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CLÉMENTINE ET LES GARÇONS

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Paru dans Technikart n° 72
La gauche française est morte, foutue, liquidée. Pas d’idée, pas de projet, pas d’espace politique. Fin de l’histoire ? Pas sûr. En coulisses, une bande de petits-jeunes-qui-n’en-veulent prépare la relève. Aux avant-postes, Clémentine Autain, en égérie « rouge-verte ». Alors, à l’assaut !

Petit jeu rigolo : c’est qui les leaders de la gauche en France, aujourd’hui ? Hollande (l’autre pays du fromage), Buffet (froid), Lemaire (qui ?), Bayle (hein ?), Besancenot (rires) ? Un vrai rêve de Sarkozy. Côté idées, c’est pas la teuf non plus. Entre social-libéralisme en forme d’oxymoron de la mort et extrême gauchisme pour bobos en mal d’encanaillement, on est plus proche du grand désespoir que du grand soir. La droite l’a bien compris, qui s’applique à tuer tout débat public pour ne plus proposer que du « bon sens ». C’est ainsi proprement que l’offre politique (un programme, une vision) se fait mettre à sec par la demande (le clientélisme, en clair).
Alors que faire, comme le disait le camarade Vladimir Illitch ? Que faire quand le parti socialiste se pérennise doucement mais sûrement en parti démocrate à l’américaine, appelons ça le centre-gauche ? Quand le PCF n’en finit plus d’agoniser, guerre à son âme ? Quand les Verts semblent irrévocablement ridicules. Quant aux autres… Que faire ? Tenter un dernier coup politique comme on tente un coup de poker. Sur le mode ultime : « La gauche est morte… Vive la gauche ! » L’ambition : créer un pôle « radical » capable d’agglomérer la gauche du PS, des déçus du PC, des Verts, de l’extrême gauche, etc.
Et favoriser l’éclosion d’une nouvelle génération « qui ne laissera plus rien au hasard », comme disait Debord. Style Clémentine Autain ?

PAS PRÊTE POUR LA STAL’ACADEMY
L’égérie « rouge-verte », comme elle aime à se présenter, attend en effet son heure. Tranquillement calée à Paris dans son fauteuil d’adjointe à la jeunesse de Delanoë, elle tisse sa toile, on appelle ça des réseaux en politique. Autour d’elle, des têtes connues (re) font surface. Celle de Stéphane Pocrain a été mise à prix par une partie des Verts récemment. Au point que l’ex-futur espoir du parti le plus fou d’Europe est obligé de cachetonner chez Ruquier pour survivre – l’aura vraiment tout essayé. Il n’en prépare pas moins son retour et se voit toujours un destin en politique. Moins médiatisé, Emmanuel Maurel, jeune loup socialiste a – dit-on – les dents presque aussi longues que les sourcils de son mentor, Henri Emmanuelli. Lui aussi est un pote d’Autain. Lui aussi a la petite trentaine et de grandes ambitions. Plus proche de sa famille d’origine, Autain fricote aussi pas mal avec les « refondateurs » du PC, ou ce qu’il en reste. Stéphane Gatignon, maire de Sevran, une des villes les plus pauvres du 9-3 (donc de France), fait ainsi partie de sa jeune garde rapprochée. Des socialistes aux communistes, Autain ratisse donc large. Va même jusqu’à camaradiser avec Besancenot et la LCR, sans oublier ses relais dans les milieux associatifs, altermondialistes ou féministes. Alors Autain, épicentre de la recomposition de la gauche ou épiphénomène médiatique ?
« Aujourd’hui, les clivages classiques à gauche sont largement dépassés, analyse-t-elle d’emblée. La force de notre génération, c’est de l’avoir compris et intégré. Les jeunes Verts sont très antilibéraux quand les jeunes communistes peuvent être soucieux d’écologie ou de phénomènes sociétaux. Plus que des partis, nous pouvons représenter un mouvement. Cette fin de la gauche à papa est aussi notre principale faiblesse. En étant à la marge des idéologies d’appareils, ou même carrément en dehors d’eux, on ne peut guère se reposer dessus. Du coup, on se retrouve un peu seuls, sans structures ni militants. Les médias nous servent à exister. » Clémentine Autain elle-même est seulement apparentée communiste. Pas prête pour la Stal’Academy, elle ne se voit pas prendre sa carte du parti : « C’est le projet qu’il faut garder, pas la structure. Nous ne sommes pas là pour sauver le colonel Fabien. »
Le souci est donc bien… de taille.
Clémentine Autain, « combien de divisions ? » comme disait l’autre. « Pas des masses, faut bien l’avouer, reconnaît-elle. C’est une stratégie à long terme, un engagement sur dix ans que nous devons penser. C’est clair que l’on ne crée pas comme ça une génération spontanée prête à prendre le pouvoir. Ce sera long et difficile, exaltant aussi. »

« MIEUX VAUT ÊTRE BELLE ET REBELLE »
Les principaux atouts de Clémentine Autain sont encore ses atours. Le « Mieux vaut être belle et rebelle que moche et remoche » de Vincent Cespedes(1) lui va comme ce charme dont elle sait jouer. C’est qu’en plus d’être plutôt gironde – traits parfaits, regard vert perçant –, la demoiselle a un certain sens de la dialectique. Ecoutons-la parler engagement, c’est beau comme du Besancenot : « L’antilibéralisme est le corpus de notre projet politique. Notre démarche ne se veut pas seulement contestataire, elle est aussi et surtout écologique, féministe, démocratique, utopique. »

« ON NE CRÉE PAS COMME ÇA UNE GÉNÉRATION SPONTANÉE PRÊTE À PRENDRE LE POUVOIR. CE SERA LONG ET DIFFICILE, EXALTANT AUSSI. »

Tombée dans la politique quand elle était petite, Clémentine a été à bonne école. Pas vraiment working class, ses parents ressemblent plus à des heroes : son père, le chanteur Yvan Dautain, est un pur gaucho. Sa mère, comédienne de théâtre, milite au MLF. L’éducation est plutôt bourgeoise, avec tonton sénateur encore aujourd’hui. Elevée boulevard des Batignolles, dans ce XVIIe arrondissement de Paris dont elle est aujourd’hui conseillère municipale, elle se forge des idées, des convictions. Passe par LA fac « révolutionnaire » (Paris 8), milite à l’Union des Etudiants Communistes. Reprend ses billes quelque temps pour créer, en 1997, une association féministe, Mixcité. C’est là que le soufflé médiatique prend : droits des femmes, droits des hommes, refus des oppressions, radios, télés… Autain passe direct star des médias. En profite pour ramener sa Clémentine un peu partout, chronique dans l’Humanité, participe à la fondation (antilibérale) Copernic, écrit un livre(2)… Pour les élections municipales de 2001, elle choisit de se présenter avec le PC, contre Françoise de Panafieu dans le XVIIe, réalise la meilleure progression de la gauche à Paris et devient élue du peuple… sans jamais avoir milité au sein d’un parti, fait les marchés, distribué des tracts, « le quotidien du job », précise Stéphane Gatignon, élu de terrain.

BLOCS DE FOIE GRAS
« A part se faire cramer sur les plateaux télé, elle fait quoi Autain ? » L’auteur de cette question assassine « préfère garder l’anonymat », comme disent les journalistes d’investigation. N’empêche que le reproche est récurrent. Comme celui de représenter une certaine gauche caviar, donneuse de leçons gratos à la plèbe. Gramsci disait à peu près ceci : « Je préfère les blocs politiques aux blocs de foie gras. » Et Autain ? C’est Emmanuel Maurel qui rappelle : « En 2001, Clémentine pouvait rejoindre les Verts ou même nous, la gauche du PS. Si elle était aussi opportuniste que certains le disent, vous croyez vraiment qu’elle aurait rejoint un parti aussi mort que le PC ? »
Revenons donc au fonds. Cette idée de sortir des logiques de parti pour (ré)inventer une « gauche de gauche » ne date pas d’hier. Think tank et autres clubs plus ou moins formels se sont multipliés ces dernières années. De la fondation Copernic à l’Atelier en passant par A Gauche Toute, Autain & Co s’y ont largement impliqués. Anne Le Strat, conseillère de Paris, a ainsi participé à ce qu’elle appelle « un véritable appel d’air générationnel. A gauche de nos partis, nous sommes quelques uns à avoir ainsi le même vécu, la même vision du monde. Ma propre sœur est à la LCR, c’est dire si je suis ouverte ! » Une analyse que ne partage certes pas Marie-Pierre Vieu, à l’exécutif du PC, rencontrée en plein congrès : « Pour moi, hors des orgas, point de salut politique. Je suis pourtant directement à l’origine de l’Atelier, monté il y a un an et demi et qui allait de Pocrain à nous en passant par les mouvements sociaux. L’expérience a été édifiante. Chacun a reproduit ses réflexes partisans. Et puis quoi, si c’est pour refaire l’union de la gauche maquillée en union antilibérale, quel intérêt ? » Le constat s’impose : la recomposition rêvée par Autain ne sera pas une partie de plaisir. Avec l’extrême gauche, c’est même carrément mal barré : « La LCR en est encore à nous considérer comme des sociaux-traîtres. » Glurps.

LES MINORITÉS AU POUVOIR
C’est Stéphane Pocrain qui résume peut-être le mieux ces difficultés. Son parcours a longtemps collé à celui d’Autain : elle la femme, lui le Noir, les minorités veulent le pouvoir et le disent dans les médias. Sauf que son abandon de responsabilités chez les Verts – « pour des raisons personnelles », on n’en saura pas plus –, et ses piges à la télé l’ont pas mal grillé auprès de ses petits camarades. Il lâche : « Faire de la politique dans un club fermé ne m’intéresse plus. Je sais de quoi je parle, je suis chez les Verts. Le vrai défi de la gauche, c’est au contraire d’aller se coltiner au peuple, aux quartiers. Ça ne se fera pas entre happy few. » Mais avoue quand même son affection pour Autain : « Clémentine, je lui ai même conseillé de se présenter aux dernières présidentielles. A elle seule, elle représentait une synthèse idéale entre Besancenot, Mamère et Taubira. »
Time is not my side : pour Autain et sa bande, le temps est forcément compté. « On a intérêt à accéder au pouvoir avant de devenir nous-mêmes des vieux cons », lâche Anne Le Strat. « Je ne suis pas forcément pour le jeunisme, qui ne rime à rien, poursuit Emmanuel Maurel. Mais regardez la Suède, ils ont des députés de 18 ans ! » Et puis, comme dit Marie-Pierre Vieu : « Maurice Thorez a bien été secrétaire général du PCF à 32 ans ! »
Congrès oblige, chacun s’est un peu replié sur son pré carré aujourd’hui. Autain elle-même reconnaît s’impliquer à fond sur son mandat parisien. « C’est en travaillant sur le local qu’on peut penser et agir sur le global », justifie Stéphane Gatignon. Tous clament pourtant leur volonté d’investir un champ plus large. « Une des missions de notre génération, c’est de rendre la gauche de nouveau capable de changer le réel et pas seulement de le gérer », refrain unanime. Sur quelles bases ? Résumons : le féminisme pour Autain, l’héritage colonialiste pour Pocrain, le mouvement mondial pour Maurel, l’engagement local pour Gatignon, les luttes sociales pour Vieu, l’écologie populaire pour Le Strat… En tout, un vrai programme commun ? L’avenir le dira. Comme disait Cocteau pour l’amour : il n’y a pas de gauche, il n’y a que des preuves de gauche.

(1) « Je t’aime, Une autre politique de l’amour » (Flammarion)
(2) « Alter Egaux » (Robert Laffont, 2001), « le Droit des femmes : les inégalités en question » (Essentiels Milan, 2003).

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