Paru dans Technikart n° 78
PUNKS, VOYOUS, RÉVOLUTIONNAIRES OU GONZO-REPORTERS, ILS ONT ÉCRIT LA GRANDE HISTOIRE DE « LIBÉ ». CELLE QUI SENT LE SOUFRE, LOIN DES FLONFLONS QUI RYTHMENT LES CÉLÉBRATIONS DES TRENTE ANS DU QUOTIDIEN. AVEC, PAR ORDRE D’APPARITION : PIERRE GOLDMAN, ALAIN PACADIS, CHARLIE BAUER, LES BAZOOKAS, SERGE JULY, JACQUES MESRINE ET LES AUTRES…
« JE SUIS NÉ JUIF ET EN DANGER DE MORT. » PIERRE GOLDMAN (« SOUVENIRS OBSCURS). « LIBÉ, EN 77, C’ÉTAIT L’APOCALYPSE. » JEAN GUISNEL (LE 27 OCTOBRE 2003).
« La haine est le visage le plus clair de la conscience révolutionnaire. (…) L’idéologie du prolétariat, ce n’est pas seulement le savoir de la lutte de classe comme moteur de l’histoire, c’est aussi la pratique et la connaissance concrète de la lutte à mort que se mènent la bourgeoisie et le prolétariat. C’est une manière de vivre en combattant : c’est une éthique au sens strict du terme. (…) Voici les premiers jours de la guerre populaire contre les expropriateurs, les premiers jours de la GUERRE CIVILE. » Voilà ce qu’écrivait, début 1969, Serge July avec ses amis Alain Geismar et Erlyn Morane, dans Vers la guerre civile, un livre qui va marquer l’histoire de l’extrême gauche : Mai 68 était une récréation bourgeoise, un hors d’œuvre sympathique, un essai qu’il va maintenant falloir transformer.
Les maos (maoïste en langue gauchiste), constitués en Gauche prolétarienne (GP), réclament le plat de résistance. Benny Lévy, alias Pierre Victor, le gourou de la secte, donne le menu : ce sera « prolétarisation et militarisation » pour ceux qui ont faim de révolution. En clair, des stages ouvriers dans la France profonde (si possible longs et chiants) et le développement d’un bras armé de la GP : la NRP (Nouvelle révolution prolétarienne). Objectif : faire de l’agit-prop’ chez les prolos, foutre le bordel, saboter l’outil de travail, casser la gueule aux petits chefs, enlever des patrons et préparer militairement le Grand Soir. La Révolution aura trois couleurs : le bleu de travail, le kaki du guerrier et le rouge vif de l’étoile communiste et du sang impur qui abreuvera un jour nos sillons.
Quatre ans plus tard c’est l’heure du premier bilan. Le programme de Benny Lévy a laissé de nombreux militants sur le carreau (dépressions, suicides, prison, vies détruites), et le Grand Soir n’est pas pour demain. Les plus malins vont prendre la tangente ou rentrer dans le rang. Serge July continue le combat en créant avec d’autres Libération. A la réunion des Chrysanthèmes, la GP se dissout. La majorité renonce à la lutte armée (July, Geismar, Benny Lévy…) et une minorité d’irréductibles ne veut pas lâcher le morceau. Continuer la lutte ou rentrer dans le rang ? Vie civile ou clandestinité ? Collaborer ou résister ? Obéir ou tout faire péter ? Jusqu’à la fin des années 70, à Libé, le quotidien de l’ex-GP, la question restera posée. Et jamais totalement tranchée. Pour corser l’affaire, Serge July ouvre son journal aux cultures de la marge : homos, féministes, prisons, maos jusqu’au-boutistes, jouisseurs provocateurs et (ex)-taulards (en cavale) constituent un cocktail explosif qu’a mijoté July pour faire de son canard le quotidien le plus déjanté de l’ère Giscard.
SOUVENIRS OBSCURS
10 mars 1977. Premier match entre les punks et les gauchistes : Goldman vs Pacadis. Goldman Pierre, ex-taulard révolutionnaire (voir encadré page 85), braqueur de pharmacies et auteur d’un livre culte, Souvenirs obscurs d’un juif polonais, qui lui a permis de s’extraire de six années de zonzon. Costard-cravate, poil ras, cocotant l’eau de toilette à dix mètres. Dans le décor craspeck du Libé bohème de la rue de Lorraine, Goldman jure un peu. Tout autant que Pacadis, son double inversé qui arrive régulièrement au petit matin au journal finir sa nuit de défonce. La gueule en vrac, le vomi a bord des lèvres et le cheveu gras et pelliculé. Paca chlingue, mais on l’aime bien.
Il y a deux jours, Alain était chez Serge Gainsbourg pour Façade, le mag’ hype du Palace. Tous les deux, ils ont parlé de Belleville, des Arabes, d’héroïne et de nazi-punk. Pas vraiment la tasse de thé de Goldman et de ses copains cachers. Ou blacks. D’autant que ce jour-là, Paca se pointe avec une croix de fer. Et là, c’est le drame. Après plusieurs mois d’enquête, Technikart vous livre les différentes versions de ce premier choc des cultures. « Il s’est précipité sur un Pacadis sidéré et a commencé à lui donner un coup de marteau sur la tête », nous dit Jean Guisnel, aujourd’hui grand reporter au Point. « Vu l’état de Paca, s’il s’était mangé un coup de marteau, il serait mort sur le coup », rétorque Kiki Picasso, du gang des Bazookas. Autre version, d’un journaliste anonyme de Libé : « En fait, ils étaient trois dans ce coup-là : Goldman, et ses deux potes, Sam et Momo. » Nous avons retrouvé Momo, qui confirme qu’il est effectivement présent au moment de l’embrouille. « Faut arrêter de déconner, y a eu une bousculade entre Goldman et Pacadis, ça a duré dix secondes et après ils ont dû devenir copains ! », relativise Gilles Millet, le grand globe-trotter de Libération. Pacadis, lui, n’a rien compris. Ce n’est que plus tard, comme il le précise dans son journal, qu’il apprendra que celui qui l’a agressé, c’était Goldman ! Alors, tout ça pour ça ? Non : Momo explique : « Nous, on était des stals’, purs et durs. Le rock’n’roll, la culture pop, on n’y était pas du tout. En arborant une croix de fer, les punks touchaient au sacré. Et ça, ça pouvait pas passer. »
« C’EST UN DUR À CUIRE, INUTILE D’INSISTER, DESCENDEZ LE À LA CHAMBRE À GAZ » CHARLIE BAUER (« FRACTURES D’UNE VIE »).
FONDATION RÉACTIVISTE
Qui sème la provo (punk) récolte de temps en temps une paire de claques maos. Et pas que. Acte 2 : les Bazookas en guerre contre la Terre entière (ou presque). Eté 1977. C’est la grande manif’ de Creys-Malville, un rassemblement d’écolos et d’autonomes mobilisés contre le projet d’une centrale nucléaire. Libé couvre l’événement. Problème : la manif’ dégénère et on compte un mort. Le surlendemain, Kiki et son commando graphique interviennent dans le journal en redessinant la photo de la victime, avec ce petit commentaire : « CON MORT. On va pas pleurer pour lui, je vous le dis. Faut être con pour mourir. Moi, j’étais dans mon lit. Pour le nucléaire avec les réactivistes. » Pour bien enfoncer le clou, la Fondation réactiviste, groupuscule politique bidon derrière lequel se cachent les Bazookas, se déclare pour le retour à l’antisémitisme. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, Kiki Chapiron se fait choper par Goldman et son pote Sam. « Ils nous ont pris la tête, alors on leur a dit : “Vous avez rien compris, c’est de l’Art.” Du coup, Sam a dû m’en retourner une accompagnée d’un : “Et ça, c’est de l’Art ?” »
L’événement est loin d’être anodin. Bazooka plombe l’ambiance. Une partie de la rédaction du journal craque. Du côté de nombreux lecteurs de Libé, c’est l’abattement et la haine. « On a reçu des sacs entiers de lettres d’insultes et de menaces », confie, encore effaré, Kiki, vingt-six ans après ses exploits. July, dans une période « plus on est fou, plus on rit », soutient les opérations de sabotage interne de son quotidien. « C’est Serge qui entretenait cette hystérie avec les punks », confirme une ancienne claviste. Il intervient pour défendre la liberté de ses protégés. Kiki, qui veut toujours avoir le dernier mot, se pointe quelques jours après dans le bureau de Sam Cambio, sort un flingue et tire deux coups à bout portant en signant « La Fondation réactiviste te condamne à mort ! » Fausse alerte : le flingue était chargé à blanc. Mais les Autonomes, eux, n’oublieront pas les Bazookas de sitôt.
CINQ BALLES DE 11.43
Automne 1977. Libération tente de prendre ses distances par rapport au terrorisme européen. Un titre choc, « RAF-RFA : la guerre des monstres », va mettre le feu au journal. Au moment où la Bande à Baader est liquidée par l’Etat allemand, Libération oublie ses anciennes sympathies et trahit la cause. C’en est trop ! « Au départ, l’idée, c’était de monter une véritable opération militaire », confie Christian Harbulot, responsable présumé des NAPAP (mouvance autonome). Le dimanche 23 octobre 1977, vers 10 h30, 150 autonomes occupent l’ancien quotidien des maos, bombant les murs de leurs revendications : « TOUT JOURNALISTE EST UN FLIC », « JOURNALISTE = CHAROGNARD DE LA MARGINALITÉ ». Ou encore « QUELQUES UNS TELS QUE BAZOOKA FERAIENT BIEN DE NE PAS SE MONTRER SOUS PEINE DE SE FAIRE RECTIFIER LE SOURIRE » (les Autonomes sont armés de cutter). La direction de Libé avait demandé aux flics de ne pas intervenir. Les négociations se poursuivront toute la journée. Le soir, Kiki pointe son nez au canard, mais préfère rentrer à la maison. La dictature graphique de la Fondation réactiviste, ce sera pour demain. July accorde aux révoltés un droit de réponse, mais déclare quelques jours plus tard, au Nouvel Obs’ : « Nous pensons qu’un certain type de violence engage vers un modèle de société totalitaire. L’héroïsme, l’esprit de sacrifice, l’abnégation n’ont plus de valeurs de certitude. » Pourtant, à Libé, la flamme révolutionnaire n’est pas encore éteinte.
Petit flash-back : le 23 mars 1977, vers 19 h00, Jean-Antoine Tramoni est abattu par cinq balles de 11.43 tirées par deux motards. Marié, père de trois enfants, il exerçait le sympathique métier de moniteur d’auto-école à Limeil-Brévannes. Problème : cinq ans auparavant, Tramoni, alors vigile de l’usine Renault, avait abattu de sang-froid et à bout portant Pierre Overney, ouvrier et militant mao. En plus, Tramoni traîne une réputation d’indic’ et d’ancien du SAC. Pour aggraver son cas, les photos du meurtre d’Overney sont prises par un petit reporter de l’APL, l’ancêtre de Libération. Et diffusées le soir même à la télévision. Venger la mort de Pierrot devient le mot d’ordre des ultras. Le flingage est revendiqué par le « Noyau armé pour l’autonomie populaire-Pierre Overney » (NAPAP). Un règlement de comptes évidemment bien vu à Libé. Le lendemain, on sable le champagne. « Tramoni, c’était un symbole fort, c’est pourquoi il fallait l’abattre », me dit froidement ce copain des maos, régulièrement présent à l’époque à Libération.
« C’EST L’HOMME QUI TIENT L’ARME QUI A DE L’IMPORTANCE, PAS L’ARME ELLE-MÊME. » JACQUES MESRINE (« INSTINCT DE MORT »).
BEAU MEC
Excité par toute cette affaire, Goldman, aurait bien aimé être un des 2 motards-flingueurs. « Goldman, c’est le Gainsbourg/Gainsbarre de la Révolution. Un humaniste, capable de l’acte le plus noble, comme le plus absurde » note judicieusement Harbulot, à l’époque, chef présumé des NAPAP. Goldman donc, pigiste à Libé, constitue un « groupe antifachiste ». Dans ce groupuscule, on trouve des journalistes de Libé, des anciens des Brigades rouges, des voyous, des jusqu’au-boutistes. Et son pote Charlie Bauer. Ancien taulard qui a passé dix-neuf ans de sa vie derrière les barreaux, Charlie est une vraie tête brûlée, un mythe vivant. Les mutineries dans les prisons de France, au début des 70’s, c’est lui. Le groupe d’ultragauchistes se réunit toutes les semaines mais, comparé aux collègues de la RAF (les homologues allemands) ou à ceux des Brigades rouges italiennes, le bilan révolutionnaire est maigre. Peu d’actions militaires, un ou deux braquages minables… En gros, on s’emmerde.
Deux ex-machina, Jacques Mesrine se dit alors prêt à leur filer un coup de main. « L’ennemi public n° 1 », auteur d’une bonne cinquantaine de braquages divers, vient de réussir sa nouvelle évasion. C’est la star des grands voyous, entre Zorro et Robin des Bois, le « beau mec » par excellence, comme on dit dans le milieu. Goldman est fan. Il l’a écrit dans Libé et son livre, Instinct de mort, l’a renversé. July et Millet, fascinés par le personnage, ont pris très tôt sa défense. Et soutiennent sa cause : le combat contre les QHS, les quartiers de haute sécurité en prison. Libé est donc clairement le porte-parole de « l’ennemi public N° 1 ». July et Millet le rencontrent pour une interview clandestine le jour où le grand Jacques vient de tenter d’enlever le président de la Cour d’Assises qui l’avait condamné.
RÉVOLUTION À LA DYNAMITE
Millet et Mesrine se voient régulièrement : ils sont amis, sortent ensemble, alors même que Mesrine a tous les flics de France aux fesses. « Qu’est-ce qui fait courir Mesrine ? », article choc paru dans le Libé du 3 janvier 1979, est un coup médiatique fort. Tout le monde en parle, même la justice devant laquelle July aura à répondre « d’apologie de crime, de meurtre et de vol » entre autres accusations. Et la fête tire à sa fin : le groupe antifachiste se barre en couille, Bauer, lui, part faire équipe avec Mesrine pour réaliser leur projet révolutionnaire ultime. « A coups d’explosifs, on faisait sauter le QHS de Mende, pour libérer les insurgés. Ensuite, on leur donnait des armes et des papiers. Avec l’engagement pour eux de reproduire la même chose dans les autres QHS de France. » Le regard de Charlie Bauer s’illumine : « On faisait tout à deux. Et je te jure que c’était possible ! »
Il était une fois la révolution des taulards n’aura malheureusement pas lieu. Bauer partira pour l’Espagne et retrouvera Mesrine à la fin de leur cavale commune. Entre-temps, Goldman ne réalisera jamais un de ses rêves, faire équipe avec le Grand Jacques. « Mesrine n’aimait pas Goldman. Une fois, il m’a même dit : “Il me gonfle ton pote, je vais le fumer” », confie Charlie. D’autres s’en chargeront. Le 19 septembre 1979, Pierre Goldman meurt assassiné en bas de chez lui, à la Poterne des Peupliers. Trois balles de 11.43 dans la tête. Un crime commis par des tueurs à gage à la solde de services très spéciaux en relation avec le ministère de l’Intérieur. « Un crime d’Etat », selon Harbulot. Deux semaines plus tard, Jacques Mesrine est descendu au volant de sa voiture par la police de Broussard. Son corps reçoit une bonne vingtaine de balles explosives. Charlie Bauer, qui faisait équipe avec lui, est arrêté une heure après. Il replongera pour six ans en prison. Quand il en sortira, il aura passé plus de vingt-cinq ans derrière les barreaux. A Libé comme ailleurs, 68 est bien mort. Liquidé.
(Merci à B, B.M., Jean Guisnel et Alain Brillon).
« La haine est le visage le plus clair de la conscience révolutionnaire. (…) L’idéologie du prolétariat, ce n’est pas seulement le savoir de la lutte de classe comme moteur de l’histoire, c’est aussi la pratique et la connaissance concrète de la lutte à mort que se mènent la bourgeoisie et le prolétariat. C’est une manière de vivre en combattant : c’est une éthique au sens strict du terme. (…) Voici les premiers jours de la guerre populaire contre les expropriateurs, les premiers jours de la GUERRE CIVILE. » Voilà ce qu’écrivait, début 1969, Serge July avec ses amis Alain Geismar et Erlyn Morane, dans Vers la guerre civile, un livre qui va marquer l’histoire de l’extrême gauche : Mai 68 était une récréation bourgeoise, un hors d’œuvre sympathique, un essai qu’il va maintenant falloir transformer.
Les maos (maoïste en langue gauchiste), constitués en Gauche prolétarienne (GP), réclament le plat de résistance. Benny Lévy, alias Pierre Victor, le gourou de la secte, donne le menu : ce sera « prolétarisation et militarisation » pour ceux qui ont faim de révolution. En clair, des stages ouvriers dans la France profonde (si possible longs et chiants) et le développement d’un bras armé de la GP : la NRP (Nouvelle révolution prolétarienne). Objectif : faire de l’agit-prop’ chez les prolos, foutre le bordel, saboter l’outil de travail, casser la gueule aux petits chefs, enlever des patrons et préparer militairement le Grand Soir. La Révolution aura trois couleurs : le bleu de travail, le kaki du guerrier et le rouge vif de l’étoile communiste et du sang impur qui abreuvera un jour nos sillons.
Quatre ans plus tard c’est l’heure du premier bilan. Le programme de Benny Lévy a laissé de nombreux militants sur le carreau (dépressions, suicides, prison, vies détruites), et le Grand Soir n’est pas pour demain. Les plus malins vont prendre la tangente ou rentrer dans le rang. Serge July continue le combat en créant avec d’autres Libération. A la réunion des Chrysanthèmes, la GP se dissout. La majorité renonce à la lutte armée (July, Geismar, Benny Lévy…) et une minorité d’irréductibles ne veut pas lâcher le morceau. Continuer la lutte ou rentrer dans le rang ? Vie civile ou clandestinité ? Collaborer ou résister ? Obéir ou tout faire péter ? Jusqu’à la fin des années 70, à Libé, le quotidien de l’ex-GP, la question restera posée. Et jamais totalement tranchée. Pour corser l’affaire, Serge July ouvre son journal aux cultures de la marge : homos, féministes, prisons, maos jusqu’au-boutistes, jouisseurs provocateurs et (ex)-taulards (en cavale) constituent un cocktail explosif qu’a mijoté July pour faire de son canard le quotidien le plus déjanté de l’ère Giscard.
SOUVENIRS OBSCURS
10 mars 1977. Premier match entre les punks et les gauchistes : Goldman vs Pacadis. Goldman Pierre, ex-taulard révolutionnaire (voir encadré page 85), braqueur de pharmacies et auteur d’un livre culte, Souvenirs obscurs d’un juif polonais, qui lui a permis de s’extraire de six années de zonzon. Costard-cravate, poil ras, cocotant l’eau de toilette à dix mètres. Dans le décor craspeck du Libé bohème de la rue de Lorraine, Goldman jure un peu. Tout autant que Pacadis, son double inversé qui arrive régulièrement au petit matin au journal finir sa nuit de défonce. La gueule en vrac, le vomi a bord des lèvres et le cheveu gras et pelliculé. Paca chlingue, mais on l’aime bien.
Il y a deux jours, Alain était chez Serge Gainsbourg pour Façade, le mag’ hype du Palace. Tous les deux, ils ont parlé de Belleville, des Arabes, d’héroïne et de nazi-punk. Pas vraiment la tasse de thé de Goldman et de ses copains cachers. Ou blacks. D’autant que ce jour-là, Paca se pointe avec une croix de fer. Et là, c’est le drame. Après plusieurs mois d’enquête, Technikart vous livre les différentes versions de ce premier choc des cultures. « Il s’est précipité sur un Pacadis sidéré et a commencé à lui donner un coup de marteau sur la tête », nous dit Jean Guisnel, aujourd’hui grand reporter au Point. « Vu l’état de Paca, s’il s’était mangé un coup de marteau, il serait mort sur le coup », rétorque Kiki Picasso, du gang des Bazookas. Autre version, d’un journaliste anonyme de Libé : « En fait, ils étaient trois dans ce coup-là : Goldman, et ses deux potes, Sam et Momo. » Nous avons retrouvé Momo, qui confirme qu’il est effectivement présent au moment de l’embrouille. « Faut arrêter de déconner, y a eu une bousculade entre Goldman et Pacadis, ça a duré dix secondes et après ils ont dû devenir copains ! », relativise Gilles Millet, le grand globe-trotter de Libération. Pacadis, lui, n’a rien compris. Ce n’est que plus tard, comme il le précise dans son journal, qu’il apprendra que celui qui l’a agressé, c’était Goldman ! Alors, tout ça pour ça ? Non : Momo explique : « Nous, on était des stals’, purs et durs. Le rock’n’roll, la culture pop, on n’y était pas du tout. En arborant une croix de fer, les punks touchaient au sacré. Et ça, ça pouvait pas passer. »
« C’EST UN DUR À CUIRE, INUTILE D’INSISTER, DESCENDEZ LE À LA CHAMBRE À GAZ » CHARLIE BAUER (« FRACTURES D’UNE VIE »).
FONDATION RÉACTIVISTE
Qui sème la provo (punk) récolte de temps en temps une paire de claques maos. Et pas que. Acte 2 : les Bazookas en guerre contre la Terre entière (ou presque). Eté 1977. C’est la grande manif’ de Creys-Malville, un rassemblement d’écolos et d’autonomes mobilisés contre le projet d’une centrale nucléaire. Libé couvre l’événement. Problème : la manif’ dégénère et on compte un mort. Le surlendemain, Kiki et son commando graphique interviennent dans le journal en redessinant la photo de la victime, avec ce petit commentaire : « CON MORT. On va pas pleurer pour lui, je vous le dis. Faut être con pour mourir. Moi, j’étais dans mon lit. Pour le nucléaire avec les réactivistes. » Pour bien enfoncer le clou, la Fondation réactiviste, groupuscule politique bidon derrière lequel se cachent les Bazookas, se déclare pour le retour à l’antisémitisme. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, Kiki Chapiron se fait choper par Goldman et son pote Sam. « Ils nous ont pris la tête, alors on leur a dit : “Vous avez rien compris, c’est de l’Art.” Du coup, Sam a dû m’en retourner une accompagnée d’un : “Et ça, c’est de l’Art ?” »
L’événement est loin d’être anodin. Bazooka plombe l’ambiance. Une partie de la rédaction du journal craque. Du côté de nombreux lecteurs de Libé, c’est l’abattement et la haine. « On a reçu des sacs entiers de lettres d’insultes et de menaces », confie, encore effaré, Kiki, vingt-six ans après ses exploits. July, dans une période « plus on est fou, plus on rit », soutient les opérations de sabotage interne de son quotidien. « C’est Serge qui entretenait cette hystérie avec les punks », confirme une ancienne claviste. Il intervient pour défendre la liberté de ses protégés. Kiki, qui veut toujours avoir le dernier mot, se pointe quelques jours après dans le bureau de Sam Cambio, sort un flingue et tire deux coups à bout portant en signant « La Fondation réactiviste te condamne à mort ! » Fausse alerte : le flingue était chargé à blanc. Mais les Autonomes, eux, n’oublieront pas les Bazookas de sitôt.
CINQ BALLES DE 11.43
Automne 1977. Libération tente de prendre ses distances par rapport au terrorisme européen. Un titre choc, « RAF-RFA : la guerre des monstres », va mettre le feu au journal. Au moment où la Bande à Baader est liquidée par l’Etat allemand, Libération oublie ses anciennes sympathies et trahit la cause. C’en est trop ! « Au départ, l’idée, c’était de monter une véritable opération militaire », confie Christian Harbulot, responsable présumé des NAPAP (mouvance autonome). Le dimanche 23 octobre 1977, vers 10 h30, 150 autonomes occupent l’ancien quotidien des maos, bombant les murs de leurs revendications : « TOUT JOURNALISTE EST UN FLIC », « JOURNALISTE = CHAROGNARD DE LA MARGINALITÉ ». Ou encore « QUELQUES UNS TELS QUE BAZOOKA FERAIENT BIEN DE NE PAS SE MONTRER SOUS PEINE DE SE FAIRE RECTIFIER LE SOURIRE » (les Autonomes sont armés de cutter). La direction de Libé avait demandé aux flics de ne pas intervenir. Les négociations se poursuivront toute la journée. Le soir, Kiki pointe son nez au canard, mais préfère rentrer à la maison. La dictature graphique de la Fondation réactiviste, ce sera pour demain. July accorde aux révoltés un droit de réponse, mais déclare quelques jours plus tard, au Nouvel Obs’ : « Nous pensons qu’un certain type de violence engage vers un modèle de société totalitaire. L’héroïsme, l’esprit de sacrifice, l’abnégation n’ont plus de valeurs de certitude. » Pourtant, à Libé, la flamme révolutionnaire n’est pas encore éteinte.
Petit flash-back : le 23 mars 1977, vers 19 h00, Jean-Antoine Tramoni est abattu par cinq balles de 11.43 tirées par deux motards. Marié, père de trois enfants, il exerçait le sympathique métier de moniteur d’auto-école à Limeil-Brévannes. Problème : cinq ans auparavant, Tramoni, alors vigile de l’usine Renault, avait abattu de sang-froid et à bout portant Pierre Overney, ouvrier et militant mao. En plus, Tramoni traîne une réputation d’indic’ et d’ancien du SAC. Pour aggraver son cas, les photos du meurtre d’Overney sont prises par un petit reporter de l’APL, l’ancêtre de Libération. Et diffusées le soir même à la télévision. Venger la mort de Pierrot devient le mot d’ordre des ultras. Le flingage est revendiqué par le « Noyau armé pour l’autonomie populaire-Pierre Overney » (NAPAP). Un règlement de comptes évidemment bien vu à Libé. Le lendemain, on sable le champagne. « Tramoni, c’était un symbole fort, c’est pourquoi il fallait l’abattre », me dit froidement ce copain des maos, régulièrement présent à l’époque à Libération.
« C’EST L’HOMME QUI TIENT L’ARME QUI A DE L’IMPORTANCE, PAS L’ARME ELLE-MÊME. » JACQUES MESRINE (« INSTINCT DE MORT »).
BEAU MEC
Excité par toute cette affaire, Goldman, aurait bien aimé être un des 2 motards-flingueurs. « Goldman, c’est le Gainsbourg/Gainsbarre de la Révolution. Un humaniste, capable de l’acte le plus noble, comme le plus absurde » note judicieusement Harbulot, à l’époque, chef présumé des NAPAP. Goldman donc, pigiste à Libé, constitue un « groupe antifachiste ». Dans ce groupuscule, on trouve des journalistes de Libé, des anciens des Brigades rouges, des voyous, des jusqu’au-boutistes. Et son pote Charlie Bauer. Ancien taulard qui a passé dix-neuf ans de sa vie derrière les barreaux, Charlie est une vraie tête brûlée, un mythe vivant. Les mutineries dans les prisons de France, au début des 70’s, c’est lui. Le groupe d’ultragauchistes se réunit toutes les semaines mais, comparé aux collègues de la RAF (les homologues allemands) ou à ceux des Brigades rouges italiennes, le bilan révolutionnaire est maigre. Peu d’actions militaires, un ou deux braquages minables… En gros, on s’emmerde.
Deux ex-machina, Jacques Mesrine se dit alors prêt à leur filer un coup de main. « L’ennemi public n° 1 », auteur d’une bonne cinquantaine de braquages divers, vient de réussir sa nouvelle évasion. C’est la star des grands voyous, entre Zorro et Robin des Bois, le « beau mec » par excellence, comme on dit dans le milieu. Goldman est fan. Il l’a écrit dans Libé et son livre, Instinct de mort, l’a renversé. July et Millet, fascinés par le personnage, ont pris très tôt sa défense. Et soutiennent sa cause : le combat contre les QHS, les quartiers de haute sécurité en prison. Libé est donc clairement le porte-parole de « l’ennemi public N° 1 ». July et Millet le rencontrent pour une interview clandestine le jour où le grand Jacques vient de tenter d’enlever le président de la Cour d’Assises qui l’avait condamné.
RÉVOLUTION À LA DYNAMITE
Millet et Mesrine se voient régulièrement : ils sont amis, sortent ensemble, alors même que Mesrine a tous les flics de France aux fesses. « Qu’est-ce qui fait courir Mesrine ? », article choc paru dans le Libé du 3 janvier 1979, est un coup médiatique fort. Tout le monde en parle, même la justice devant laquelle July aura à répondre « d’apologie de crime, de meurtre et de vol » entre autres accusations. Et la fête tire à sa fin : le groupe antifachiste se barre en couille, Bauer, lui, part faire équipe avec Mesrine pour réaliser leur projet révolutionnaire ultime. « A coups d’explosifs, on faisait sauter le QHS de Mende, pour libérer les insurgés. Ensuite, on leur donnait des armes et des papiers. Avec l’engagement pour eux de reproduire la même chose dans les autres QHS de France. » Le regard de Charlie Bauer s’illumine : « On faisait tout à deux. Et je te jure que c’était possible ! »
Il était une fois la révolution des taulards n’aura malheureusement pas lieu. Bauer partira pour l’Espagne et retrouvera Mesrine à la fin de leur cavale commune. Entre-temps, Goldman ne réalisera jamais un de ses rêves, faire équipe avec le Grand Jacques. « Mesrine n’aimait pas Goldman. Une fois, il m’a même dit : “Il me gonfle ton pote, je vais le fumer” », confie Charlie. D’autres s’en chargeront. Le 19 septembre 1979, Pierre Goldman meurt assassiné en bas de chez lui, à la Poterne des Peupliers. Trois balles de 11.43 dans la tête. Un crime commis par des tueurs à gage à la solde de services très spéciaux en relation avec le ministère de l’Intérieur. « Un crime d’Etat », selon Harbulot. Deux semaines plus tard, Jacques Mesrine est descendu au volant de sa voiture par la police de Broussard. Son corps reçoit une bonne vingtaine de balles explosives. Charlie Bauer, qui faisait équipe avec lui, est arrêté une heure après. Il replongera pour six ans en prison. Quand il en sortira, il aura passé plus de vingt-cinq ans derrière les barreaux. A Libé comme ailleurs, 68 est bien mort. Liquidé.
(Merci à B, B.M., Jean Guisnel et Alain Brillon).

