Paru dans Technikart n° 96
Il y a les films, il y a les séries et il y a HBO. La maison des «Soprano» fait mieux que boucler la boucle télécinéma. Elle invente une troisième voie: historienne, journalistique, moderne. «Action !»
La nouvelle production des studios HBO s’appelle Rome et ce n’est pas pour les enfants. On y voit des femmes prendre des bains de sang et adorer des dieux occultes, des légionnaires bourrés qui s’égorgent dans les ruelles et du sexe à peu près toutes les dix minutes. Dans le deuxième épisode, Atia, la nièce intrigante de César, se fait prendre par un de ses esclaves et ventiler par les autres tandis que son fils, le jeune Octavian, regarde en silence.
Une scène que vous ne verrez jamais à la télé américaine « normale », encore moins au cinéma où, contrairement à l’idée reçue, pas grand-chose n’est admis en dehors de la classification « R » (interdit aux moins de 17 ans, moins de 5% de la production hollywoodienne).
Un cinéma qui n’existe pas en salles
Rome évoque tour à tour les dramatiques télévisées des années 70 où l’on disait la vérité crue sans se défaire du romanesque (I, Claudius) et les marges hallucinées du cinéma bis de la même époque (Caligula). La série prend naturellement sa place dans le line-up « Histoire » de la chaîne câblée, auprès de Deadwood (le Far West), Carnivale (la Grande dépression) et Band of Brothers (la Seconde Guerre mondiale), constitutifs d’une entreprise de démystification qui regarde là où personne ne daigne poser les yeux.
Si Rome tient seule sur ses deux pattes, on dénote pourtant une identité commune à toutes les productions HBO : filmées « in your face », avec une distance froide mais jamais exempte de compassion (Kubrick meets Arthur Penn ?), elles sont belles, denses, subversives. A force de répéter qu’ils ne font pas de la télé (« It’s not TV, it’s HBO »), les boss de la chaîne ont façonné un cinéma qui n’existe pas en salles. Chris Albrecht, patron du département séries : « On fabrique du spectacle intellectuel. Mais ça ne marche que si le spectateur y met du sien. »
«Pas un show télé»
Notre investissement de patate de sofa est au cœur de la mise en scène HBO, un terme ici à réinventer puisqu’il englobe l’image et l’écrit : impossible d’aller pisser pendant The Wire, sous peine de planter l’enquête des flics de Baltimore. Pour son créateur David Simon, « The Wire n’est pas un show télé. En même temps, je sais que je ne fais pas du cinéma et que ce n’est pas un livre. C’est autre chose. Ce qui m’intéresse, c’est la vérité journalistique d’un sujet. Les faits, rien que les faits, et l’humanité qui va avec. Je préfère atteindre ça et que les spectateurs comprennent 75% de ce qu’on raconte, plutôt que de sacrifier la vérité pour leur mâcher le travail. »
Avec ses séries, HBO pousse vers une évaporation du format « épisodique » de la télé : pas de cliffhangers (fin à suspense), pas de « résumé de l’épisode précédent » (à l’exception de The Wire), rien qu’une continuité serrée, organique. Comme un long film de treize heures. Simon : « Treize heures, c’est bien. Prenez les deux premiers Parrain : pourquoi c’est si beau et si riche ? Parce que le film court sur six ou sept heures. J’ai toujours pensé qu’on ne pouvait pas monopoliser la vie des gens pendant treize heures pour leur vendre de la merde. »
Le business du DVD
Pour ça, HBO, à égalité avec Hollywood (la chaîne appartient à Warner), y met le prix : 100 M $ – record absolu à la télé – ont été déboursés pour tourner Rome dans les studios Cinecitta où Charlton Heston, cinquante ans plus tôt, enfilait les sandales de Ben-Hur. 100 M $ pour une série vue par, allez, quatre millions de personnes aux Etats-Unis, ça fait, quoi ? Zéro bénèf ? En fait, beaucoup plus… en DVD : 800 000 coffrets vendus pour chaque saison des Soprano, cinq millions de l’intégrale Sex and the City déjà écoulés dans le monde.
Parole à l’ami Joss Whedon, qui vient de réaliser Serenity : « C’est là que tout converge. Ce qu’on attend d’un film ou d’une série aujourd’hui, comment on les fabrique, tout ça est en train de changer. Peu importe les supports, télé, film, Internet : tout s’achète et tout se vend en DVD. L’hybridation commence là. »
«The Wire, sur écoutes» et «Band of Brothers»: DVD zone 2 (Warner).
«Deadwood»: en novembre sur Canal+. «Rome»: début 2006 sur Canal+.

