Technikart - Culture et Société

Bannière
baner

La France est-elle devenue une île ?

Vote des internautes: / 0
NulTop 
Paru dans Technikart n° 96

DE «DOLMEN» À MICHEL HOUELLEBECQ, L’ÎLE EST DEVENUE UN SUJET À LA MODE. ET SI C’ÉTAIT POUR OUBLIER QUE LA FRANCE EST DEVENUE UN GIGANTESQUE ALCATRAZ, UNE INSULARITÉ RÊVÉE QUI CACHERAIT UN ISOLATIONNISME SUBI ?

 

Cet été, il y avait ceux qui bronzaient topless en Corse (Claire Chazal), ceux qui regardaient les rescapés d'un crash d'avion («Lost») ou la carte postale bretonne que TF1 leur avait envoyée («Dolmen»). Il y a aussi les courageux qui ont vu le blockbuster de Michael Bay («The Island») et tous ceux qui ont lu le dernier livre de Michel Houellebecq («la Possibilité d’une île»). La rentrée était donc placée sous le signe des îles. Cela n’a pas échappé aux hebdos, qui ont glosé sur la tentation de l'île, l'île des possibles, l'insularité nouvelle tendance… Parce que le journaliste garde des souvenirs émus de ses cours de philo, il a également repéré le point commun entre toutes ces îles précédemment citées: elles n’existent pas. Ce sont des utopies, selon le néologisme de Thomas More, pour s’échapper ou se prouver qu'on est capable d'y survivre. L’insularité serait ainsi une porte de sortie dont nous ne serions pas dupes. Le socio-psy de comptoir de «Technikart» aimerait ajouter une nuance. L’île n’est peut-être pas si lointaine, c’est tout bonnement la nouvelle forme du paysage social français: le «non» au traité constitutionnel, les JO 2012 qui nous échappent, les jeunes qui se barrent pour «réussir» à l'étranger (voir «Technikart » n° 95), François Pinault qui déménage son projet de fondation de Boulogne-Billancourt à Venise…

MICROCLIMAT SINISTRE
Nous nous retrouvons isolés géographiquement et politiquement avec un microclimat au goût de sinistrose: 73% des Français se disent pessimistes sur l’évolution de la situation économique selon l’institut CSA. Et seuls 24% des cadres et professions libérales se déclarent optimistes, contre 51% il y a un an. Ce détail fait sens: sur notre île, le nouveau Robinson est plutôt élitaire, il vient de se réveiller et commence à comprendre. De l'humanitaire Martin Hirsch au président du directoire de Publicis, Maurice Lévy, le constat est le même: nous sommes I-SO-LÉS, comme le tiers de ces Français qui ne part pas en vacances, ce simulacre de fuite... On vit dans «la Société de la peur» assure même Christophe Lambert, ce pubard dont le livre suinte le flip du lendemain, au point de souhaiter ardemment l’avènement de Highlander-Sarkozy pour nous libérer en 2007.

GRANDE PRISON
Patrick Fauconnier, grand reporter au «Nouvel Obs», explique, lui, qu’il n'y a plus de «passage» possible dans la société et que la méritocratie ainsi que l'Education nationale fabriquent surtout des exclus: seuls 37% d'une génération accède à l'enseignement supérieur, contre 51% dans les autres pays de l'OCDE, ce que n'importe quel élève de lycée professionnel sait depuis belle lurette. Le jeune urbain vit sur une île prison depuis des années: il lui faut un CV anonyme ou du piston pour en sortir, vingt stages non rémunérés pour y survivre, des testings pour entrer en boîte… L'insularité masque donc notre isolationnisme. Nous rêvons d’îles pour mieux oublier que nous vivons déjà sur une qui n’est pas loin de ressembler à Alcatraz. On se focalise sur l’extérieur pour oublier l’intérieur, comme le dénonce le sociologue Patrick Michel dans «la Fabrique des meilleurs» en réfutant l'idée même d'un «choc des civilisations » qui perpétue notre insularité, en occultant que le choc n’intervient pas «entre les civilisations» mais «dans la civilisation».

LA POSSIBILITÉ DE L’ILÔT
Et demain ? demandent les pessimistes. On risque de se recroqueviller sur nos réflexes de prisonniers, ce que les spécialistes des îles appellent l'insularisme, «la propension des insulaires à cultiver à l’excès leur spécificité pour mieux affirmer leur identité». On imagine des tensions grandissantes, des enfermements qui se multiplient, une île assumée où les habitants fabriquent leur propre îlot. Premier signe ? Un des espoirs de lutte contre la violence réside dans la biométrie: le moyen d'identifier un individu sur un aspect physique afin de le faire entrer ou non dans des lieux aussi symboliques qu'une école ou son lieu de travail. Ça a commencé avec les prisons. Avec le temps, les mieux placés de l’île défendront leur territoire bec et ongles, on parlera peut-être alors d'«isola-sionisme». L’idée vous fait peur ? Reste la fuite, l'exil, l'ex-île donc. Vous voyez, on n’en sort pas.

 

You are here Archives La France est-elle devenue une île ?