CASSEUR DE HYPE

La nation des branleurs tient enfin son héros : un épouvantable épouvantail qui vient d’inventer le rock des années 00. Le vrai : Stupeflip embrasse le hip hop sans lâcher le punk. La hype s’en relèvera-t-elle ?
Un avertissement, d’abord. « Technikart, je tiens à le dire, on vous envoie bien chier, mais bien profondément, c’est sincère. » Le garçon qui me parle ainsi se nomme King Ju – aka « l’épouvantable épouvantail », aka Julien Barthélemy –, mythologue & auteur & compositeur & interprète & porte-parole & graphiste du Crou Stupeflip. Il est masqué et refuse de délivrer la moindre information sur le mystérieux Crou, créé en 1972 et composé de 894 membres environ. Il me reçoit dans son appartement : un deux-pièces-cuisine de la porte d’Italie franchement dégueu, allures de dépotoir, squat de branleur, labo de recherches pour artiste tourmenté. Cela dit, il m’a quand même offert un verre de thé.
Une anecdote, ensuite. En 2000, Benoît S, de Technikart, est perplexe. Stéphane – la moitié de Bosco – fait tourner dans Paris la maquette de son voisin de palier, un machin punk-bancal qui répète « stupeflip » tout le temps. « Tu trouves ça bien parce que c’est ton voisin », juge Benoît S. En 2001, à la Winter Conference de Miami, il entend le même titre joué par Christophe de Télépopmusik mais hallucine cette fois-ci sur les voix de psychopathes au flow métronomique : « Ah Stupeflip, Stupeflip, c’est le truc stupéfiant / Beaucoup de travail comme pour un album d’Astérix / Ah Stupeflip, Stupeflip, c’est le truc stupéfiant / Ça t’agrippe, ça t’attrape et ça fait pas de sentiment / Ah Stupeflip, qu’est-ce que c’est que ce truc ? / Ça te prend par la croupe ça te retourne comme une crêpe / C’est le truc trapu qui te prend aux tripes, t’as pas compris ? / Stupeflip tape comme un type devenu aigri. »
Janvier 2003 : après neuf mois d’un buzz porté par les deux singles Stupeflip et Je fume pu d’shit, l’album sort enfin. Excellent, féroce et hilarant. Au terme d’une empoignade fiévreuse entre maisons de disques, Stupeflip a finalement accepté d’être signé en licence par le label le plus en vue du moment : Vorston & Limantell, fraîchement créé par BMG pour chasser de la hype. Pour Benoît S. aucune hésitation, un tiers de l’avenir de la musique est numérisé sur c’te galette.
Un concept, enfin. Si l’on veut saisir la radicale nouveauté du Stupeflip Crou, le mieux est encore de remarquer que son envol est contemporain de l’émergence des Casseurs2Hype. Lancés il y a un an par le mystérieux Th Th, les Casseurs incarnent le côté obscur de la hype, ce phalanstère rigoriste empli d’artistes sans œuvres mais en attente de reconnaissance. Le Casseur abhorre la hype, il est pourtant fasciné par elle. Il est de toutes les fêtes mais écrit pis que pendre sur son site(1). « Méthode Casseurs : cracher dans la soupe, la boire, ensuite la vomir et la servir show. » Dans le fond, le Casseur ne rêve que d’une vie branchée à l’abri de la rugueuse réalité du monde. Mais voilà : le néant de la hype le taraude, l’angoisse finit par le rattraper et lui par s’étaler sur les petits fours et voir la pouffe qu’il draguait tourner les talons aiguille. Etre un Casseur2hype, c’est avancer vers son quart d’heure de célébrité, mais à reculons.

Vomir les branchés
Quel rapport avec le Stup ? Ben, il est clair : Stupeflip donne la vérité des Casseurs2hype, il est leur mise en œuvre pratique. Il faut avoir passé une heure avec King Ju pour saisir à quel point ce type est obsédé par les branchés, à quel point il les vomit et à quel point il les a fréquentés en tant que graphiste : « On est en 2003 et ils nous font encore des putains de clips avec des top models qui s’ennuient au bord d’une piscine ! » Il suffit de constater avec quelle maestria le graphisme de Stupeflip – fond vert, logo hérissé, dessins figuratifs punk 80’s – a été pompé pour la compilation I Hear Voices, sortie sur le label de Air, pour comprendre que King Ju a une longueur d’avance sur les branchés. Et il suffit de rapporter ses propos : « Pour te dire à quel point les branchés m’ont obnubilé, on a rebossé le morceau Stupeflip une centaine de fois. L’idée était de le mettre dans une soirée branchée pour bien leur péter à la gueule et leur montrer un peu ce que c’est que la vie. » Il faut enfin avoir écouté King Ju vous parler de Pop Hip, son double – celui qui chante Je fume pu d’shit, « qui aime le show-bizz et les paillettes et qui n’est que toléré par le Crou dans un but financier » –, pour se convaincre de la banale schizophrénie du garçon, écartelé entre son désir d’une vie à la cool et la nécessité de racketter les multinationales pour y parvenir.
Stupeflip est donc la première tentative de créer au cœur de la hype un territoire autonome où l’on n’entend pas de musique lounge mais où l’on se sert de ses tripes. Stupeflip, c’est les nœuds du désir qui viennent obstruer une branchitude qui ne s’aime qu’en séries de mode et en compiles de resto. Autrement dit : King Ju et ses complices ont de l’avenir. Ni underground, ni complaisants, mais l’exemple d’une « overground resistance » –, le mot est du boss des Casseurs. Ils nous annoncent : qu’une nation de branleurs guette, le joint entre les dents. Que la France s’emmerde. Qu’il faut tenir encore et encore, comme dirait Cabrel. Que ce n’est que le début, d’accord, d’accord. Que le désastre est en cours. Qu’il y a une issue. Mais qu’elle ne mène nulle part. Qu’il ne nous reste plus que les colères qui calment et les fêtes qui dérapent. Qu’il va bien falloir se décider à casser de la hype.

Pitbull
La musique découle naturellement du propos. Un rock 2000 nourri de la geste punk, du bourdonnement electro, de la mélancolie de la variét’ et de l’énergie du hip hop. Des loops en pagaille, des beats qui cognent fort, des guitares qui grésillent et des hurlements. Du néo-metal. La rencontre entre les Pixies, NTM et Michael Youn. On pense aux Residents pour l’anonymat dadaïste. Aux Bérurier Noir pour l’intransigeance gauloise. Aux Beastie Boys pour le hip hop blanc. A Mr. Oizo pour la radicalité lo-fi. A Eminem pour la rage impuissante, l’outrance humoristique et le pathos naïf. A… « Mais il faut qu’ils mettent une étiquette genre ça ressemble à machin, machin ou machin / Et toi, machin, tu ressembles à quoi ? », aboie King Ju sur Annexion de la région sud. OK. Stupeflip ne ressemble qu’à lui-même. Et si King Ju donne parfois l’impression d’être vraiment trop méchant, je le soupçonne d’avoir un cœur gros comme aç.
(1) www.casseurs2hype.fr.fm

« Stupeflip » (BMG). www.stupeflip.com




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