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Depeche Mode: «Nous, vieux ?»

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On se croirait dans le dernier film de David Fincher: plus les membres de Depeche Mode vieillissent, plus leur musique reste dans le coup. La pop, cette dame de 50 ans, n’est donc pas qu’une affaire de jeunes ?



«Je n’aime pas les Français, aucun ! » Andrew Fletcher l’a dit, et c’est lui que nous interviewons en premier. Fletch, le Depeche Mode à tête d’assureur : on l’imagine plus cadre à la Matmut au volant d’une BM que clavier d’un groupe connu pour ses overdoses, ses excentricités, ses noires bacchanales. Trente ans d’existence, cent millions de disques vendus, douzième album (Sounds of the Universe), un stade de France booké le 27 juin prochain, des membres qui vont sur leur 50 ans, comment Depeche Mode parvient-il à rester autant dans le coup, année après année, dans une industrie qui produit surtout du Kleenex et du has been ? Fletch, oubliant sa phobie des Français, nous donne civilement quelques pistes : « Quand on a débuté, on n’était pas sûr de durer plus de deux ans, comme tous les groupes autour de nous. Nous étions des teenagers, faisions de la musique de teenagers. Quand j’étais gosse, j’étais fan de Lennon, des Stones. Les teens aiment les groupes populaires, ceux d’aujourd’hui aiment Depeche Mode. Certains fans ont donc l’age de mes enfants, d’autres doivent maintenant être grands parents ! C’est quand même weird tout ça, non ? », conclut-il en ajustant ses lunettes.
Oui, c’est un peu dingue, et c’est la nouvelle donne socio-musicale. Des sujets du bac sur Jimi Hendrix. Des baby-boomers qui partent à la retraite avec leur iPod. Les parents qui obligent leurs gosses non pas à bosser leur grammaire mais à s’inscrire à la Nouvelle Star. La pop ? Un vieux truc de jeunes sans âge. Toutes les générations, chauves et pucelles, peuvent se retrouver en Depeche Mode.

Sombre et lyrique
Le compositeur du groupe, Martin L Gore, va sur ses 50 printemps. Francis Scott Fitzgerald, dans l’Etrange Histoire de Benjamin Button, définit ainsi cet âge  : « A 25, on est trop superficiel ; à 30, c’est la pâleur du surmenage ; 40, c’est l’époque des longs récits qui prennent le temps d’un cigare entier ; 60 , c’est ... Bah 60, c’est trop près de 70 ; mais 50, c’est mûr à point 50 ans, j’adore. » Est-ce parce que Button, à 50 ans, ne cesse de rajeunir ? C’est aussi le cas de Depeche Mode. Presque. Tous les grands groupes ont un âge d’or, situable généralement vers leurs débuts, quand ils innovent. Depeche Mode continue d’être pertinent, connecté. Precious et Fragile Tension, leurs morceaux des années 00, s’écoutent mieux que leurs hits 80’s.
La production de Sounds of the Universe ? Ultracontemporaine. Le trio se renouvelle en creusant la même tranchée, une électro-pop sombre et lyrique, urbaine et romantique. La plupart de leurs concurrents des années 80 (Visage, Human League…) ont bu la tasse. La majorité de leurs aînés (Dylan, auteur de Forever Young, sort en même temps un… quarante-sixième album) radote. Et beaucoup de nouveaux artistes font dans le rétro, pour le meilleur (Jeremy Jay) et surtout le pire (Soko). Depeche Mode va de l’avant. Martin L Gore nous livre ses secrets de jouvence.


Martin, c’est un moteur, rester contemporains ?
Nous ne cherchons pas à refaire à l’identique depuis trente ans la même old wave. C’est notre challenge : avancer, rester pertinents. Et c’est très gratifiant de voir que notre public est toujours composé de jeunes, qu’il se renouvelle. Il ne vient pas à nos concerts entendre les vieux tubes des années 80. Il y en a beaucoup qui se déplacent pour écouter des morceaux des années 90, et aussi découvrir live les chansons du dernier album.

Comment expliquer que de nouveaux teenagers s’intéressent toujours à vous ?
Nous avons déjà la chance d’avoir une base de fans très fidèle. C’est un luxe, parce que cela nous donne une vraie liberté artistique : sachant qu’un nombre important d’auditeurs sera toujours là pour nous suivre, nous ne tentons pas des coups foireux, ne cherchons pas à racoler vulgairement. Nous ne sommes pas aux abois, nous pouvons sereinement préparer nos nouveaux albums, ne sortir que ceux dont nous sommes fiers. A nos débuts, rien n’était gagné, il fallait s’imposer, occuper le terrain. Nous débordions d’énergie, alors nous sortions un album tous les ans. Ce ne serait plus possible aujourd’hui, ce serait une erreur artistique. Grâce à notre base de fans, nous pouvons prendre trois ou quatre ans pour enregistrer un nouveau disque.

Comment restez-vous connecté à la jeunesse ?
J’ai une passion : la musique. J’adore écouter ce qui se fait, les nouveaux sons qui émergent, les nouveaux artistes qui marchent, comme MGMT. En musique électronique, toujours, mais aussi en rock.

Vous trouvez que votre nouvel album sonne jeune ?
Il sonne contemporain. C’est aussi grâce à notre producteur, Ben Hillier, qui nous a apporté plein d’idées de production. En studio, nous dirigions un programmateur et des ingénieurs, des gens à la pointe des dernières technologies.

Vous êtes l’un des groupes les plus populaires au monde, mais vous cherchez aussi à proposer une musique qui se nourrit d’avant-garde ?
J’ai toujours été passionné par ça : dans ce format en apparence sans prétention, la pop music, on peut introduire de nouvelles idées. Sounds of the Universe débute par le bruit d’une connexion électronique dissonante, on ne peut pas dire que c’est du gros son de stade.

Vous utilisez des synthés depuis trente ans: continuent-ils de représenter un son frais, jeune et futuriste ?
Ils offrent, par essence, plus de possibilités sonores que les guitares. Mais nous utilisons aussi des guitares. Il y a une façon technologique de chercher des nouveaux sons de guitares, nous employons beaucoup de pédales d’effet. A l’arrivée, je vous défie de trouver d’où viennent certaines mélodies, entre les guitares et les synthés. Je passe mon temps à commander du matériel, je suis accro à eBay. Le facteur est obligé de passer plusieurs fois par jour chez moi pour tout livrer. J’ouvre fébrilement, je suis comme un gosse, il faut que j’essaie, et avant même de maîtriser la machine, je veux qu’elle se retrouve dans l’enregistrement en cours !

Justement, c’est de plus en plus compliqué de comprendre comment marchent les nouvelles machines ?
Je suis excité par le fait de les tester. Pas de lire les manuels. La lecture de manuel ne m’a jamais émoustillé.

Depeche Mode a toujours parlé à notre côté adolescent par son aspect torturé, dark…
Oui, on aura toujours ce côté-là, mais il est contrebalancé par la spiritualité que nous apporte l’âge. On a plus de soul. Il y a une chose radicale qui a changé ma vie depuis le dernier album : j’ai arrêté de boire. Plus une goutte depuis trois ans. Je ne suis plus du tout la même personne.

C’est dur ?
Vous n’allez pas me croire : ce n’est que de la joie.

Vous allez repartir en tournée, ça risque d’être plus compliqué.
Peut-être, mais j’ai arrêté lors de la dernière tournée, justement, et c’était une libération. Je touche du bois, j’espère ne plus jamais être tenté.

Sur ce nouvel album, il y a le morceau «Peace»: la chanson d’un sage ?
Sage… Malheureusement, j’ai peur que ce terme ne me convienne jamais. Je ne fais que ça : chercher ma voie dans le monde. Et cette quête reste plutôt angoissante. Cette chanson parle de ça : comment trouver la paix ?

A l’opposé, «Wrong» est un morceau négatif, angoissant ?
Il faut y voir de l’humour, même s’il est noir. Je suis particulièrement fier du clip de Patrick Daughters – un passager attaché dans une voiture qui fonce en marche arrière, butant sur tout… Aujourd’hui, plus rien ne scandalise, tout a été fait. Eh bien, il semblerait que ce clip choque quand même. Patrick a su insuffler une tension qui électrise la musique. Des ligues se sont indignées aux Etats-Unis…

Jeune, vous choquiez en vous habillant en guêpière. Vous êtes content de toujours susciter la polémique ?
Oui, ça rend notre retour excitant.

La pop, quand elle explose dans les 50’s-60’s, signifie «jeunesse». Cinquante ans plus tard, c’est une vieille dame. Qu’est-ce que ça change, dans votre job ?

Je me rappelle très bien, quand j’avais 10 ans en 1971, d’avoir acheté mon premier disque de rock’n’roll : c’était tellement mystérieux… J’avais l’impression de ne pas tout comprendre, de mettre le pied dans une société secrète. Et je voulais en être, j’étais happé ! Aujourd’hui, j’ai vieilli, je suis un adulte, et… j’ai toujours l’impression de faire partie de quelque chose de mystérieux. Peut-être que la pop est une vieille dame, mais elle garde de son étrangeté.

Vous aviez à peine 20 ans pour le premier album de Depeche Mode. La pop était encore le terrain de rebelles non-officiels. L’entertainment a-t-il tout absorbé ?
Nous avons créé une niche. Nous sommes devenus mondialement célèbres, mais avons gardé ce statut de groupe culte. Nous avons la chance, malgré notre popularité, d’être perçu pour ce que nous sommes, c’est-à-dire un groupe qui ne représente surtout pas le mainstream. U2 est mainstream. Nous jouons dans les mêmes stades que U2, mais nous restons un groupe indépendant. Ce n’est pas qu’on la cultive, mais on garde une face secrète. Pas U2, qui tient absolument à tout déballer, partout.

U2 aime parle du réchauffement de la planète. Vos sujets sont plus intimes, sombres. Un artiste pertinent est-il torturé ?

J’ai beaucoup entretenu ce romantisme : je ne pouvais créer que dans le déséquilibre, l’autodestruction, la noirceur. Je n’en suis plus convaincu. Torturé, c’est quelque chose au fond de soi, pas besoin de boire.

Au tout début des années 80, dans la même locomotive synth-pop que Depeche Mode, il y avait Human League, Heaven 17, Telex, Ultravox, Soft Cell… Tous ont pratiquement disparu. Comment expliquez-vous votre longévité ?

C’est notre indépendance. Avoir choisi – même si nous aurions pu faire plus d’argent sur une major – de signer en 1980 sur ce label indépendant, Mute. On doit beaucoup au jeune patron, Daniel Miller. Il a su nous préserver pour construire une carrière sur la longueur. Ses conseils ont toujours été dictés par l’artistique, il n’a jamais joué la carte de la pression commerciale. Même aujourd’hui, alors que Mute fait partie de la major EMI, il continue de faire rempart. On fait ce qu’on veut. Tous les groupes n’ont pas eu cette chance.

Et pourquoi n’êtes-vous pas devenus ringards, comme d’autres artistes de votre génération, les Billy Idol, Simple Minds, Bob Geldof, Sting…
J’ai une explication artistique : le genre de musique dans lequel nous évoluons – la musique électronique – ne nous incite pas à faire dans le rétro, le dépassé. Le fait de se tenir au courant et d’utiliser les nouvelles technologies fait de Depeche Mode un groupe toujours contemporain. Merci mon addiction à eBay.

A la fin des années 70, vous laissez tomber votre job dans une banque pour devenir rockeur. Je suppose que votre mère était furax ?
Les mères préfèrent souvent que leurs enfants trouvent un emploi stable…

C’était comme si vous lui annonciez que vous décidiez de devenir «crack addict» ?
Ah ah, presque…

Trente ans plus tard, quel regard portent vos trois enfants sur le boulot de leur papa ?
Je ne suis pas très sûr qu’ils réalisent vraiment ce que je fais. Je veux dire, que Depeche Mode, notre groupe, soit si populaire. Ils ne considèrent pas vraiment mon métier comme un boulot spécial. Entre chaque album, nous avons maintenant de grands breaks. Comme je les ai en garde partagée, je suis très souvent avec mes enfants en Californie, et, lorsqu’ils vont à l’école, ils doivent avoir l’impression que je ne fais pas grand chose. Sounds of the Universe fini, j’étais trop content de leur rapporter l’album à la maison pour leur faire écouter. Ils ne l’ont fait qu’au bout de deux semaines : ils avaient toujours mieux à faire ! Le seul avantage qu’ils semblent tirer de ma situation, c’est qu’ils passent par moi pour avoir des tickets… pour voir d’autres groupes en concert.

Vos fans fidèles, ceux de votre âge, resteront fans car c’est un disque 100% Depeche Mode. Et vous pourrez rallier à vous de nouveaux teenagers, des jeunes de l’âge de votre fille aînée, qui a bientôt 18 ans…

C’est aussi un moteur pour aller de l’avant, ne pas chercher à juste satisfaire les fans de mon âge. Ça me déprimerait tellement d’être dans un groupe dont le public ne viendrait aux concerts que pour applaudir des chansons datant de vingt-cinq ans !
«Songs of the Universe (Mute/EMI).
Entretien Benoît Sabatier
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