Sur la terre du puritanisme, l’imagerie sexuelle lourdement chargée d’American Apparel hérisse les féministes de la côte Est, qui ont appuyé trois anciennes salariées ayant déposé plainte pour harcèlement sexuel (il aurait distribué des sex-toys et tenu des propos dénigrants envers les femmes). Dov ne cherche même pas à se défendre – « Oui j’aime le sexe et je regarde des films porno. Tous les gens de notre génération aiment baiser et c’est très bien comme ça. Moi, je ne suis pas hypocrite, je ne m’en cache pas » – tout en réfutant l’ultra-sexualisation de sa marque – « Tout le monde joue la carte de l’érotisme, aujourd’hui. Nous, pas plus que d’autres. »
On l’aura compris : pour Dov, le mal qui menace la société américaine n’est pas le cul, le terrorisme ou l’ultralibéralisme, c’est le politiquement correct. Ses troupes connaissent d’ailleurs par cœur son slogan préféré, « P. C. oppression ! », en version originale.

Après les tee-shirts, le cinoche ?

Histoire de bien se faire comprendre, il se lève et mime tous ces croisés gauchistes qui veulent lui couper la tête. Sa copine se réveille. « Je n’ai aucun problème avec la droite : je les laisse prier, ils me laissent baiser ! La gauche, en revanche, veut m’imposer sa vision du monde. Ils arrivent avec une cassette de Michael Moore dans une main et un bouquin de Naomi Klein dans l’autre et ils veulent me dicter mon comportement. Bullshit !!! Ils considèrent que le capitalisme est, en soi, synonyme d’enfer. Moi je préfère agir plutôt que de parler. Si je peux faire comprendre à la société que le développement économique peut aller de pair avec le développement social, j’aurais gagné mon pari et réussi à changer l’Amérique. »
La soirée touche à sa fin, Dov nous raccompagne à l’hôtel et s’excuse ne pas avoir prolongé les festivités : « San Diego est une ville moisie où l’on ne peut pas s’éclater. » Il en profite pour nous annoncer son nouveau défi : monter une boîte de prod’ et dégotter les futurs génies du cinoche américain. « Je veux des gens qui explosent les cadres et soient funky ! Il faut s’amuser un peu, putain de merde ! »


 

American Apparel, les chiffres

 

36_L’âge du boss, Dov Charney.

1997_La date de création d’American Apparel.

2003_L’ouverture des trois premières boutiques à Los Angeles, New York et Montréal.

70_Le nombre de boutiques ouvertes en l’espace de quinze mois.

250 M$_Le chiffre d’affaires annuel.

5 000_Le nombre d’employés à travers le monde.

13,5 $_Le salaire horaire moyen des ouvriers (le salaire minimum américain est de 5,5 $).

55 heures_Le temps de travail hebdomadaire moyen chez American Apparel.

65_Le pourcentage de coton «made in USA» utilisé par American Apparel. Le reste provient essentiellement du Mexique.

0,55 $_Le coût moyen de fabrication du tee-shirt.

15 $_Le prix de vente moyen du tee-shirt.


 

LA FIBRE ÉTHIQUE ?


A l’usine de Los Angeles, on pratique les 60 heures par semaine et on est payé à la pièce sous l’œil du boss et de… Lou Reed. Visite guidée.

«Legalize L.A.», «American Apparel es la compania rebelde»… Sur l’immense bâtiment rose situé à Downtown L.A – a quelques encablures du ghetto black de Watts –, les slogans à la gloire de l’entreprise mettent direct dans l’ambiance. Ici, on cultive sa différence et on érige l’autocongratulation en valeur suprême. Direction le 7e étage: le vacarme des machines est saisissant. Walkman sur les oreilles et masque de protection sur le visage, Latinos et Asiates s’affairent au milieu des portraits déjantés du chef Dov Charney et d’une sérigraphie de Lou Reed.
La chaîne de production tourne de 9h00 à 1h30 du matin, «mais pas avec les mêmes personnes», prend soin de préciser l’assistante qui nous sert de guide. «De manière générale, nous faisons en sorte que le personnel ne travaille pas plus de 60 heures par semaine», ajoute t-elle. Motivés par le système de rémunération à l’unité, certains ouvriers se verraient bien exploser les horaires.
Ici, on sort en moyenne un million de pièces par semaine (85% pour le compte d’American Apparel et 15% pour d’autres marques). Toutes les trois heures, les ouvriers ont droit à des exercices physiques, histoire de se détendre. Dans un coin, deux mamies mexicaines tapent la discute, à peine perturbées par la coupure de courant qui vient de plonger le QG dans le noir. A la cantine, l’ambiance est surréaliste: prolos latinos et branchés de la côte Ouest se côtoient dans un joyeux bordel. «La mixité sociale, c’est une des forces d’American Apparel», lâche notre guide.
Elle nous emmène à la salle de contrôle qualité. La sélection est impitoyable: le moindre petit défaut et le tee-shirt part à la poubelle. Pour Quentin Nguyen, fondateur de la marque Mr T, c’est la force d’American Apparel: «Je me fournis chez eux car c’est de la super bonne qualité. En plus, les coupes sont très sexy. Il n’y a pas photo avec des marques comme Canvas ou Alternative Apparel qui essaient de les concurrencer.» Lorsqu’on fait part du compliment à Dov Charney, il lâche négligemment: «I know , I know…»