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Sidney

Paru dans Technikart n° 78
Alors que le hip hop fête aujourd’hui ses vingt ans, Sidney importait en 1984 le smurf et le scratch en France dans son émission « Hip Hop ». Culte ? Culte !

1 • QUELLE IMPORTANCE ÇA AVAIT À L’ÉPOQUE ?
« Ringard, Sidney ! », déclarent ceux qui, deux secondes de recul plus tard, vous expliquent, le sourire élastique et d’un ton familier, ô combien Siiiiiiid-neyyyyyyy fut important pour eux. Tel un pote qu’ils auraient connu, l’ami télévisuel du premier show rap sur une antenne française et mondiale –en l’occurrence TF1–, l’un des premiers Noirs animateurs pour une télévision française attardée, celui qui va incarner le rendez-vous immanquable d’une partie de la jeunesse de l’Hexagone pendant un an. Nous sommes en 1984 et la déferlante « Hip Hop » (« H.I.P. H.O.P. ») va tout renverser sur son passage. Elle fascine aussi bien le jeune François que le jeune Mouloud, prêts à sauter le repas dominical pour ne rien perdre de cette oxygène artistique, sociale, culturelle et « rencontrer » un Afrikaa Bambaataa, un Futura 2000, un Kurtis Blow. Et aussi : toute une scène française naissante, du virtuel anonyme à la vedette en devenir.
Petits pas zigzaguants, savonneux, hypnotiques, agités de secousses vibratoires inédites dont on chercherait à percer le mystère en visionnant toute K7 estampillée made in New York, ambitionnant trois secondes de lumière profilée dans des baskets de marque, un blouson Starter et des gants blancs que l’on ne quitterait plus que pour s’endormir : le plateau de « Hip Hop » est le cœur du relais d’une culture urbaine américaine frémissante sous Reagan. Et Sidney, son passeur historique. La prestation des groupes de rap, de smurf, de graffiti fascine les téléspectateurs, heureux de se laisser vivre à travers des nouveaux héros dont l’énergie artistique et sociale se manifeste dans toute sa magnitude là, « sur TF One ! »
Sidney était bassiste, paraît-il, issu d’une famille d’artistes, protégé de Marie-France Brière, directrice des programmes de Radio 7 –l’une des radios libres qui insufflaient à l’époque un nouveau souffle–, sur laquelle il partageait sa passion de la funk. « Ecoutez la basse », la musique des « décalés ». On aimait le son américain ? On était gâtés comme des caries. On se retrouvait dans les boîtes telles la Main Bleue, l’Emeraude, le Pacific, le Poney Club. « Des gens venaient pour apprendre, être au courant de ce qui se passait, s’amuser », comme dirait plus tard l’un de ses acolytes, DJ Chabin, également pilier avec DJ Dee Nasty de l’émergence de cette culture en France.

Ouais, gros, c’était déjà eux les princes de la ville, tandis que d’autres se prenaient pour des « voyous » à la Montana ou à la « Warriors », nourrissant les clichés de « Paris match » sur ces méchants zoulous et détournant les principes pacifiques et artistiques de la Zulu Nation de Bambaataa. Car la mode de se la jouer voyou passait par là, et tant les fils de président que les enfants de la classe ouvrière française prenaient un malin plaisir à s’encanailler. La petite connerie d’adolescent allait pourtant leur coûter cher. Cette culture, qui permettait aux habitants du XVIe comme du XVIIIe arrondissement de se retrouver, partager le même intérêt pour l’expression urbaine américaine de l’époque dans un mélange cosmopolite inédit (noir + arabe + blanc), serait dirigée vers une voie de garage, alors qu’une sincère passion pour ce milieu s’exprimait. Une France déciderait que le hip hop est mort, et une autre –celle de Sidney– retournerait dans l’ombre.

2 • POURQUOI PARLER DE SIDNEY AUJOURD’HUI ?
Dans cette ère nostalgique où se vautrent les trentenaires et au sein de laquelle les publicitaires voudraient que nous nous réfugions tous, Sidney représentait une autre idée de ce que peut apporter de mieux la culture américaine francisée : un terrain pour l’expérimentation où la capacité d’enfants souvent en quête de repères pouvait s’exprimer sans chi-chi, presque naïvement, prêts à se cabosser le front, casquettes vissées sur le crâne. Rien à voir avec cette hernie de culture hip hop actuelle dont les acteurs, jeunes ou plus vieux, savent très bien qu’ils sont piégés dans une culture de l’image cinématographique et vidéo consensuelle qui insulte l’idée même d’expression alternative hip hop.
Aujourd’hui, à l’heure où l’on célèbre les vingt ans de la culture hip hop en France comme pour l’anniversaire d’un parc de dinosaures, alors que le public français est incapable de soutenir ses propres artistes dans une scène qui serait organisée, réfléchie, solidaire et combative, que seule une poignée de vrais talents –le collectif de danseurs Jeu de Jambes ou la compagnie Etha Dam aux dernières Rencontres urbaines de la Villette, par exemple– exprime ce qui rythme le hip hop (création, sens, action), qui est prêt ?

3 • ET ENSUITE ?
Aujourd’hui, Sidney officie en tant que DJ dans des boîtes parisiennes ou de province car il a, lui, une vraie famille à nourrir. Pas celle qui s’est prétendue exister et qui n’a pas su, pour lui et d’autres, offrir les moyens de sa contribution. Reconnaissant, la larme à l’œil et un sourire tout autant élastique sur les planches du Trabendo où il anime les « Sunday School » –un tremplin pour jeunes artistes, filmé–, Sidney incarne toujours, encore et pour longtemps la médiatisation et popularisation de la culture smurf en France. Ringard avez-vous dit ? Peut-être. Mais deux secondes plus tard, avec du recul, on sait qu’il fait partie de la famille.

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