extrême droite au service d’une diplomatie parallèle », « psychopathe, synthèse du mal absolu » ou, à contrario, « grand naïf perdu dans un égo-trip qui le dépasse ». La parole à la défense : « Mon rêve d’enfant, ce n’était pas d’être médecin ou pilote d’avion. Je voulais un jour être libre et faire quelque chose pour que les gens soient libres. J’ai toujours le même rêve. » C’est sans doute là tout le drame de Thierry qui, à force de jouer les Meyssan, est probablement passé à côté du rôle de sa vie.

VINCENT COCQUEBERT




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