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DÉFONCE À LA DÉFENSE

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Paru dans Technikart n° 72
Ce n’est pas parce qu’on travaille à la Défense dans des sociétés au-dessus de tous soupçons que l’on y effectue ses trente-cinq heures complètement clean. Coke, antidépresseurs, café gitan : derrière les bureaux briqués, on se défonce comme on peut pour carburer au rythme de l’entreprise.
Notre reporter a tout testé.

7 avril, France 3, « 19/20 » • A Sofia-Antipolis, la Silicon Valley des environs de Nice, une femme s’est jetée du haut d’un pont. Suicide dans la pinède. Pas loin, les bâtiments de la société qui l’employait. Dans une lettre expliquant son geste, elle dit ne pas supporter l’idée de reprendre son poste de travail. Son mari, désarmé, malheureux, explique : l’employeur a réfuté par lettre sa responsabilité, arguant qu’« elle souffrait de problèmes personnels et professionnels. » Requiescat in pace.

8 avril, 8h30 • Paris, métro ligne 6, station Kléber. A chaque enquête, j’endosse une défroque différente. Aujourd’hui, je suis couleur muraille. Comme les autres, je vais bosser. Couloirs collants, tunnels, escalators, mendiants, infirmes, journaux gratuits. Mêmes infos brutes entre toutes les mains : la guerre, l’épidémie, le chômage en hausse. Je piétine vers mon labeur. Acier, néons, assis, tassés, visages fermés, cernés. A peine la place de respirer. Ça sent déjà la sueur et encore l’after-shave.

8h45 • Esplanade de la Défense, ex-planante de la déphase. J’aurais pas dû fumer. J’aurais pas dû, mais j’ai, comme chaque matin, avant de franchir le tourniquet. Pour protester contre la guerre, un alpiniste escalade la face est de la tour EDF sans qu’on lui prête attention. Pas le temps. A la Défense, à l’extérieur, on est déjà au bureau. Où que le regard se pose, les alvéoles des bureaux sur les parois de verre clôturent. Des tours de miroirs opaques, qui murent plus qu’elles n’ouvrent. Je suis la progression de l’araignée humaine sur sa paroi de verre vers le logo au sommet de la tour. EDF est l’anagramme de déf. J’essaie de calmer l’angoisse qui monte, avale un demi Calmox pour redescendre.

9h00 • Les mâchoires de la porte-tambour se referment sur moi. Pile poil à l’heure. Je suis dans la Tour, une pile de Bries de trente étages, siège d’une multinationale à vocation communicative bâtie sur le modèle pyramidal. Les yeux-vitres du vigile, le haut plafond du hall, tendu de laque noire, démultiplient l’espace. Il fait chaud comme dans un hôpital, 25° toute l’année. Sur des écrans, les dernières pubs du groupe. Les slogans obsédants baignent le hall de certitudes optimistes. Des voix en sourdine, incantatoires. Le monde sans fil est à vous. Le monde sans fil est tabou. Faut rien dire. Et montrer patte blanche.

9h07 • Pour franchir le tourniquet, il faut faire la queue. Avec ses collègues, Karine est souriante et en jupe courte par contrat. Sa mission : relever l’identité des visiteurs et distribuer les badges magnétiques. Vous n’avez pas fini d’être libres. La pression matinale des gens pressés et mal lunés conjuguée à l’obligation de sourire, même quand elle a envie de pleurer : ça fait six mois qu’elle cachetonne. C’est par une copine qu’elle a découvert le Prozac. Elle ricane béatement : « Ça fait bailler et ça détend. » Et vous, c’est quoi votre téléphone ? Les marques créent l’identité. Dans la téléphonie comme dans la pharmacologie. « Et toi, c’est quoi ta défonce ? » J’enfonce le badge dans le lecteur, le portique s’ouvre, j’existe. Avec nous, vous ne serez jamais plus qu’un simple numéro.

09h15 • Premier étage de la tour, le bas de la pyramide, le bas de l’échelle. J’atterris en douceur en pleine montée, merci Calmox. Machine à café, matrice sans fenêtre, on y fume et on y boit du café. Beaucoup. Et on y discute de la guerre. Plutôt contre. Vagues répétitions de presse matinale mal digérée. Evelyne geint. Boulotte, des cernes jusqu’aux seins, elle est secrétaire d’un service de l’étage : « Je suis tellement crevée que j’arrive plus à dormir. » Pressions sadiques de son sous-chef de chef. Lui, il est speedé, bien noté, entièrement en accord avec sa hiérarchie. Il se « défonce au boulot » dans tous les sens du terme. Plus « efficace » que les autres, il « monte en puissance, percute au quart de tour », et prend, en cas de « baisse de régime » ou de « surcharge de travail », de la coke ou des amphétamines qu’il commande par Internet. A cause de l’interdiction de fumer dans les bureaux, JP, un collègue du service, se colle comme des tatouages des patchs à la nicotine, « de plus en plus dosés parce que ça stimule ». Il refile à Evelyne un truc pour tenir toute la journée après sa nuit blanche : « Le café gitan : tu prends une demi-clope, tu la fais infuser dans ton café, tu bois cul-sec. » Evelyne se laisse tenter.

« LE CAFÉ GITAN : TU PRENDS UNE DEMI-CLOPE, TU LA FAIS INFUSER DANS TON CAFÉ, TU BOIS CUL-SEC » (UN COLLÈGUE DE BUREAU).

11h05 • Briefing avec le chef de service qui englobe tous nos sous-services. Beau costume, belle coupe, la poignée de main franche et l’œil vif. L’incarnation d’une caricature. Lui, c’est un work addict. Il ne prend plus rien. Il n’a plus besoin de produits, le travail est devenu sa dope. On l’envie, on le craint. La réunion s’étire jusqu’à l’heure du déjeuner.

13h04 • Au self, personne ne boit d’alcool, parce que c’est mal vu. Sauf le pochetron de service. La cinquantaine plaquée érythèmes, il est d’une autre époque. Il fait rire, on l’aime bien. Et puis, lui, c’est un drogué avéré, il a passé le pas. « Il a déjà fait des cures, si tu vois ce que je veux dire », glisse un collègue.

14h08 • L’après-midi, il faut bosser. Pour dégager les envies de sieste, la Modafinil, c’est l’hostie : « Une molécule passionnante qui suspend les mécanismes du sommeil sans avoir les effets secondaires de la coke et permet de passer trois jours sans dormir. » Testé par les soldats de la première guerre du Golfe, en vente libre aux Etats-Unis, sans contre-indication si on l’utilise moins de soixante heures, je le commande par Internet, 48 heures chrono. Il y a même un service qui permet de visualiser le voyage de mes commandes en temps réel. L’après-midi s’écoule et je carbure comme un TGV.

16h50 • J’arrête juste dix minutes pour emmener Evelyne à l’infirmerie. Elle a des palpitations à cause du café gitan. « C’est contre-indiqué avec les anxiolytiques », gémit-elle. Les couloirs à moquette épaisse se succèdent. Sur des panneaux, des flèches dirigées vers un tas de pilules multicolores indiquent la route à suivre. Le médecin lui propose de l’arrêter, le temps qu’elle aille mieux. Elle refuse : « On commence par te renvoyer chez toi, et puis, on te renvoie tout court. » Faut pas que ça se voit, la dépression est improductive et l’improductif est tabou. C’est la loi : défonce-toi si tu veux, mais ne te fais surtout pas prendre.

18h00 • Hop, j’ai fini ma journée. Je traîne un peu, fier de moi. Tout le monde s’en fout. Pas très envie de rentrer. J’ai peur de me faire chier. Mon boulot, c’est ma vie. Dehors, les arbres étendent leurs branches en croix. La Défonce est un cimetière, chacun sa case, je me dis pendant que le soleil lèche de sang les milliers de fenêtres étagées des termitières. Je sais plus quoi penser, d’ailleurs, je ne pense plus. Je ne sais plus quoi prendre.

« C’EST UN PEU LE MASSACRE »
Ce sont quelques bruits qui courent, deux-trois faits divers qui percent sous forme d’entrefilets, la loi du silence qui s’effiloche par endroits : le monde du travail semble à son tour touché par le dopage. Les pots de service se transforment-ils en pots belges ? Les secrétaires se prennent-elles pour des nageuses est-allemandes ? Les travailleurs ne marchent-ils plus qu’à l’Internationale ? Et d’abord, quand on aborde le monde du travail, doit-on parler de dopage, comme dans le sport, ou de défonce, comme dans la rue ?

Michel Hautefeuille, psychiatre à l’hôpital Marmottan et auteur de Drogues à la carte (Payot), opte pour le premier terme : « Si je fais un parallèle entre le sport et l’entreprise, c’est parce que le but est d’améliorer ses performances, comme les athlètes. Le monde du travail est devenu un monde de compétition à tous les niveaux. C’est une évolution récente : il faut être, si ce n’est le meilleur, en tout cas à 100 % de ses moyens sur le poste qu’on occupe. » Michel Hautefeuille souffle un peu avant de détailler ce qu’il observe quotidiennement : « Le centre Marmottan est un lieu où l’on accueille des toxicos dans le sens classique du terme (95 % de l’activité, NDLR). Les gens du monde de l’entreprise qui consultent le savent très bien. Ils utilisent des produits “à cause de leur travail” et, quand ils s’aperçoivent qu’ils perdent le contrôle de leur consommation, ils viennent. En général, ce sont des médicaments qui leur posent problème, mais ça peut être aussi de la coke, des amphés… Il y a de tout, c’est un peu le massacre. En France, on compte un million de consommateurs de produits psychotropes légaux. On est les champions du monde ! On voit des ordonnances thérapeutiquement absurdes. Un interne qui remettrait une ordonnance pareille un jour d’examen se ferait bouler. Ça pose la question de la responsabilité du médecin qui prescrit certains médicaments, du pharmacien qui les délivre et de la Sécurité sociale qui les rembourse. Un système aberrant cautionné à tous les niveaux. »

« LA PREMIÈRE RÉACTION DE L’ENTREPRISE, C’EST DE DIRE : “ÇA N’EXISTE PAS.” COMME DANS LE SPORT, ON RENTRE DANS LE MONDE DU SILENCE. » (DR HAUTEFEUILLE).

LA COKE SUR LE BUREAU
Les faits sont là : depuis cinq ans, le dopage en entreprise se développe à la vitesse d’un footballeur coréen en train de déborder sur son aile. On ne vous parle plus des caricaturaux métiers « à risques » (pub, audiovisuel, finance) – où s’envoyer un rail est devenu aussi courant que s’avaler cinq cafés et un paquet de Marlboro en une matinée – mais bien du guichetier de la Poste, du salarié de la Sécu, du petit commerçant de quartier… Alors, dès qu’il y a tension, ou frustration, les substances chimiques arrivent à la rescousse. Dans le jargon, on dit « viagratiser » la vie. « Le monde de l’entreprise, est aussi hypocrite que la société en général, s’énerve le docteur Hautefeuille. Tant qu’un mec fonctionne, il peut faire ce qu’il veut : prendre de la coke sur son bureau, l’acheter à son voisin en toute impunité. Dès qu’il se met à ne plus fonctionner parce qu’il pète un câble, ça lui tombe sur la gueule. Mais la première réaction de l’entreprise, c’est de dire : “Ça n’existe pas.” Comme le dopage dans le sport. On rentre dans le monde du silence et du tabou. »
Défonce-toi si tu veux, mais évite à tout prix de te faire choper. « Malheur à celui par qui le scandale arrive », ajoute un médecin du travail, qui, logique avec lui-même, préfère garder l’anonymat. C’est l’omerta. Le système est cadenassé de partout, même de la part du toxicomane : « Si je reçois quelqu’un de manifestement shooté, je peux décider une incapacité de travail, continue-t-il. Mais si elle est trop longue, ça peut se retourner contre lui. Si le milieu du travail est criminogène, dans la mesure où il incite à se droguer, je peux en écarter quelqu’un. Mais il perd son boulot et je ne suis pas sûr de lui rendre vraiment service. »
L’hypocrisie ambiante est encore attisée par la loi : le courant de prohibition latente rassure tout le monde en stigmatisant l’image d’Epinal que nous appellerons le-méchant-dealer-du-coin-qui-veut-droguer-nos-enfants. De l’autre, il suffit de quarante-huit heures pour se faire livrer, via Internet, certains produits interdits en France mais en vente libre ailleurs : la DHEA (molécule de la jeunesse), la Modafinil (pour rester éveillé jusqu’au bout de trois nuits) ou les amphétamines (vive la Pologne !).

MALCOLM X À LA RESCOUSSE
Constat amer : la prise de drogues en entreprise n’est qu’un symptôme qui se généralise, une stratégie d’adaptation pour supporter « le cœur d’un monde sans cœur » (Michel Bounan). Essayer de remédier au dopage implique inévitablement de revoir l’organisation même du travail. Et cesser de stigmatiser le consommateur, victime consentante d’une société qui se médicalise de plus en plus. Le toxicomane des années 70 était un explorateur de nouveaux modes de comportements. Dans sa démarche de survie, il constituait à la fois l’avant-garde et la version quantique du système actuel. A force de marteler à toute une population qu’à chaque embûche de la vie quotidienne, une réponse pharmacochimique vient l’en sauver, la dépendance est devenue un gage de qualité. « C’est toute l’organisation sociale qui a intégré le recours à la chimie, continue Michel Hautefeuille. On le voit dans le monde du travail : avant, on utilisait des médicaments parce qu’on était malades. Après, pour des raisons de confort. Maintenant, pour fonctionner au quotidien : dormir, pas dormir, tenir, pas vieillir… Nous sommes entrés dans l’ère de l’homo syntheticus. »
Une note d’espoir en guise d’heure supplémentaire : dans les années 60, Malcom X avait décrypté la perversité de l’addiction, faisant de la lutte contre l’héroïne chez les Black Panthers une lutte contre l’oppression et utilisant l’abstinence comme attitude politique de libération contre le système : « La plupart des junkies noirs essaient surtout de s’anesthésier contre le fait d’être Noir dans un pays de Blancs. Mais, en réalité, le Noir qui prend de la drogue ne fait qu’aider le Blanc à “prouver” que le Noir n’est rien. »

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