Bounan s’en va-t-en guerre

Paru dans Technikart n° 76
Dans « Logique du terrorisme », Michel Bounan démonte avec brio les grands attentats du siècle et pose une question : les coupables sont-ils ceux que l’on croit ?
Au lecteur attentif, il n’aura pas échappé que les livres de Michel Bounan font partie du Top 5 de la rédaction de « Technikart ». De fait : ce médecin, proche de Guy Debord, est l’auteur de la critique sociale contemporaine la plus pertinente. Sa description (dans « la Vie innommable ») d’un système qui impose « une nécessité vitale pour chacun de participer à un appareil d’oppression qui le détruit » continue de nous guider car, à la différence de beaucoup d’autres, son apocalyptisme est un appel clair à la liberté.
C’est donc tout naturellement que l’on se jette sur son nouveau livre, « Logique du terrorisme ». On le lit avec passion, mais pour la première fois, on le quitte avec un malaise étrange. De quoi s’agit-il ? Michel Bounan reprend et systématise la thèse – visionnaire mais finalement pas si populaire que cela- formulée par le situationniste italien Gianfranco Sanguinetti à la fin des années 70 à l’encontre des Brigades rouges : les terroristes servent l’Etat qu’ils prétendent viser mais qui, en réalité, les manipule.
Apparue avec l’essor du capitalisme, la mafia, suggère très justement Bounan, est le modèle de l’Etat moderne : « La même officine qui organis[e] la protection contre les attentats et les attentats pour imposer sa protection. » Et de dérouler les exemples estomaquants : l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo déclenche la Première Guerre mondiale ; l’attaque de Pearl Harbor, sans doute permise par Roosevelt, lui permet d’entraîner l’Amérique dans la Seconde Guerre mondiale ; les manipulations policières dont furent victimes les Brigades rouges italiennes ou la Fraction Armée rouge allemande sont désormais avérées ; plus près de nous, la très trouble affaire Florence Rey-Audry Maupin a provoqué le vote dans l’urgence de la loi Pasqua sur la vidéosurveillance, pourtant peu désirée par les députés quelques jours auparavant. Un siècle plus tôt, en 1893, la bombe que l’anarchiste Auguste Vaillant lance sur les députés provoque, dès le lendemain, le vote d’une série de lois destinées à réprimer l’agitation sociale. On apprendra trente-trois ans plus tard que l’affaire avait été montée par la police.
Tel le boxeur qui arme et détend son bras, Bounan aligne les exemples les uns après les autres en un parfait mouvement pour arriver, naturellement, imparablement, fluidement au coup de poignet final : le 11 septembre 2001. Et là, ça se gâte. Car à lire Bounan, l’attentat du WTC serait essentiellement le fait de la CIA et de la Maison Blanche. Il ne dévoile plus seulement une logique, il assène des faits. Et ne laisse planer aucun doute. Entendons-nous bien : à l’évidence, Ben Laden est un produit made in USA, la Maison Blanche en sait plus sur l’attentats du WTC qu’elle ne veut bien le dire et en a extrêmement bien tiré parti (occupation de l’Afghanistan, de l’Irak, redoublement du contrôle policier sur le territoire américain). Mais il nous est difficile d’écarter l’hypothèse de laborantins inconscients et concurrents dont les créatures finissent par leur péter entre les doigts. Ou d’oublier que le WTC profite autant aux islamistes qu’aux faucons de Washington.
« La Vie innommable » nous convainquait en stigmatisant ce « complot sans comploteur » qu’est devenu la matrix marchande. Dans « Logique du terrorisme », Bounan a trouvé un complot et ses comploteurs : une intrigue simple (trop simple ?) qui amènera les conspirationnistes chelous, tel Thierry Meyssan, à le compter parmi les leurs et plongera ses plus ardents supporters dans l’embarras. Car, écrit Bounan lui-même, « peut-être objectera-t-on que les exemples, même nombreux, de telles manipulations ne peuvent être étendues à d’autres opérations terroristes pour lesquelles il est malaisé d’établir ce genre de connexions. » Peut-être bien que oui, en effet.
« Logique du terrorisme » (Allia).
61 pages. 6,10 €.




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