Champions du monde !

Pourquoi la musique française se retrouve-t-elle aujourd’hui sur le toit du monde ? Parce qu’elle récolte les graines qu’elle cultive depuis cinquante ans. Dix dates pour retracer cette épopée électronique où les paillettes se mêlent aux éprouvettes.
1948… LA RECHERCHE
Pierre Schaeffer crée, avec Pierre Henry, le Groupe de Musique Concrète qui devient, en 1958, le Groupe de Recherches Musicales. Objet de l’affaire : étudier en studio les nouveaux phénomènes sonores, isoler les sons et les décrire de façon objective grâce à des tourne-disques, puis des magnétophones. En 1967, avec Michel Colombier, Henry sort « Messe pour le temps présent » qu’il zèbre d’effets électroniques. Du GRM à l’Ircam, avec lannis Xenakis, Jean-Claude Risset, Luc Ferrari, François Bayle ou Bernard Parmegiani, les Français sont à la pointe des recherches électroacoustiques et électroniques.

1956 ••• LA POP
L’électronique sort des laboratoires pour investir l’industrie du divertissement. Jean-Jacques Perrey devient démonstrateur de l’ondioline, un clavier qui émet des nouveaux sons. Il accompagne Edith Piaf et Django Reinhart, rencontre Schaeffer, manipule des bandes, part aux Etats-Unis, bosse pour Disney, crée des jingles marteaux. Il s’associe ensuite avec le grand Gershon Kingsley pour enregistrer une flopée de disques où leurs sons de moog révèlent des horizons inexplorés, puis continue en solo dans cette voie avec des pépites comme « The Amazing New Electronic Pop Sound », aujourd’hui loué par des artistes comme Air, Aphex Twin, Fatboy Slim, DJ Premier… Quelques autres trublions prospectent (dès les 50’s) les même sphères : Roger Roger, Claude Denjean, André Popp, des artistes qui valent autrement plus que le culte que leur vouent aujourd’hui une bande de fans d’easy-listening kitsch.

1965 ••• LES B.O.
François de Roubaix, mort en 1975, est surtout connu pour les thèmes de « Chapi-Chapo », du « Vieux Fusil » et de « la Scoumoune ». Il posait souvent, en photo, juste avec une guitare sèche. Mais le César 1976 de la meilleure musique de film a également expérimenté le champ électronique, créant son propre studio, utilisant des boîtes à rythmes et des synthés. Les BO s’imposent rapidement comme un champ d’expérimentation épatant où s’éclatent Francis Laï (qui compose en 1973 le générique de FR3 avec un moog), Alain Goraguer (la BO de « la Planète sauvage » est un chef-d’œuvre), Claude Bolling et quelques autres zigotos hautement recommandables.

1970 ••• LE ROCK BARRÉ
Fin des années 60 : l’électronique s’immisce dans de nombreuses productions. Serge Gainsbourg, qui bosse avec des arrangeurs déjà cités (Alain Goraguer, Michel Colombier…), utilise pour « Contact » des effets très proches de ceux de « Psyche Rock ». Jacques Dutronc zèbre « le Temps de l’amour » de synthés turbulents, tout comme le grand Christophe qui va, au cours des années 70, traîner la variété française du côté des Sparks (« la Mélodie ») ou de Suicide (« Rock Monsieur »). Plus officiellement barré, toute une frange du rock underground se développe. De Red Noise (le groupe du fils de Boris Vian qui sort le mythique « Sarcelles-Lochères » en 1970) à Brigitte Fontaine, en passant par Dashiell Hedayat, Lard Free, Barricades (le groupe de Joseph Racaille, qui bossera avec Bashung), Etron Fou Leloublan ou Komintern, le rock français, à l’instar de son voisin germanique le krautrock, devient free, privilégiant les expérimentations sur scène et les collages en studio. La formation la plus axée sur l’électronique : Heldon, le groupe de Richard Pinhas, qui produit en 1974 le manifeste « Electronique Guérilla » puis, tout au long des 70’s, une poignée de disques mélangeant l’héritage des Silver Apples avec les recherches de Brian Eno.

1974 ••• LES SYNTHÉS
Son grand-père était l’inventeur d’une des premières tables de mixage. A 20 ans, en 1968, Jean-Michel Jarre rejoint le GRM, où il étudie sous la direction de Pierre Schaeffer les techniques electro-acoustiques. En 1969, il vend 117 exemplaires de son premier single, « la Cage ». Il compose la musique du ballet « AOR », sort son premier album en 1972 (« Deserted Palace », aujourd’hui coté à plus de 1 000 FF), écrit la BO des « Granges brûlées ». Personne ne le sait, mais Jarre est alors un des soundwriters les plus novateurs de sa génération. Puis il s’acoquine avec Samuel Hobo, Christophe, Françoise Hardy et Patrick Juvet, s’enferme en studio, et sort en 1976 (deux ans avant le « Midnight Express » de Moroder) l’album tout-synthé « Oxygène ». N°1 mondial, douze millions de disques écoulés. Du statut d’Aphex-Twin-du-début-des-70s, Jarre va alors devenir le Vangelis français. D’autres formations investissent au même moment le champ synthétique : les incroyables Rockets, qui font du Stardust (même au niveau du visuel) vingt-trois ans avant l’heure, Voyage, Space, Cerrone, avec une dominante résolument disco.

1976 ••• LE DISCO
Les Français s’avèreront des caïds incontestés dans ce domaine. De Cerrone à Ottawan, d’Amanda Lear à Patrick Hernandez, de Belle Epoque à Dalida, du Sept au Palace, de Patrick Juvet aux Gibson Brothers, de Jacques Fred Petrus (l’homme derrière Change et High Fashion) à Sheila (portée par Chic), de Chanson à Gainsbourg (« Sea, Sex & Sun… »), l’Hexagone fourmille de producteurs et d’interprètes qui font tourner les boules à facettes. Certains, comme Cerrone, ne cartonneront qu’en Europe. D’autres, comme Jacques Morali (plus axé sur le symphonique), s’exileront aux Etats-Unis pour monter une écurie efficace (en l’occurrence Can’t Stop Production, avec Ritchie Family, Patrick Juvet, Village People…). Les Français infiltrent par le haut les charts internationaux.

1979 ••• LE POSTPUNK
Jacno est une star. Adulé par l’intelligentsia (son groupe les Stinky Toys est la première formation française à faire la couverture d’un hebdomadaire anglais), il conquiert le grand public en plaçant son fantastique « Rectangle » à la première place du hit-parade. Ce menuet électronique instrumental poursuivra son chemin en devenant la bande-son de la pub Nesquick. Un an plus tard, c’est au « Cherchez le garçon » de Taxi Girl de réaliser un formidable hold-up. Toute une flopée de « jeunes gens modernes » (Suicide Romeo, Mathematiques Modern, Ici Paris, la vague novö-diskö) s’engouffrent dans la brèche, sans succès. On retient aujourd’hui Telex et Polyphonic Size (Belges visionnaires), Jean-Jacques Burnel, Artefact (le groupe de Maurice Dantec), Kas Product et, toujours et encore, Jacno (avec Elli ou même Lio) et Taxi Girl (qui ira jusqu’à investir le champ électro sur « Paris » et « Dites-le fort », comme ces géniaux frappadingues de Ptôse).

1981 ••• PLATINES & MANETTES
Christian Marclay, suisse, est le Marcel Duchamp des platines, le John Cage du microsillon. Il utilise simultanément dans ses lives hallucinés huit platines, plus quelques machines qu’il confectionne lui-même, pour pratiquer des sculptures sonores qui superposent cut-up, boucles, fragmentations, altération de la vitesse, mixages accidentels… Moins cérébral, Dee Nasty s’échauffe, Sydney breakdance, le hip hop français attend son heure.
A la même époque, le rodézien François Kevorkian devient le sound-writer-star de New York (où il a émigré en 1976). Après avoir fait le DA chez Prelude, il s’impose comme un mixeur/remixeur incontournable, bossant avec des pointures comme Kraftwerk, Loleatta Holloway, D Train, Pet Shop Boys, The Smiths, Depeche Mode, Musique… Ses mixes au Body & Soul restent les plus cotés de la planète.

1984 ••• LA VARIÉTÉ
Le top 50 hexagonal du milieu des années 80 s’emplit de tubes aux colorations synthétiques. La plupart des artistes français usent alors de synthés analogiques, d’Indochine à Mondino (« la Danse des mots », tube), de Mylène Farmer à Stephan Eicher (les deux premiers excellents albums du Suisse sont régis par des machines), de Rose Laurens aux Rita Mitsouko (leur premier album est produit par l’ingénieur de Kraftwerk), de Mikado à Etienne Daho (dix ans avant de s’occuper de Madonna, William Orbit participe à son « Pop Satori » qui s’élève au niveau des Pet Shop Boys). Gainsbourg, jamais à la ramasse, fait alors dans le funk électronique.

1987 ••• LES DJ’s
Une décennie avant l’explosion French touch, l’Hexagone peut entamer une prise de conscience : un DJ, c’est parfois plus qu’un vulgaire pousse-vyniles. Patrick Vidal, après les Bains et avant le Powerstation, est résident aux soirées « Kit Kat » du Privilège. Erik Rug mixe à la Loco, Dimitri va animer NRJ Club, DJ Pedro investit l’Hacienda de Manchester. Pedro, c’est Laurent Garnier. Il se lie avec Shazz et Ludovic Navarre (alias St Germain), le trio lâchant dès 1991 les premières productions techno françaises, juste dans la foulée de celles du label Rave Age (« SEXE » de Discotique, alliance entre Patrick Vidal et Christophe Monier). Le refuge de Garnier : la division dance du label Fnac Music, drivée de 1992 à 1994 par Eric Morand. Les deux gusses vont d’ailleurs monter ensemble F-Com. La suite, Motorbass, Daft Punk, Solid, Sourcelab, etc ? Elle continue d’être d’actualité.




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