Carpenter Brut ferait-il tout comme Justice ?

Avant de passer à l’interview des Carpenter Brut, j’apprends que dix toutes petites minutes me sont accordées avec Frank Hueso, leader du groupe. Suffisamment pour sucer un mister Freeze, pas assez pour une bonne interview de ce groupe dont la musique sent la trop rare sueur et la bonne bière à plein nez. La preuve.

Comme Justice, t’as 40 ans ou presque et tu fais du « métal dance ». C’est suffisamment âgé pour avoir connu le mouvement Big Beat. Quel a été son influence sur ton parcours ?
C’est une bonne question. Le Big Beat a eu une vraie influence sur ma musique. À cette période, j’aimais bien les Chemical Brothers ou Prodigy. Aujourd’hui, je t’avoue que la musique des Chemical me branche moins. Par contre, Prodigy me plait toujours autant par son côté punk. C’était de l’électro un peu rock sans être naze, avec des sons pas foireux. Le Big Beat m’a sûrement un peu servi d’exemple. Quand je me suis mis à composer, j’écoutais énormément les albums de Prodigy ou des choses dans le genre pour étudier leurs structures. Pour comprendre comment c’était fait, tout simplement. La rythmique électro est très différente de celle de la pop. Sur la boucle, la longueur, les montées, etc. Je me suis rendu compte que j’arrivais pas du tout à faire ce genre de choses et finalement, je suis revenu à quelque chose qui obéit plus aux lois de la pop qu’à celle de l’électro. Je suis plus couplet-refrain que loop-montées-etc.

Comme Justice, tu as cartonné dès tes débuts. Eux ont été repérés dans une raclette-party par Pedro Winter, patron d’Ed banger et ex-manager de Daft Punk. Et toi ?
Ça a été tellement vite pour moi depuis 2012… J’ai l’impression d’avoir sauté les étapes que la plupart des groupes doivent se fader. La recherche d’un label, par exemple. J’ai pas voulu en
chercher un donc j’ai tout de suite monté le mien, No Quarter Prod. Ensuite, un peu à la manière de la scène métal underground, on a sorti les disques nous-mêmes en faisant des coproductions avec un autre label. Puis des mecs qui font des jeux vidéos sont venus vers nous. On s’est retrouvé à faire des sons pour Hotline Miami 2, ou encore The Crew avec Ubisoft. C’est comme ça que j’ai commencé à avoir un nom qui tournait dans la scène gaming. Les gamers sont des fans hardcores. Ils sont fidèles tant que tu leur fais pas un enfant dans le dos. Les liens tournaient à fond sur internet en mode partage. Tout est venu comme ça, pas par le bouche-à-oreille, mais par le click-à-ordi. Très naturellement. Je suis donc très loin du schéma un peu cliché « Je fais une démo et je la présente à plusieurs labels en espérant que ça morde ». Pour être complètement honnête, je ne te dirai pas que j’ai pas envoyé nos sons à Pedro Winter. Mais je suis pas certain qu’il a reçu mon mail.

Comme Justice, tu aimes les synthés. Quel était ton premier modèle ?
À onze ans, j’ai eu un Viscount. Je crois que c’est italien mais j’en suis pas sûr. On m’a montré des synthés modulaires depuis, mais je ne suis pas assez intelligent pour comprendre comment ça marche. À chaque fois qu’on me montrait quelque chose, j’oubliais dans les dix secondes suivantes. J’y arrive vraiment pas. Ça a l’air passionnant, mais c’est pas pour moi.

Comme Justice, tu aimes les gros festivals. Comme eux, tu as été programmé à Coachella, au Hellfest et à Rock en Seine par exemple.
Ce que je retire le plus de ces énormes festivals, c’est les rencontres que je vais
faire avec d’autres artistes que je peux apprécier. À Rock en Seine, on ne joue malheureusement pas le même jour que Justice donc ça va te plomber ta passionnante et probable question « Comme Justice, tu joues aujourd’hui ». Tu as tellement de spectateurs dans ces festivals, c’est dingue. À Coachella, on jouait en même temps que The Weeknd. Autant dire qu’il n’y avait pas grand monde pour nous. Ce soir, on passe au même moment que PNL donc ça risque de faire la même chose. Pas grave, c’est la règle du jeu.
Si les gens qui viennent nous voir kiffent le spectacle, ça me suffit. Après c’est sûr que c’est bien de jouer devant plein de monde. Ça permet de te faire connaître plus rapidement. Et puis Coachella, par exemple, c’est l’Amérique !

Comme Justice, tu es fan de John Carpenter. Ils lui ont notamment piqué la gigantesque croix lumineuse de The Fog. Et toi ?
Ben le nom, déjà. Et peut-être certaines rythmiques. L’arpeggiator. Le côté pom-pom-pom-pom. (NDLR : À ce moment là, je me dis qu’une vidéo aurait été plus parlante pour vous, amis lecteurs). Et le feeling que t’as quand tu regardes ses films. Au début du groupe, j’essayais vraiment de
recréer cette ambiance là, et puis après, pour pas se répéter, tu vas vers d’autres trucs. Ce que j’aime chez Carpenter, c’est son côté punk. Ce côté rebelle du cinoche qui produit les trucs qu’il veut avec deux bouts de ficelle. C’est très inventif. Je préfère ces gens là à ceux qui ont 200 millions de dollars et qui te font des films dont tu n’as rien à foutre.

Comme Justice, tu es un grand fan de métal. Pourquoi avoir choisi le synthé plutôt que la guitare ?
Pour une raison assez bête. Je suis gaucher, et j’ai jamais réussi à me décider entre une guitare pour gaucher et une guitare pour droitier. Ensuite, je ne suis pas très adroit. Sur les guitares, c’est vraiment des petites cases. Les touches d’un piano, c’est quand même quelque chose de plus large et de plus confortable. Et puis surtout, je voulais monter mon projet tout seul. Et avec une guitare, tu vires vite Joe Satriani. Sauf que j’avais pas son style flamboyant, tu l’auras compris. Du coup, je me suis mis devant un ordinateur, avec des synthés. Et ça s’est fait comme ça.

Comme Justice, tu as des références qui ne sont pas toujours labellisées « bon goût ». Sur scène, il t’arrive par exemple de reprendre « Maniac » de Michael Sembello. Par
provocation ?
Pas du tout. J’ai un amour très sincère pour cette culture dites du mauvais goût.
J’ai grandi en regardant Flashdance, je ne vais pas dire le contraire. Dans « Maniac », il y a déjà ce titre qui sonne très agressif. Mettre un titre aussi violent pour un morceau aussi pop, il fallait oser. Le mot « Maniac » me fait toujours penser au film. J’ai grandi dans les années 80, j’ai absolument aucune raison de me foutre de leur gueule. Ce titre, c’est un peu une madeleine de Proust. Un cocon que tu retrouves et qui te ramène à ta jeunesse. Artistiquement parlant, en musique, les années 80 étaient très, très riches. T’avais quand même les Queen, Pink Floyd, les Stones, etc. Fin 70 – début 80, ils n’ont jamais été aussi forts. Dans le ciné, c’est pareil. Les années 80, c’est les Star Wars, les Retour vers le futur, Robocop, etc. Cherche dix films cultes des années 2000 et tu vas voir que c’est un peu plus compliqué. Donc aucune provoc de ma part. J’ai un profond respect pour les années 80.

À part Justice, qu’est-ce que tu écoutes en ce moment ?
(Il sort son smartphone et fait défiler les albums) Je vais te faire voir vite fait. En gros il doit y avoir Archive, Limp Bizkit, Elton John, Prodigy, du black metal, The Soundtrack Of Our Lives, The Night Flight Orchestra, Napalm death, Chromeo, Mad Ball, un peu de hardcore et des trucs un peu rétros genre Doken. Un peu de funk aussi. Ca dépend vraiment de mes humeurs. Dans ma playlist tu vas trouver des choses que j’écoutais gamin, des trucs du moment, des choses un peu pointues, d’autres qui ne le sont pas du tout. C’est le bordel.

ATTACHÉE DE PRESSE : Juste pour vous dire qu’il ne reste plus qu’une minute d’interview.

Bon ben va falloir conclure je crois. Au fait, tu connais les deux mecs de Justice ?
Personnellement tu veux dire? Non. Je les ai jamais rencontrés. Sans faire le blaireau, j’imagine qu’à un moment ou à un autre, ils ont entendu parler de ce que je faisais. Peut-être qu’on les croisera dans un festival. Même si j’apprécie moins ce qu’ils font maintenant, leurs lives continuent de déglinguer la gueule. Visuellement, c’est fou. Musicalement, j’aime moins même si je comprends en tant que musicien pourquoi ils ont pris ce chemin-là. Mais en tant que fan, je regrette un peu la période où ça tabassait dur. Ceci dit, c’est exactement les mêmes réflexions que vont me faire les mecs qui aimaient bien mes premiers EP et qui n’aiment pas mon dernier album. Donc si je regrette le parcours de Justice en tant que fan, je le comprends très bien si je raisonne en musicien. Quand tu grandis, t’as pas envie de te répéter. Après, peut-être que leur prochain album sera bien vénère et bien gogol !

ALBERT POTIRON

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