Paru dans Technikart n° 96
L’ascension et la chute d’un groupe de rock racontées à la manière d’une tragédie antique, l’Amérique de la route et des campus débarrassée de sa mythologie de pacotille: Douglas Cowie est un guitariste très moyen mais son premier roman, «Owen Noone & Marauder», démontre que c’est un grand écrivain. Yeah !
«Dans le Middle West, vous roulez sur une route plate, y a l’entrée d’un ranch tous les dix ou vingt kilomètres, la ville la plus proche est à sept cents bornes. Franchement, je me demande comment Jack Kerouac a pu trouver la route amusante », s’interroge Douglas Cowie, assis en face de nous et devant une bière, blonde et mousseuse comme lui.
Tee-shirt à rayures et jean baggy, il ressemble aux héros de son formidable premier roman, une histoire de route et d’amitié. Celle d’un groupe de rock, Owen Noone & Marauder, dont le nom est également le titre de son livre. Dans un vieux pick-up Ford, le duo à guitares sillonne les Etats-Unis en interprétant des versions pseudo-punk de vieilles chansons folk, sautant de bar en bar, de ville étudiante en ville étudiante.
Leur musique est diffusée sur les radios des campus. Et eux accumulent les kilomètres pour se rendre de New York à Los Angeles en passant par Iowa City ou Omaha, parce qu’ils ne voient rien de plus cool à faire que d’être un groupe de rock. Et que, contre toute attente, ça marche.
Avec ses rouflaquettes funky et des airs d’étudiant studieux, son rire communicatif et sa mine candide, Douglas Cowie a plus le profil d’un fan de Beck que du guitariste de Metallica. Un type tout simple de 27 ans avec qui c’est un plaisir de parler musique. « Les groupes que j’écoute le plus ? Yo La Tengo, Sloan, Jon Spencer Blues Explosion, Wilco, Flaming Lips… Mais je vous dirais peut-être autre chose demain. »
Cette accumulation de noms disparates comble la quasi absence de références d’Owen Noone & Marauder. Ce n’est pas la moindre de ses réussites, chacun pouvant s’identifier aux expériences musicales de ses héros. Soudain, Cowie fait une confession : « Ah, j’oubliais : j’adore Lionel Ritchie. » Et il entonne All Night Long, avec entrain. Bon… Et le pire groupe du monde ? « Là, je sais pas. J’ai joué dans deux groupes : un au lycée, Kids Tiger, et un en Angleterre, Probably Your Teachers. C’était peut-être les deux plus mauvais groupes du monde… »
Bref, Cowie ne se la pête ni à l’oral, ni à l’écrit d’ailleurs, comme le démontre son style simple et fluide. Pourtant, comme celle de ses héros, son histoire est une success-story improbable. En octobre 2000, ce rejeton de l’upper middle class qui a grandi dans la banlieue de Chicago et a suivi des études de « creative writing » dans une université de l’Etat de New York, commence la rédaction de son roman. Par l’intermédiaire de son agent, il en fait lire quelques pages sur des foires. Coup de bol et de talent : le manuscrit s’arrache et les demandes de traduction commencent à pleuvoir. Le succès d’estime est tel outre-Manche et Atlantique que la société britannique Film Four a déjà acheté les droits pour l’adaptation cinématographique.
Mais la force d’Owen Noone & Marauder, c’est de ne pas verser dans la chronique glamour de l’ascension d’un groupe. Non, Douglas Cowie montre à la perfection pourquoi le rock’n’roll, cinquante ans après son explosion, demeure la seule chose à peu près excitante pour une Amérique silencieuse qui a tourné le dos à l’ambition d’un destin hors-normes.
« Je n’avais jamais réfléchi à grand-chose d’autre qu’à moi-même et au fait que tout le monde m’était redevable, constate le Marauder/narrateur, depuis mes camarades étudiants jusqu’à mes parents qui, lorsque je leur parlais à partir d’une cabine téléphonique, me disaient de prendre un boulot dont je n’avais nullement envie, tout simplement parce qu’ils désiraient être fiers de leur fils. Je ne m’étais jamais dit qu’ils désiraient pour moi bonheur, confort et succès. Simplement, ces termes n’avaient pas le même sens pour eux et pour moi. En fait, j’avais tout raté : mauvais poète, mauvais fils, personnalité étriquée, égocentrique. »
Logique, donc, que ce héros paumé s’en remette au magnétique ami qu’il s’est fait : Owen, la star, ex-semi-pro du base-ball, fils d’un homme politique républicain qui l’a paradoxalement laissé en carafe pour se lancer dans sa croisade pour les valeurs familiales. Lui, « le Marauder », comme l’a surnommé son complice, qui n’est le fils de personne. Il a abandonné un avenir de daube à Peoria, dans l’Illinois, pour suivre la première personne un peu charismatique qu’il ait jamais croisée dans sa vie. « Je n’avais jamais regardé au-delà du présent immédiat, jamais rien vu derrière ni devant moi. Debout dans la cuisine, (…) je me suis dit que le moment était peut-être venu de se lancer enfin dans quelque chose à laquelle je pourrais croire. Bien sûr, je ne savais pas à quoi je croyais. Mais j’ai commencé de penser que tel était le cas. »
Contre toute attente, Owen et Marauder gagnent leur improbable pari. Leur groupe a du succès et, comme il se doit, les galères ne sont pas loin. C’est aussi ça, le sujet de Owen Noone & Marauder. Pas besoin de sexe – malgré quelques groupies –, pas de drogue et même pas tellement de références rock’n’roll.
Le destin, lui, est intraitable : « Entre leur dernier album et celui-ci, Owen Noone & Marauder ont été très occupés à passer du statut de coqueluches indies aux ventes à six chiffres, (…) sans compter une publicité pour les pantalons de velour Arroyo et de tonitruantes revendications de paternité. Toutes ses réussites ont, semble-t-il, gâché le mélange jadis puissant d’énergie, de bonnes chansons et d’incapacité à jouer correctement qui constituait leur signature et leur charme », écrit le magazine Rolling Stone à la sortie de leur deuxième album. Une fiction plus vraie que nature.
Owen Noone & Marauder est un roman d’initiation classique comme Gatsby le magnifique ou même le Dernier des Savage. Un narrateur un peu falot raconte sa vie et ses sentiments au contact d’une personnalité magnétique : « Je ne décris pas seulement une ascension. J’évoque toute la faiblesse des héros et la question de la popularité et de l’impopularité en général. »
Cowie se marre : « Quand on y pense, c’est quand même l’histoire de deux gros mauvais qui rencontrent le succès, on ne sait trop comment. » Le pire groupe du monde ? « Ah si, je sais : Supertramp. Je les hais ! »
«Owen Noone & Marauder» (Christian Bourgois). 378 pages, 24 €.
Douglas Cowie, La life
1977_Naissance à Elmhurst, dans la banlieue de Chicago. Ses parents bossent dans la finance.
1981_Découvre «All Night Long». C’est décidé, il sera Lionel Ritchie.
1997_Etudie les lettres à la Colgate University dans l’Etat de New York, crée son premier groupe de rock: Kids Tiger.
2001_Devient prof à l’université d’East Anglia. Lance un second groupe: Probably Your Teachers.
2005_Sort son premier roman, le superbe «Owen Noone & Marauder».
UN BON AUTEUR À 85%
«Je, la mort et le rock’n’roll, une histoire vraie à 85%» de Chuck Klosterman se révèle comme le pendant journalistique et lettré du roman de Douglas Cowie.
«Pourquoi le meilleur choix de carrière qu’un musicien puisse faire est d’arrêter de respirer ?» C’est pour répondre à cette angoissante question que Chuck Klosterman sillonne l’Amérique. Hypocondriaque assumé (il craint d’être atteint du syndrome de Cotard, qui consiste à se croire mort), il prend donc la route pour exorciser ses démons et se rendre sur les lieux des morts du rock plus ou moins célèbres.
Exemples: la salle où, lors d’un concert de Great White, un incendie fit cent victimes en 2003; le champ où eut lieu le crash de l’avion de Lyner Skyner; le carrefour qui fut fatal à Duan Allman (Allman Brothers) et à sa moto… Sa rédactrice en chef à «Spin Magazine», la bible du rock US, a-t-elle été satisfaite des reportages qu’il en a tirés ?
«Je, la mort et le rock’n’roll, une histoire vraie à 85%» ne le dit pas… Mais on peine à le croire. Comme un fait exprès, la plupart de ces lieux mythiques ne lui évoquent pas grand-chose. En fait, ce long voyage solitaire est surtout l’occasion de divagations drolatiques, touchantes ou paradoxales. Ainsi, on apprendra que seuls les albums vendus à plus de dix-sept millions d’exemplaires (Led Zeppelin, Boston, Fleetwood Mac…) conviennent à la traversée des plaines désertiques du Montana. Que lorsque Kurt Cobain s’est suicidé, Pearl Jam était bien plus populaire que Nirvana. Ou que Klosterman identifie les femmes de sa vie aux membres successifs du groupe Kiss (un des passages les plus jouissifs du livre).
Car, question musique, ce fan de hard rock, remarqué avec un premier roman où il évoquait sa jeunesse dans le Dakota, a gardé les goûts d’un petit gars du middle-west. Mais, nous dit-il, «plus que la musique que l’on aime, ce qui compte ce sont les sentiments qu’elle vous inspire.»
Pour finir, citons cette petite fable qui évoque le premier martyr du rock et son guitariste, «Waylon Jennings, le membre du groupe de Buddy Holly demeuré célèbre pour ne pas avoir embarqué sur cet aéronef fatal à destination de Moorhead, Minnesota; il céda sa place dans l’avion et prit la route. (…) Il eut une longue vie que Buddy Holly ne connut jamais. Mais, à présent qu’ils sont morts tous les deux, je ne suis pas sûr qu’il vaille mieux passer à la postérité comme narrateur de “Shérif, fais-moi peur”. (…) S’il n’y a pas de vie après la mort, le legs de Buddy Holly est ce qui s’en rapproche le plus. Peut-être Buddy Holly eut-il plus de chance que nous ne voulons le croire. Ce qui, évidemment, soulève une autre question: pourquoi voulons-nous vivre ?»
«Je, la mort et le rock’n’roll» (Naïve) 309 pages, 22 €.

