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La face cachée d'Eric Zemmour

technikart-131Borderline flirtant avec le racisme, chevalier blanc en guerre contre la bien-pensance: tout le monde à un avis sur Eric Zemmour. Mais qui se cache derrière ce journaliste du «Figaro» devenu en quelques années le polémiste le plus décrié du PAF ?


«Mon grand ami Régis Debray me disait récemment que ma place à la télé était celle d’un incroyant au XVIIe siècle. » Si la comparaison est exagérément flatteuse, Eric Zemmour, 50 ans, n’a, c’est vrai, rien d’un oui-oui des médias. « Non ! Non ! Pas du tout ! Ce n’est pas vrai ! Ça n’a rien à voir ! » est même devenu son gimmick favori quant il s’agit d’apporter la contradiction à des interlocuteurs aussi brillants que Disiz La Peste, Jacques Weber ou Michael Youn.
Arrivé sur nos écrans en 2005 dans l’émission de débats d’i-Télé Ça se dispute, ce journaliste du Figaro, qu’on croirait sponsorisé par Tati, est devenu pour certains l’incarnation de la subversion à la télévision. Auteur anonyme d’essais politiques malins à l’orée des années 00, dont le truculent les Rats de garde écrit à deux mains avec PPDA, Eric a, depuis, étendu avec soin sa présence médiatique. Cachetonnant chaque semaine sur i-Télé, donc, mais aussi dans l’Hebdo de France O et, of course, sur le plateau d’On n’est pas couché. Là, accompagné de son camarade Eric Naulleau, nos deux polémistes – qui ont depuis peu leurs marionnettes aux Guignols – font renaître sans le vouloir l’esprit du Bébête Show.

Dangereux extrémiste ?

Contrairement à Naulleau, qui aime faire chialer (la big Boccolini, par exemple), Zemmour se veut le pourfendeur du politiquement correct : l’immigration (allié du grand capital), le féminisme (une arnaque pour transformer les femmes en consommatrices et couper les couilles des hommes), l’esclavagisme (un invariant de toutes les civilisations), l’antiracisme (le voile de fumée pour occulter la soumission socialiste au libéralisme) sont ainsi quelques unes de ses marottes favorites. En fait, depuis Alain Soral – son double maudit –, on n’avait pas vu un tel bon client cathodique, capable par ses seules sentences déclamées sur un ton de prof tendance IIIe République de faire frissonner d’effroi ou de plaisir des téléspectateurs anesthésiés par des années de Druckerisation. Mais alors qui est donc ce type sur qui tout le monde semble avoir un avis ? Un dangereux extrémiste du petit écran annonçant l’avènement d’un communautarisme blanc ou un iconoclaste se jouant de la posture de l’homme qu’on adore détester ?
Pour en avoir le cœur net, on prend rendez-vous avec la bête, boulevard Haussmann, au siège du Figaro où Eric occupe le poste de reporter politique depuis le milieu des années 90. Plus élégant qu’à l’accoutumé – on en vient à se demander si ses sempiternelle chemises à carreaux ne sont pas un déguisement pour se la jouer prolo du PAF – aimable mais apparemment pressé – « Je vous donne une demi-heure ! » –, on le lance sur son ressenti quant à sa récente et inattendue popularité. « Je crois que je tranche avec ce discours idéologiquement correct qui domine la télévision, analyse-t-il, le doigt sur la bouche. Grâce à moi, des gens qui avaient le sentiment que leurs idées n’étaient pas défendues à la télévision ont le sentiment de mieux exister. »

Enfance à gauche

Si on ne saura pas précisément qui sont ces « gens », on comprend en revanche qui sont les ennemis – « Je les appelle les nouveau curés. » Soit : SOS Racisme, le Cran (Conseil représentatif des associations noires) et les Chiennes de garde qui n’hésitent pas à régulièrement exiger des sanctions contre le polémiste réac’. Ou bien encore les Inrocks qui, sous le titre « La nausée », évoquaient récemment « les propos ouvertement racistes » de Zemmour, référence à son intervention dans l’émission d’Arte Paris-Berlin où l’homme a choqué la doxa en parlant de « race blanche ». Un dérapage qui venait, selon eux, éclairer « les dérives de la télé spectacle à l’ère Sarkozy ». Mais, souverainiste forcené et antilibéral convaincu, Zemmour, hormis une taille voisine et un physique cartoonesque ultratélévisuel, n’a pas grand-chose à voir avec notre président.
Née en 1958 à Montreuil, d’un père ambulancier et d’une mère au foyer tous deux Juifs pieds noirs – « des bagarreurs nés » –, Eric est élevé dans un culte de l’effort où plane le spectre mortifère de l’échec : « Ma mère exigeait que je sois toujours le meilleur. J’avais le syndrome premier de la classe. » Féru d’histoire et fétichiste de la littérature (« Quand j’ai lu à 12 ans Illusions perdues de Balzac, ma vie a été bouleversée. Je voulais être Lucien de Rubempré. »), le jeune Eric gauchiste-cheveux longs-pantalons atroces coule une adolescence modérément wild à Château Rouge, bercée par Gotlib, les Stones et la lecture compulsive des grands quotidiens : « On ne volait pas, on fumait à peine. C’était une rébellion intellectuelle, très politique. On avait 15 ans et on s’étripait sur des questions de nationalisation. »

L’ENA le fuit

Mais les années 80 arrivent et avec elles son lot de désillusions : « C’est à cette période que le féminisme, l’antiracisme et l’idéologie gay, que j’exècre, ont été mis au premier plan par une gauche qui abdiquait devant les forces libérales. J’ai rompu avec elle en 1985 à cause de ça », nous explique Eric qui renouera néanmoins avec cette gauche pute et soumise aux forces du marché le temps d’un vote chevènementiste en 2002. Professionnellement, ça ne va pas fort non plus. Après avoir brillé à Sciences-Po, l’enfant prodigue se vautre à deux reprises aux concours de l’ENA. Le traumatisme de sa vie.
Dans le flou, il devient commercial puis concepteur rédacteur pour différentes agences de pub avant de se faire coopter par le journaliste Marcel Claverie, ex de Combat, au sein du Quotidien de Paris de Philippe Tesson. « Il y a chez Eric un côté très Jean-François Kahn dans cette posture pétrie de certitudes et d’idées paradoxales qui l’amène à parfois tenir des raisonnements spécieux », dit de lui ce dernier. En quête de reconnaissance, Zemmour se lance à son arrivée au Figaro dans une boulimie éditoriale, publiant à tout de bras une flopée de livres politiques dont un portrait de Chirac, L’homme qui ne s’aimait pas, qui lui offre, enfin, une porte d’entrée dans la grande famille des analystes politiques.

«Un côté naïf»

C’est paradoxalement grâce à un essai sur la lopétisation de la société, le Premier Sexe, que ce dragueur laborieux, aujourd’hui marié et père de trois enfants, amorcera sa tardive ascension médiatique. Sept ans après le Vers la féminisation d’Alain Soral, – « On m’a accusé de plagiat mais je ne l’avais pas lu » –, Zemmour enchaîne les apparitions et finit par se faire embaucher chez Stéphane Bern quand Soral, lui, entame son flirt avec le Front national, signant ainsi le début de son ostracisions télévisuelle. « Etant journaliste au Figaro, j’ai la chance d’avoir une assise plus solide que la sienne. On correspond beaucoup ensemble car on est en accord sur des tas de points, même si Alain est quelqu’un de plus physique que moi », admet Zemmour. En effet, derrière son discours à base de théories musculaires, se cache une petite chose fragile qui ne comprend pas tout cette hostilité à son encontre. « Il a un côté vraiment naïf, nous confie Victor Robert, MC de Ça se dispute. Ce n’est pas un provocateur, il est assez étonné de toute la haine qu’il peut susciter car lui voudrait plutôt plaire. »
Love me, please love me, tel est donc le cri étouffé de celui qu’on a vu, coiffé d’une perruque chez Ardisson, exécuter quelques mouvements de air guitare sur un riff d’AC/DC. Mais qui aime vraiment Zemmour ? S’il nous assure que des groupes entiers de fans se fondent dans le public d’On n’est pas couché pour le soutenir publiquement, on trouve aussi sur le web quelques joyeux spécimens.
Le reporter Paul Moreira, auteur d’un billet critique sur le Zem à l’occasion de la sortie de son roman pamphlétaire contre l’antiracisme, Petit Frère, se souvient : « Au bout de quelques jours, j’ai dû virer le post sur Zemmour à cause d’une attaque à base de commentaires à vomir venue d’un site identitaire, Français de souche. Zemmour est une star pour eux. C’est drôle que personne ne se pose la question : pourquoi, aujourd’hui, un gourou de l’extrême droite a une telle surface médiatique ? »

Contre la «foire aux identités»

Car si Zemmour, nous a à de nombreuses reprises bien fait marrer, face à Abd Al Malik notamment – « C’est vous le subversif quand vous dites que vous bénissez la France, pas les rappeurs ! » – ou Grand Corps Malade – « Vos textes sont un ramassis de rimes pauvres désespérantes ! » – cette défiance teigneuse qu’il entretien envers les Noirs et les arabes au nom d’une intégration républicaine d’un autre âge a tendance à nous inquiéter. « Je suis pour l’assimilation républicaine et la domination de la culture française sur les autres. Je suis sincèrement contre le multiculturalisme, contre cette foire aux identités », nous assure-t-il, lui qui n’hésite pas à systématiquement rappeler ses origines juives pieds noirs dès qu’il se sent enfermé dans l’image de grand bourgeois du Figaro.
« Avec lui, on est dans la réaction permanente au sens enfantin du terme, analyse Grégory Protche, éditorialiste sur Tropiques FM. On lui dit esclavage, il répond : “Oui mais les arabes et les Noirs aussi !” OK, donc si on est plusieurs à l’avoir fait, c’est moins grave ? Finalement, il vient démontrer que les minorités en France sont tellement bien intégrées qu’elles acceptent sans broncher d’être chaque semaine critiqués par un Blanc. Le contraire est-il aujourd’hui envisageable ? »
Au bout d’une heure et demie de discussion – « Vous m’avez bien eu ! », lâche-t-il en regardant sa montre – le flou continue de régner sur la hargne de cet admirateur de Bonaparte à défoncer les portes ouvertes de la bien-pensance. Puis, on repense à cette anecdote que nous avait rapportée Virginie de Clausade, lynchée par Zemmour à l’occasion de la présentation de son bouquin chez Ruquier : « On s’est parlé hors plateau et il m’a dit qu’il était désolé, que sa fiche ne m’était pas destinée et que si c’est moi ait pris, c’est parce que Marion Ruggieri avait annulé à la dernière minute. »

La menace des «nouveaux curés»

On note aussi que, malgré d’inlassables sentences débitées sur France O ou i-Télé et des velléités auteurisantes presque finkielkrautiennes, ce sont avant tout ses clashs qui le font médiatiquement exister. « Quand je vais aux fêtes du livre, 80% des gens me parlent de mes passages télé », nous confirme même l’intéressé. « Il vient combler un manque de l’époque : il y avait un appel d’air médiatique et comme la télé a horreur du vide, il s’est fait aspirer », analyse son compère Eric Naulleau.
Problème : lui qui se voit comme « un adversaire du système à l’intérieur du système » ressemble plutôt à l’un de ces rebelles intégrés, utiles au maintient du conformisme dominant car permettant aux téléspectateurs de vivre par procuration une révolte de salon. « Dès que les nouveaux curées le peuvent, ils demandent ma tête, mais comme je fais le spectacle, je suis toujours là et je m’amuse », conclue Eric, guilleret, avant de repartir se plonger dans ses dossiers. Flattant le poujadisme ambiant, Zemmour oublie juste au passage que cette posture consistant à s’occuper du sale boulot ne fait pas pour autant de lui ce subversif qu’il rêverait d’être. Normal, s’il l’était, soyez sûr qu’Eric ne serait plus à la télé.
Vincent Cocquebert

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