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Au coeur des catacombes

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En haut, le tout répressif et la crise économique. En bas, rien n’est interdit. Les catacombes, dernier lieu punk et libertaire ? «Technikart» a mis les pieds dans les boue, histoire de vérifier.


Mercredi 4 mars, 16h00, texto de Hount : « Lampe torche et bières INDISPENSABLES. Des bottes, ce serait cool aussi. A ce soir. » Hount, c’est mon contact, le mec qui va me faire descendre. Je cours acheter la lampe et les bottes. Les bottes ne me plaisent pas et, finalement, je rejoins Hount à 20h00 en Converse. Nous sommes porte d’Orléans, dans le XIVe arrondissement de Paris. Un chantier est en cours et le puits est accessible sans même lever une plaque d’égouts. Une quinzaine de mètres plus bas, il fait très sombre. « On va passer par Banga, fais gaffe, tu vas être mouillé. » Banga ? « Ouais, c’est un passage ou t’as de la flotte jusque sous les bras si t’as pas la technique pour passer. » Je regrette mes bottes d’emblée, tandis que Hount m’explique la technique. Il y a un peu de terre plus ou moins solide à fleur des deux murs, à moi de franchir le passage en tâtonnant avec les pieds.
Banga passé, on se dirige vers le « château ». C’est ainsi : les cataphiles baptisent toutes les salles et tous les endroits un peu insolites appelés sobrement « curiosités ». Au château, donc, pièce où des catageeks ont assemblé dans du plâtre un château miniature, on croise deux types en train de fumer un joint. Hount les connaît. « Il est nouveau, tu l’as pseudomysé ? » Chacun son propre pseudo, moi, je n’en ai pas encore. Les cataphiles les choisissent en fonction d’un événement bien particulier, d’une contraction du prénom ou autre. Hount, lui, entretient le mystère.

La salle des partouzes
On file, histoire de continuer la visite. Direction le Cellier, sous-sol d’une ancienne brasserie « du dessus ». On traverse d’abord la salle des Fleurs, remplie de végétaux synthétiques, celle des Partouzes, où il n’y a personne à part une poupée gonflable datant des années 80 et des capotes usagées, de quoi coller une bonne gerbe. Tandis que je rêve d’un antivomitif, on continue par Byzance, baptisée ainsi Byzance car elle se trouve au carrefour de plusieurs routes. Oui, le cataphile connaît ses cours d’histoire sur le bout de sa lampe torche. Puis vient le Cellier, aux murs superbes – de simples graffs aux fresques murales faites par des pros et des étudiants des Beaux-Arts. Là, arrivent d’autres cataphiles : Nifabe, Carlos, Fany, plus quelques « touristes » (les non-cataphiles). « Ah, c’est lui, le journaleux que tu nous ramènes ! » Ils étaient donc au courant. « Tu bosses pour Technikart alors, pas pour TF1 ? » Non, et encore heureux d’ailleurs.
On ouvre des bières et on commence à tchatcher. Pourquoi les catas ? Nifabe, cheveux longs et un tee-shirt kitschouille à la gloire de Motörhead, finit sa lager tiède et répond : « Ici, on fait ce qu’on veut, on se branle de tout. Là, tu fais du bruit, tu te bourres la gueule, personne n’a rien à te dire. » Merde, ils viennent pas sacrifier des bergers allemands et se scarifier en groupe ? Fany, petite blonde fluette au polo multicolore, prend le relais : « Ceux “du dessus” s’imaginent souvent qu’on fait des messes noires et qu’on vient se piquer, mais tu vois bien que c’est pas le cas ce soir. Ou pas encore… » Hount m’a déjà briefé, la tentative d’intimidation ne marche pas. En tout cas, tous soutiennent le côté exploration mi-spéléo mi-teuf débridée. « Au début, c’est la découverte qui rend excitantes les descentes. Ensuite, tu viens là juste pour te retrouver avec tes potes », continue Nifabe.

«Mets ça à la poubelle !»
On discute avec Franck, un vieux de la vieille qui fait justement son retour ce soir-là, vingt ans après sa dernière descente : « A l’époque, on y allait pour se perdre, dans tous les sens du terme. Ça se bastonnait pas mal, on enfumait des salles au fumigène, certains dépouillaient des “touristes”. » Ah ouais… Puis il partage quelques anecdotes : « Il y a eu une histoire avec des journalistes du Droit de savoir qui ont payé des potes à moi pour jouer les redskins dans un reportage. Ils avaient monté un faux groupe, pour faire un faux sujet. » Je m’offusque, en bon journaliste que je suis. « Une fois, on a croisé un pauvre mec qui était seul avec une bougie à la main, il a pas voulu nous suivre. On a appris dans les journaux qu’il était resté trois jours enfermé, sous acide en plus. » Avant de conclure, sous les yeux mi-clos mais attentifs des plus jeunes : « En gros, on y allait pour foutre la zone et faire la teuf. »
L’ambiance est calme et décontractée : on écoute du Metallica, les Svinkels, Dylan… Tous se racontent des anecdotes, prévoient des trucs, me proposent des bières et une bouteille de gin. Pour l’instant on m’appelle « le touriste », ou « le journaliste », je n’ai pas encore été pseudomysé. Je jette ma clope par terre, et ça rue dans les brancards : « Putain, non, mets ça à la poubelle ! » On jette les mégots dans un sac commun et on écrase les canettes de binouzes qui rejoignent leurs grandes sœurs dans un autre. Dans les catas, tout doit rester clean à part ceux qui les arpentent. Ça va même plus loin : chaque année, ils organisent le « cataclean ». Chaque « crew » de cataphiles nettoie tout un secteur, puis les sacs poubelle sont remontés à la surface. Et les flics dans tout ça ? « Ils tolèrent le Cataclean. En fait, ce sont eux qui sont censés faire ce boulot. Donc on les prévient, et ils nous laissent tranquille, assure Hount, qui précise : On a sorti une tonne d’ordures le mois dernier, voilà pourquoi ça les arrange. »

Du IXe siècle aux 70’s
L’exemple le plus frappant des relations ambiguës entre cataphiles et policiers est celui du commandant Sarrate. Un culte lui est voué et Hount m’en parle comme d’un « flic réellement intelligent » qui tenait des fiches de réseaux entre cataphiles, pour éviter de mobiliser 180 personnes à chaque signalement. Il descendait, parait-il, en dehors de ses heures de service, juste pour le plaisir. Une énorme fête a même été organisée lors de son départ à la retraite, il y a dix ans. Cela dit, s’aventurer sous-terre est interdit depuis 1955, et l’amende grimpe à 60 €. Hount tranche : « Franchement, je m’en cogne. En cinq ans de descente, je ne me suis pris qu’une prune, même si aujourd’hui j’ai un STIC long comme le bras. » Une bonne raison de fumer le stick.
Je tombe sur une carte complète des catacombes. Hount saute sur l’occasion pour me fait un cours d’histoire en accéléré : le cataphile est un geek monomaniaque et très nostalgique. Au IXe siècle, sous la fontaine Saint-Michel, ont été extraits les pierres, le plâtre et les graviers nécessaires à la construction du Paris de l’époque. Les catacombes ne sont alors que des carrières, à l’origine. Nous aurait-on menti ? A moitié seulement. « A la fin du XVIIIe siècle, les cimetières paroissiaux commençaient à déborder et devenaient des foyers épidémiques, il fallait donc se débarrasser de ces cadavres », raconte, passionné, ce cher Hount. Sous Louis XVI et avec l’accord du clergé, on décide alors de remplir ces vieilles carrières de cinq millions de cadavres en état de décomposition plus ou moins avancé : un milliard d’ossements logés dans ce qui s’appellera désormais « les catacombes », longues de 180 kilomètres. Troisième point chaud de l’histoire : la seconde guerre mondiale, où de nombreux bunkers ont été construits, à la fois par les résistants, les collabos et les Allemands. De quoi ajouter quelques cadavres au compteur. Puis vinrent les années 70, 80, le jazz, la folie punk, les premières vraies explorations urbaines et la naissance de la cataphilie.

On est perdus ?
Après avoir parlé pendant une bonne vingtaine de minutes, Hount a le gosier qui le rappelle à l’ordre. Il s’ouvre une binch et propose de lever le camp. On fait un crochet par la Plage. « Pourquoi la plage ? » « Parce que sous les pavés… » OK. On arrive, et je comprends. Une immense vague sous fond rose domine le mur en face de l’entrée, signée par un certain Dan. C’est l’une des « attractions » du GRS (grand réseau sud). Surprise, le sol est en sable. Ensuite, on file vers l’ossuaire, qui porte très bien son nom, me dit-on.
On met une bonne demi heure pour y arriver, Hount ayant eu la bonne idée de se planter d’itinéraire. Mais dans le groupe d’une dizaine de personnes, personne ne stresse. « On se perd pas, on se ballade », badinent Carlos et Fany en chœur. On passe par une chatière, il faut ramper, le passage est très étriqué. Merde, j’ai trop bu de bière, j’ai du mal à passer. « Tu vois, là, t’es assis sur cinq mètres d’ossements. Mais il n’y a presque plus de crânes, ils ont tous été emportés par des cataphiles. » De l’autre côté de la salle, il y a le fond d’un puits, Fany m’explique que « c’est par là qu’ils balançaient les os à l’époque ». On espère que les âmes ont quitté la zone depuis longtemps, puis on joue des percus sur des hanches avec des tibias trouvés sur place.

6h00 du mat’
Côté musique, on passe aux Clash et aux Stranglers. Carlos me raconte l’histoire de Philibert Aspairt, dont l’histoire est connue par tous les cataphiles mais dont l’existence n’a jamais été prouvée : « C’était le portier du Val-de-Grâce pendant la Révolution. Il s’est perdu dans les catacombes en 1793. On ne l’a retrouvé que onze ans plus tard, identifié grâce au trousseau de clés qui était resté sur lui. » Philibert est une légende et considéré comme le plus vieux des cataphiles.
On s’attarde deux heures au milieu des ossements, puis on décide de sortir. On mettra une demi-heure à atteindre une bouche d’égouts, juste en dessous de Port-Royal. Il est 6h00 du matin. On la soulève. Le peu de populace qui traîne dans le coin flippe un bon coup. Dehors il fait zéro, ça caille et j’ai le pantalon entièrement mouillé. On se dit au revoir, à bientôt, et je me dirige vers la station RER. Jeudi 4 mars, 7h00 du matin, je reçois un texto de Hount : « Je viens d’avoir une idée, ton pseudo ça sera “Tech”. » Allez savoir pourquoi.
Anthony Mansuy
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