Paru dans Technikart n° 72
Ses grands écarts en slip, ses coups de pieds circulaires et ses pétages de plombs audiovisuels ont fait le tour du monde. Mais, à 41 ans, Jean-Claude Van Damme s’est acheté une conduite. Attention, le nouveau JCVD n’est plus « aware » mais « deep ». Petite leçon de journalisme appliquée à une star redevenue elle-même.
Bienvenue à tous pour ce nouveau cours d’écriture journalistique. Aujourd’hui, nous aborderons le thème suivant : comment rédiger un bon papier dans un journal de la presse culturelle parisienne ? Tout d’abord, vous devrez porter votre attention sur le choix du sujet. Ce dernier doit être assez grand public pour vous garantir une forte audience et vous inscrire dans un débat qui dépasse le cadre strict de vos préoccupations personnelles. En même temps, le sujet en question doit s’asseoir sur une problématique pointue, vous confortant dans votre statut de tête chercheuse aux aspirations populaires mais aux questionnements décalés.
Prenons par exemple comme objet d’étude Jean-Claude Van Damme, le célèbre acteur belge, dont un contact (1) vous fait savoir qu’il vient de tourner dans un clip de Bob Sinclar. Depuis longtemps, Jean-Claude est la risée du blanc middle-class, cet être envieux et complexé qui ricane de l’Esperanto survolté pratiqué par l’acteur. Toutes les machines à café de France ont entendu au moins une fois dans leur vie le mot « aware ». Bref, Jean-Claude est entré dans la légende mais cette cote n’a aujourd’hui qu’un lointain rapport avec son activité principale de movie-star. En effet, il est loin le temps béni de Bloodsport, où les grands écarts du belge élastique (sa marque de fabrique) faisaient se déplacer les foules. Désormais, les films de Jean-Claude atterrissent le plus souvent dans les vidéo clubs sans passer par la case cinéma et trimballent derrière eux une réputation de terribles nanars pour cinéphiles homos. Jean-Claude a en effet cette autre particularité martiale de souvent combattre en slip. Voici donc réunis tout un faisceau d’éléments laissant supposer une possible réévaluation. Notre homme a été broyé par la terrible mécanique de la société du spectacle et n’attend plus qu’une main secourable pour se relever. La vôtre.
HOMO KARATEKUS
Attention, pour éviter de vous embarquer dans la défense d’une cause désespérée, contactez préalablement un collègue mieux informé que vous, au hasard Léonard Haddad, responsable des pages ciné de Technikart. T’en penses quoi, ma caille, de Van Damme ? (Interminable soupir intérieur) « J’en pense pas grand chose. (Nouveau soupir) C’est un drôle de mec, beaucoup moins con que ce qu’on veut bien croire, artistiquement courageux. Il a fait venir des réalisateurs asiatiques à Hollywood, comme John Woo, Tsui Hark ou Ringo Lam. Il écrit lui-même des scripts. Son principal défaut, c’est qu’il est doublé dans beaucoup de scènes d’action. Même s’il est techniquement capable de donner les coups de pieds, ça déspectacularise le personnage. Malgré ça, il faut savoir qu’il n’y a rien de plus ringard aujourd’hui que de se moquer de lui. » En effet, l’ère du second degré touchant à sa fin, vos parti-pris doivent désormais être entiers, vos préoccupations, quasi obsessionnelles, votre ironie, remisée au placard.
Avant de choisir la nature précise de notre sincère positionnement, partons à la cueillette aux informations. Direction Cosa, la boîte qui produit le clip de Bob Sinclar dans lequel joue Jean-Claude. On a rendez-vous avec Julien Rigoulot, un des boss qui a supervisé le tournage au Canada. Après avoir préparé un thé, Julien nous diffuse le produit fini. La chanson s’appelle Kiss my Eyes. Dans le clip, Jean-Claude danse le tango avec une professionnelle. En virevoltant, nos tourtereaux défoncent joyeusement le mobilier de l’hôtel où ils évoluent, y compris la porte de la suite n° 69 que l’acteur abat à l’aide d’un coup de pied circulaire de la jambe droite. On remarquera également, au cours de ces gesticulations précopulatoires, une légère allusion à la cocaïne dont Jean-Claude fut un ardent consommateur. Et l’ensemble évoque avec une certaine poésie et un charme décalé le pétage de plombs d’une star hollywoodienne.
« VAN DAMME IS BACK »
C’est parti pour une interview hyperserrée. Branchez des pinces crocos sur les roubignoles de votre interlocuteur et ne le lâchez plus. A force d’instance, Julien avoue qu’il a eu un super contact avec Jean-Claude. Un gars très simple, très humain et même « timide », nous dit-il, très loin en tout cas de l’image qu’avaient contribué à construire ses passages sur les chaînes françaises, entre déclarations intempestives (« Van Damme is back, physically and mentaly. Y a rien qui peut me stopper, except myself and God ! ») et rots tonitruants sur le plateau de Nulle Part ailleurs. « Jean-Claude est un gars survolté qui a des décharges d’énergie en permanence, explique Julien. Il a aussi les sinus bousillés et il renifle tout le temps, c’est pour ça que les gens croient qu’il prend de la coke. Mais je peux vous dire que c’est faux, sinon c’est moi qui serait allé lui en chercher. »
« JE SUIS VENU À HOLLYWOOD AVEC MON KARATÉ, TU VOIS. J’AI ATTRAPÉ UN CERTAIN STYLE, UNE CERTAINE IMAGE QUI ÉTAIT “BANCKABLE”. »
« DEEP »
Après ces confessions, Julien nous offre gentiment d’utiliser une courte interview qu’il a tourné pour son usage personnel. Vous voilà désormais en possession de ce qu’on appelle couramment du « biscuit » au sein de la profession, c’est-à-dire des informations exclusives qui, à elles seules, justifient l’existence de votre article. Reste à imaginer un angle valable. Jean-Claude saute en permanence du coq à l’âne comme si des fenêtres s’ouvraient dans sa tête : ne serait-il pas le premier homme hypertexte, une entité biologique fonctionnant comme un moteur de recherche et dont la drogue aurait accentué le pouvoir connectique en même temps que la confusion ? Ou bien la première star authentiquement mondialisée, l’improbable mutant produit par la rencontre entre le rationalisme essoufflé du vieux continent, la mystique corporelle japonaise et le rêve hollywoodien ?
Une fois que toutes ces idées à la con vous sont passées par la tête, revenez-en à la seule source dont vous disposez : la précieuse VHS. Sur la bande, vous découvrez un Jean-Claude étonnamment calme qui disserte doctement sur les rapports entre danse et karaté. Puis l’interviewer lui pose LA question qui brûle actuellement toutes les lèvres : « On a le sentiment que ton personnage est beaucoup plus complexe que ce qu’il n’y paraît. Est-ce que tu serais prêt à faire un film d’auteur français ? » Réponse de Van Damme : « Il faudrait d’abord qu’un auteur français vienne me voir et comprenne le vrai Van Damme, parce que j’ai eu une image pendant une trentaine de films qui était répétitive. Je suis parti en Amérique, j’avais pas vraiment un background de théâtre. Je suis venu avec mon karaté, tu vois. J’ai attrapé un certain style, une certaine image qui était banckable. Mais j’aimerais bien faire des films plus profonds, plus complexes, disons un peu plus intelligents. (Soupir intérieur) J’aime bien les gens intelligents. » Question : « Tu as envie que les gens voient un nouveau Van Damme aujourd’hui ? » Réponse : « J’aimerais bien que les gens voient un Van Damme qui progresse, qui s’améliore. Et moi, j’aimerais bien voir autour de moi des gens qui s’améliorent, parce que tous les jours on peut se rappeler à recréer quelque chose de mieux en nous. Euh… c’est pas un peu trop deep comme conversation ? »
BLEU COMME UN SCHTROUMPF
Visiblement, Jean-Claude est en pleine période d’autotransformation. Fortuitement, vous apprenez que Canal+ diffuse en mai un documentaire inédit de Frédéric Bénudis et Carole Thomé, intitulé Dans la peau de Jean-Claude Van Damme(2), qui semble confirmer cette thèse. Le doc, plutôt réussi, s’ouvre sur une scène de rédemption corporelle résumant la mystique van damienne : l’acteur pédale jusqu’à perdre haleine dans le sous-sol de sa villa décoré de crucifix et de photos de lui. Un peu plus tard, sa femme confesse que Jean-Claude est né avec le cordon ombilical autour du cou, bleu comme un Schtroumpf. On comprend mieux alors pourquoi cet homme a passé des années à s’étrangler avec son propre narcissisme, à se pétrifier dans un rôle de crétin très éloigné de sa sensibilité véritable. Longtemps occupé à détruire sa propre statue à coups d’échecs programmés, Jean-Claude, qui rêve d’un rôle à la Paul Newman dans Luke la main froide, a décidé de rompre avec le programme névrotique qui l’agite : « Je me branle plus, j’ai 41 ans. La vie évolue, mon frère. Un homme change. S’il ne change pas, c’est vraiment le con des cons. J’ai pas changé pendant des années. Tu te répètes, les gens se répètent, on se répète toujours. C’est pour ça qu’on fait des erreurs… » Votre principale erreur, ça a été quoi ? « La drogue, c’est pas bon la drogue… » Le nouveau Van Damme est résolument « deep ». Il est temps de commencer votre article.
(1) Merci à Héphaïstos.
(2) Diffusion d’une soirée spéciale sur Canal+ le 7 mai : « Replicant » à 21 h00, « Dans la peau de Jean-Claude Van Damme » à 22 h35
Prenons par exemple comme objet d’étude Jean-Claude Van Damme, le célèbre acteur belge, dont un contact (1) vous fait savoir qu’il vient de tourner dans un clip de Bob Sinclar. Depuis longtemps, Jean-Claude est la risée du blanc middle-class, cet être envieux et complexé qui ricane de l’Esperanto survolté pratiqué par l’acteur. Toutes les machines à café de France ont entendu au moins une fois dans leur vie le mot « aware ». Bref, Jean-Claude est entré dans la légende mais cette cote n’a aujourd’hui qu’un lointain rapport avec son activité principale de movie-star. En effet, il est loin le temps béni de Bloodsport, où les grands écarts du belge élastique (sa marque de fabrique) faisaient se déplacer les foules. Désormais, les films de Jean-Claude atterrissent le plus souvent dans les vidéo clubs sans passer par la case cinéma et trimballent derrière eux une réputation de terribles nanars pour cinéphiles homos. Jean-Claude a en effet cette autre particularité martiale de souvent combattre en slip. Voici donc réunis tout un faisceau d’éléments laissant supposer une possible réévaluation. Notre homme a été broyé par la terrible mécanique de la société du spectacle et n’attend plus qu’une main secourable pour se relever. La vôtre.
HOMO KARATEKUS
Attention, pour éviter de vous embarquer dans la défense d’une cause désespérée, contactez préalablement un collègue mieux informé que vous, au hasard Léonard Haddad, responsable des pages ciné de Technikart. T’en penses quoi, ma caille, de Van Damme ? (Interminable soupir intérieur) « J’en pense pas grand chose. (Nouveau soupir) C’est un drôle de mec, beaucoup moins con que ce qu’on veut bien croire, artistiquement courageux. Il a fait venir des réalisateurs asiatiques à Hollywood, comme John Woo, Tsui Hark ou Ringo Lam. Il écrit lui-même des scripts. Son principal défaut, c’est qu’il est doublé dans beaucoup de scènes d’action. Même s’il est techniquement capable de donner les coups de pieds, ça déspectacularise le personnage. Malgré ça, il faut savoir qu’il n’y a rien de plus ringard aujourd’hui que de se moquer de lui. » En effet, l’ère du second degré touchant à sa fin, vos parti-pris doivent désormais être entiers, vos préoccupations, quasi obsessionnelles, votre ironie, remisée au placard.
Avant de choisir la nature précise de notre sincère positionnement, partons à la cueillette aux informations. Direction Cosa, la boîte qui produit le clip de Bob Sinclar dans lequel joue Jean-Claude. On a rendez-vous avec Julien Rigoulot, un des boss qui a supervisé le tournage au Canada. Après avoir préparé un thé, Julien nous diffuse le produit fini. La chanson s’appelle Kiss my Eyes. Dans le clip, Jean-Claude danse le tango avec une professionnelle. En virevoltant, nos tourtereaux défoncent joyeusement le mobilier de l’hôtel où ils évoluent, y compris la porte de la suite n° 69 que l’acteur abat à l’aide d’un coup de pied circulaire de la jambe droite. On remarquera également, au cours de ces gesticulations précopulatoires, une légère allusion à la cocaïne dont Jean-Claude fut un ardent consommateur. Et l’ensemble évoque avec une certaine poésie et un charme décalé le pétage de plombs d’une star hollywoodienne.
« VAN DAMME IS BACK »
C’est parti pour une interview hyperserrée. Branchez des pinces crocos sur les roubignoles de votre interlocuteur et ne le lâchez plus. A force d’instance, Julien avoue qu’il a eu un super contact avec Jean-Claude. Un gars très simple, très humain et même « timide », nous dit-il, très loin en tout cas de l’image qu’avaient contribué à construire ses passages sur les chaînes françaises, entre déclarations intempestives (« Van Damme is back, physically and mentaly. Y a rien qui peut me stopper, except myself and God ! ») et rots tonitruants sur le plateau de Nulle Part ailleurs. « Jean-Claude est un gars survolté qui a des décharges d’énergie en permanence, explique Julien. Il a aussi les sinus bousillés et il renifle tout le temps, c’est pour ça que les gens croient qu’il prend de la coke. Mais je peux vous dire que c’est faux, sinon c’est moi qui serait allé lui en chercher. »
« JE SUIS VENU À HOLLYWOOD AVEC MON KARATÉ, TU VOIS. J’AI ATTRAPÉ UN CERTAIN STYLE, UNE CERTAINE IMAGE QUI ÉTAIT “BANCKABLE”. »
« DEEP »
Après ces confessions, Julien nous offre gentiment d’utiliser une courte interview qu’il a tourné pour son usage personnel. Vous voilà désormais en possession de ce qu’on appelle couramment du « biscuit » au sein de la profession, c’est-à-dire des informations exclusives qui, à elles seules, justifient l’existence de votre article. Reste à imaginer un angle valable. Jean-Claude saute en permanence du coq à l’âne comme si des fenêtres s’ouvraient dans sa tête : ne serait-il pas le premier homme hypertexte, une entité biologique fonctionnant comme un moteur de recherche et dont la drogue aurait accentué le pouvoir connectique en même temps que la confusion ? Ou bien la première star authentiquement mondialisée, l’improbable mutant produit par la rencontre entre le rationalisme essoufflé du vieux continent, la mystique corporelle japonaise et le rêve hollywoodien ?
Une fois que toutes ces idées à la con vous sont passées par la tête, revenez-en à la seule source dont vous disposez : la précieuse VHS. Sur la bande, vous découvrez un Jean-Claude étonnamment calme qui disserte doctement sur les rapports entre danse et karaté. Puis l’interviewer lui pose LA question qui brûle actuellement toutes les lèvres : « On a le sentiment que ton personnage est beaucoup plus complexe que ce qu’il n’y paraît. Est-ce que tu serais prêt à faire un film d’auteur français ? » Réponse de Van Damme : « Il faudrait d’abord qu’un auteur français vienne me voir et comprenne le vrai Van Damme, parce que j’ai eu une image pendant une trentaine de films qui était répétitive. Je suis parti en Amérique, j’avais pas vraiment un background de théâtre. Je suis venu avec mon karaté, tu vois. J’ai attrapé un certain style, une certaine image qui était banckable. Mais j’aimerais bien faire des films plus profonds, plus complexes, disons un peu plus intelligents. (Soupir intérieur) J’aime bien les gens intelligents. » Question : « Tu as envie que les gens voient un nouveau Van Damme aujourd’hui ? » Réponse : « J’aimerais bien que les gens voient un Van Damme qui progresse, qui s’améliore. Et moi, j’aimerais bien voir autour de moi des gens qui s’améliorent, parce que tous les jours on peut se rappeler à recréer quelque chose de mieux en nous. Euh… c’est pas un peu trop deep comme conversation ? »
BLEU COMME UN SCHTROUMPF
Visiblement, Jean-Claude est en pleine période d’autotransformation. Fortuitement, vous apprenez que Canal+ diffuse en mai un documentaire inédit de Frédéric Bénudis et Carole Thomé, intitulé Dans la peau de Jean-Claude Van Damme(2), qui semble confirmer cette thèse. Le doc, plutôt réussi, s’ouvre sur une scène de rédemption corporelle résumant la mystique van damienne : l’acteur pédale jusqu’à perdre haleine dans le sous-sol de sa villa décoré de crucifix et de photos de lui. Un peu plus tard, sa femme confesse que Jean-Claude est né avec le cordon ombilical autour du cou, bleu comme un Schtroumpf. On comprend mieux alors pourquoi cet homme a passé des années à s’étrangler avec son propre narcissisme, à se pétrifier dans un rôle de crétin très éloigné de sa sensibilité véritable. Longtemps occupé à détruire sa propre statue à coups d’échecs programmés, Jean-Claude, qui rêve d’un rôle à la Paul Newman dans Luke la main froide, a décidé de rompre avec le programme névrotique qui l’agite : « Je me branle plus, j’ai 41 ans. La vie évolue, mon frère. Un homme change. S’il ne change pas, c’est vraiment le con des cons. J’ai pas changé pendant des années. Tu te répètes, les gens se répètent, on se répète toujours. C’est pour ça qu’on fait des erreurs… » Votre principale erreur, ça a été quoi ? « La drogue, c’est pas bon la drogue… » Le nouveau Van Damme est résolument « deep ». Il est temps de commencer votre article.
(1) Merci à Héphaïstos.
(2) Diffusion d’une soirée spéciale sur Canal+ le 7 mai : « Replicant » à 21 h00, « Dans la peau de Jean-Claude Van Damme » à 22 h35

