Et vient le jour où Thierry Théolier est gagné par la nausée. Marre de la hype et de sa foire aux ego. Marre des raclots de l’art contemporain, des gauchistes de salons et des vaines starlettes médiatiques. Marre surtout de sa propre vanité, marre de faire la pute en soirée, dans les galeries, dans les salles de rédaction. L’inventeur futé du concept d’Alibi Art, l’organisateur légèrement foireux des Tooz (partouzes censées virer à la TAZ, zone d’autonomie temporaire), le zélateur – sur le plateau d’Ardisson – d’un « art politique » (aller démazouter les plages bretonnes), se demande s’il n’en a pas trop fait ; si cette célébrité, tant désirée, ne relèverait pas de la machine à malheur ; bref, si la société du spectacle est capable d’autre chose que de dévorer ses propres enfants.
Le XXIe de siècle vient de commencer, Thierry Théolier émigre sur le web, ses espaces vierges et ses démultiplications schizophrènes. Il prend un emploi de veilleur de nuit dans un hôtel de l’ouest parisien et surfe du soir au matin. Inspiré par une saillie de Houellebecq – « Chaque individu est cependant en mesure de produire en lui-même une sorte de révolution froide, en se plaçant pour un instant en dehors du flux informatif-publicitaire » –, il crée son premier site : Blank Revolution. « Je prônais une ascèse médiatique, le refus de participer à quoi que ce soit. A l’exemple des plus grands, je voulais disparaître. » Et c’est ainsi que : « Je venais de réaliser mon travail ultime. Je n’avais plus qu’à me tuer. » Mais finalement, non. « Je me suis dit : “Fuck off ! BlankRevolution can wait !”» En attendant la Révolution Blanche, ce sera Fight Club. Thierry Théolier a disparu, Th. Th. (« téhache » pour les intimes) vient d’apparaître. Il fonde la secte des casseurs2hype et monte le premier syndicat de branchés. Il était un artiste incertain, il est devenu le prince des crevards. Il avait rêvé de disparaître, il se retrouve au centre de l’arène : prophète du bordel à venir, terroriste de l’inutile, gavroche abonné à Noos et trimballant ses sacs en plastique Ed.
« La célébrité, c’est une aliénation. Parce qu’une fois que t’es connu, la galère continue : il faut que tu fasses la pute. »
Jobs de la lose
Fast rewind : né en 1968, grandi en grande banlieue parisienne (Meaux), parents pieds-noirs, ambiance « Tant pis pour le suuuud/ c’était pourtant bieeeeeen ». Un grand frère punk, poète et musicien, au romantisme dark maltraité par l’acide.
L’esthétique de la chute est inscrit dans l’ADN familial – « Mais je suis celui qui ne lâche pas l’affaire, assure Th, je me bats contre les démons des Théolier. » Malgré ses talents littéraires, Thierry est orienté vers un lycée technique« parce que l’art n’avait pas vraiment réussi à mon frère ». Va pour l’hôtellerie : « J’ai connu le formatage de la société occidentale. L’hôtellerie, c’est “famille, GTI, patrie”. L’horreur. » Antidote : la culture alternative des 80’s – la new wave, Cronenberg, Djian. Fume trop de shit, hallucine, bad tripe, tombe en dépression. S’initie au théâtre et incarne le marquis de Sade. Apprend à jouer : « Toute mon expérience sur le web vient de mon expérience scénique. Dans les deux cas, tu te caricatures, tu n’es pas toi. »
Ne manquaient plus que les bas-fonds : ce sera Amsterdam, les jobs de la lose, vie au sein la communauté arty&queer. Une formation d’éclairagiste à Disneyland et, en 1998 enfin, à nous deux Paris. Là, Théolier a une révélation en lisant Artiste sans œuvre de Jean-Yves Jouannais. Cette apologie de l’idiotie, du dandysme et du « je préférerais ne pas » de Bartleby met en mots ses obsessions : « J’ai toujours cru à un art élargi à une attitude. » Il se fabrique un tampon, « Approved by Alibi Art », qu’il appose sur tout ce qui lui plaît, article, livre disque, pièce, être humain.
Première apparition médiatique dans Technikart, début 99, (« L’œuvre, c’est le réseau »), et hop c’est parti. Deux ans durant, Théolier s’intoxique à la hype : vie de salon sponsorisée par les multinationales, grâce des sunlights et ressentiment postpiédestal.
« Partouze sans sexe »
Début 2001, Théolier est un peu grillé, faudrait penser à se refaire. Blank Revolution, donc. Et l’andywarhol de province mute en un guydebord des années ground zero. « En fait, j’ai été bluffé par 99 Francs, explique Th. Beigbeder avait remporté la mise avec un truc hyperbasique. “Alibi Art”, c’était trop compliqué, trop postmoderne. » Ainsi naît l’idée du site web casseurs2hype : un blog (site web sur lequel n’importe qui peut poster images, sons et textes) lancé en janvier 2002. Casser la hype, parce que « c’est plus jouissif de casser que de construire », parce que « pour zéro franc, je prenais en otage cette valeur marchande qu’est la hype et je pouvais dire toute ma rancœur », et enfin parce que le temps n’est plus au héros mais au joueur : dans une société sans extérieur, on ne refuse pas l’aliénation, on la traverse, on ne dénonce pas le néant, on plonge dedans. « C’est le coté dérisoire du truc qui m’a tout de suite plu, raconte Franck Knight, dandy trash, chroniqueur noctambule et pilier des k-sseurs. La hype, c’est un truc complètement idiot mais qui nous gouverne : si tu dis à quelqu’un qu’il est hype, il va te jurer que non. Mais si tu lui dis qu’il ne l’est pas, il va te faire la gueule. » D’Alibi Art aux k-sseurs, l’obsession de Théolier reste la même : démasquer une époque qui se prétend bohème mais qui calcule toujours. « La hype est une partouze sans sexe », écrit-il.
« Avec Alibi Art, je dénudais le roi. Avec casseurs2hype, je viole la reine. »
Contemporain du retour du rock et de l’enterrement de la nouvelle économie, casseurs2hype est une charlatanerie qui frise le coup de génie. Une bande hétéroclite de Rastignac gonzo, d’authentiques décadents et de désœuvrés fans du mot juste, se mettent à trasher les figures et les mœurs de la tribu branchouille. Et révèlent la part d’ombre de la hype : là où tu ne sais plus où tu habites, où le simulacre de la fête provoque le ressentiment de ceux qui n’en sont pas et les dépressions cliniques de ceux qui en sont, où la « surface médiatique » ne rapporte rien mais demande beaucoup. « La célébrité, je l’ai connue et c’est une aliénation », explique Th. Parce qu’une fois que t’es connu, la galère continue : pour t’y maintenir, faut que tu suces, que tu fasses la pute. » Laissons la parole à Chloé Delaume, artiste, écrivain, compagnon de route des k-sseurs qui, apprenant que Th va faire la couverture de Technikart est « morte de rire. Le simulacre est dévoilé. T’as une flopée d’artistes qui rêvent d’atteindre ce stade de notoriété. Et Thierry, lui, leur dit : “Moi, je ne produis rien mais je vous montre que je n’ai pas besoin d’artefact pour arriver là où vous voudriez être.” On vit dans une société autophage : quel que soit le produit qu’on fabrique, c’est un produit marchand. Donc faire de l’art est devenu acte prostitutionnel. Thierry refuse ça : “Vous vous servez de l’art comme tremplin pour accéder à la visibilité, donc au pouvoir. Moi, j’y vais directement.” Que Technikart s’intéresse à lui est d’ailleurs symptomatique : comme si les médiateurs se fatiguaient du spectacle qu’ils organisent. »
« L’idée des casseurs2hype, c’était de partager avec le plus grand nombre une ressource réservée à un petit nombre. »
Exclusions brutales
La critique de Th Th est spectaculaire car elle se forge dans la pratique. Dialecticien mal assuré, il est en revanche un instinctif qui saisit les concepts naissants et les incarnent en slogans opérationnels. Son discours est un pré-texte : à l’action, à la communauté et au coma éthylique. Th Th est d’abord le chef d’une bande de nerds solidaires, habiles à piller un open bar en une demi-heure, à s’attribuer des pseudos idiots (Jean-Yes, Dabug, Klute, ce genre), et à tisser une éphémère culture de la k-sse : ses mots de passe (« Shoot hype before hype shoots you », ou « Hier soir j’ai cassé ultime » pour hier, j’ai scotché devant la télé avec une pizza), sa mythologie (le boxeur surréaliste Arthur Cravan, Dorothy Parker la première casseuse dans le New York 20’s, Tyler Durden), ses paradigmes (postpunk & vidéogames&porno). Et sa liste de diffusion – le syndicat du hype – sur laquelle sont balancés tous les bon plans et autres open bars, les scans des cartons et le 06 des attachées de presses (pas contentes, les attachées de presse). « J’ai créé le syndicat quand je me suis rendu compte à quel point j’étais crevard en infos : celles-ci ne parviennent qu’au journalistes et autres VIP. L’idée, c’était de partager avec le plus grand nombre une ressource réservée à un petit nombre. » Ou l’éthique hacker adaptée à l’attitude soiffards. Une invitation à empêcher les fêtes branchées de tourner en rond, à réinjecter de la dépense là où on s’économise.
Accompagné de sa muse, la ravissante Aurore Victoire, Th Th joue ainsi au gourou introverti : toujours en quête de nouvelles recrues, laissant son réseau s’auto-organiser, prononçant des exclusions brutales mais momentanées. Il est suffisamment hystérique pour repérer les failles de chacun mais assez cool pour endosser le rôle de grand frère ; assez généreux pour diluer son ego dans le projet communautaire mais suffisamment malin « pour se servir des actions des k-sseurs pour faire sa propre pub », rigole Knight ; assez profond pour mépriser les branchés, mais assez honnête pour avouer sa pulsion « d’en être ». Et après ? Et après, rien, comme prévu. A devenir trop hype, casseurs2hype devrait s’autodétruire un de ces quatre. « Dès le début c’était clair, résume Knight. Ça se terminera en bureau de presse ou en eau de boudin. Mais Thierry est très doué pour rebondir, je ne m’en fais pas pour lui. » Voilà, Th Th c’est : une intensité sans avenir, une intelligence hors pair du système médiatique, et un désir d’en découdre. Jusqu’au jour où, enfin, il retournera vers Blank Revolution, l’ascèse, silencio comme dirait David Lynch et Jean-Yes. Mais là, ce sera une autre histoire, une nouvelle vie, une prochaine civilisation.
www.syndicatduhype.fr.fm/
www.casseurs2hype.fr.fm/
par Philippe Nassif, le Lundi 01 Septembre 2003