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L’EMPIRE DE L’HYSTÉRIE

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Paru dans Technikart n° 72
Empire du Bien contre axe du Mal, manifs pro-Saddam, commentaires déboussolés des médiacrates… Le 11 septembre 2001 nous a propulsés dans une société de l’émotion où les arguments ont laissé la place aux propagandes et le raisonnement, aux sentiments. Bienvenue dans la société de l’émotion.

Tu t’énerves. Tu jubiles. Tu as peur. Tu règles l’intensité de ton stress à celui de la foule. Mais entre une explosion et une implosion, il arrive parfois que tu doutes. Tu fais alors une pause, tu t’extrais momentanément du maelström ambiant. Tu regardes dans l’autre sens, tâtes les arguments du camp adverse, tentes un pas vers lui, te reprends et te raccroches à tes certitudes. Mais, trop tard, tu vacilles et ne sais plus. Rassure-toi : tu n’es pas seul. La fébrilité pulsionnelle qui submerge l’Occident n’épargne personne. Tu es une machine émouvante parmi d’autres – chefs d’Etat, citoyens sans qualité, experts de plateau télé – un garçon ou une fille post-11 septembre. Un hystérique très ordinaire.
Le problème : tes pics d’humeur ne sont plus provoqués par le bug de l’an 2000, la mort de Lady Di ou le « sursaut citoyen » du 21 avril. Mais par la guerre et la paix, l’avenir du Moyen-Orient, le destin européen, le désastre tchétchène ou le conflit entre chrétiens, juifs et musulmans. Des sujets avec lesquels personne ne devrait déconner. Et pourtant, wow, c’est flippant mais tu déconnes. A bloc.

NERFS À VIF
Et pour cause : tout le monde parle mais plus personne ne s’écoute. C’est le C’est mon choix érigé en norme sociale. La séquence guerre du Golfe 2 aura ainsi été une escalade supplémentaire dans le n’importe quoi, le déchaînement de la bêtise, la tyrannie de la pulsion. Etonnez-vous, après, qu’il ait été si difficile pour la plupart d’entre nous de choisir son camp – et surtout de s’y tenir. En effet, que faire lorsqu’un Français sur trois déclarait désirer la victoire de Saddam Hussein, signant ainsi « le triomphe de l’ignorance et la défaite de tout esprit critique », écrit le philosophe Yves Michaud(1) ? Que croire lorsque le Pentagone change de but de guerre tous les quinze jours – la lutte contre les réseaux terroristes, non, la destruction des armes massives, non, l’établissement de la démocratie ? Que penser de manifestations contre une guerre qui aura fait une dizaine de milliers de victimes (certes, c’est beaucoup) lorsque plusieurs centaines de milliers de musulmans tchétchènes se font massacrer par les Russes ? Et quel crédit accorder à la classe des médiacrates qui, dès le troisième jour du conflit, nous annonçaient avec contentement un bourbier viêt-namien ? Que comprendre lorsque Chirac se comporte avec autant d’arrogance à l’égard des pays de l’Est – pour qui le parapluie nucléaire américain est une question de survie – que Donald Rumsfeld à l’égard de « la vieille Europe » ? Et que choisir entre les simplifications scandaleuses de Bush – « Nous sommes le bien » – et les renversements logiques des militants antiguerre – « Bush, Sharon, c’est vous les terroristes. »
Depuis Parménide, nous étions convaincus que « Ce qui est. Ce qui n’est pas, n’est pas. » Que les terroristes, ben… ce sont les terroristes. Ce n’est plus le cas. Dans l’Occident post-11 septembre, la logique n’est plus requise, la dignité est en berne, l’esprit d’analyse est écrasé par l’émotion. Pas le meilleur outil pour discuter géopolitique. Résultat : le débat public ces jours-ci est aussi consensuel qu’un Téléthon. Il n’y a plus d’arguments, il n’y a que des propagandes. Il n’y a plus de raisonnement, il n’y a que des sentiments. Il n’y a plus de réflexion, il n’y a qu’une mobilisation infinie. Tu aimerais croire que cette crise est liée à la seule guerre, mais tu pressens que ce n’est pas aussi facile. Que le 11 septembre a détruit le système immunitaire à l’abri duquel l’Occident s’ennuyait, se languissait, consommait. Et nous expose, nerfs à vif, à la tempête de l’histoire.

ZOMBIES VS FANATIQUES
Evidemment, le réveil de l’émotion ne date pas d’hier. Il est un mouvement ascendant qui prend naissance avec la pop culture, se cristallise en Mai 68 et trouve une vitesse de croisière avec les années 80. Evidemment, ce retour de l’émotion au cœur de nos existences est aussi une bonne nouvelle : elle est le creuset d’une vie plus intense, d’une intelligence plus imaginative et de communautés rompant avec la solitude désenchantée des temps modernes. Mais avec l’événement absolu qu’est l’attaque du World Trade Center, le régime de l’émotion a atteint une vitesse de libération, une masse critique, un point de basculement.
En 1806, Hegel voit passer Napoléon par sa fenêtre et s’écrit : « C’est l’esprit même de notre temps. » L’histoire s’est trouvée un nouveau moteur : la raison. Elle permet d’avancer en absorbant chaque contradiction pour la résoudre – dialectiquement – en une synthèse supérieure. C’est le programme du capitalisme qui, depuis un siècle, croît et se renforce en digérant toutes ses contestations. Sauf que, deux siècles plus tard, la géniale mécanique hégélienne de la modernité s’est désagrégée en son cœur même : le World Trade Center. Même scène qu’en 1806 mais protagonistes différents : ce n’est plus Hegel mais le monde entier, ce n’est plus une fenêtre mais un poste de télévision, et ce n’est plus Napoléon mais une poignée d’islamistes armés de cutters et de la certitude qu’un porno hardcore peuplé de soixante-douze vierges les attend. Autrement dit : l’esprit même de notre temps. Non plus un déploiement universel mais une hystérie sans fin ni début.

« CE N’EST PLUS L’ETAT QUI GOUVERNE DANS NOS SOCIÉTÉS MAIS DES PROPOSITIONS D’ÉMOTION ENTRETENUES PAR LA CONCURRENCE MÉDIATIQUE » (PETER SLOTERDIJK).

L’histoire n’appartient plus au chef d’Etat et au philosophe, elle est écrite par le téléspectateur et le taliban. Elle n’est plus le fruit de la pensée et de la volonté mais est engendrée par le cœur et les pulsions. Elle n’est plus un conflit entre progressistes et réactionnaires, mais « un face-à-face terrible entre le zombie et le fanatique », écrivait déjà en 1987 Alain Finkielkraut dans la Défaite de la pensée. Nous en sommes là. Déchirés entre la bonne nouvelle – le capitalisme n’est pas la fin de l’histoire – et la mauvaise – le redémarrage de l’histoire échappe à notre entendement.

« NOTRE MISSION »
Si le monde ne fait plus sens c’est parce que les grands récits qui en rythmaient la marche – communisme contre capitalisme – se sont évanouis. A la place : une multitude de microrécits que chaque individu se raconte à lui-même. D’où le sentiment d’inconsistance : nous sommes des particules flottantes dont la trajectoire n’est guidée par aucun repère collectif, aucune valeur universelle. Conséquence : « Exister ne suffit plus, il faut se sentir exister », constate le sociologue David Lebreton. En racontant sa vie à la télévision ou dans des romans d’autofiction, en se saoulant d’images qui tapent, de sons qui déchirent et d’adrénaline sportive. Ou en s’agrégeant aux explosions collectives. « Ce sujet vide, condamné à se raccrocher à la tautologie “moi=moi” dans la fuite des présents, est condamné à la nervosité : il oscille entre la jouissance excitée et la panique », écrit impeccablement Yves Michaud dans la Violence apprivoisée (Hachette). « On habite avec un cœur plein un monde vide », découvrait Chateaubriand. C’est aujourd’hui l’inverse : notre cœur est vide et le monde est plein. Les anciens romantiques avaient l’âme débordante. Les nouveaux hystériques ont l’âme débordée.
Le 12 septembre 2001, George W. Bush, déclarant la guerre aux terroristes islamistes, concluait : « Nous avons trouvé une mission. » Tout est dans le « trouvé ». Un ancien alcoolique, fils de bonne famille et rompu au cynisme trouve enfin matière à s’exalter, un remède à la « fatigue d’être soi » (Alain Erhenberg) à laquelle nous condamnent nos mœurs individualistes. Le problème, c’est que nous sommes tous, potentiellement, des George W. Bush. La société de consommation nous transforme en zombies, nous sommes tentés d’y échapper en nous métamorphosant en fanatiques. Nous cherchons une mission : casser du Ricain, ou casser de l’Arabe, ou casser du juif, ou casser du lepéniste ou casser du « collabo » pro-USA ou du « collabo » pro-Saddam, qu’importe (de toute façon, nous aurons changé de mission demain, l’important c’est de participer). C’est la mécanique infernale du bouc-émissaire. Celle qui nous permet de poser toutes les questions imaginables, sauf celle qui importe véritablement : quelles sont les racines de mon mal ? Où est mon centre ? Comment ajuster mon émotion à ma raison ? Quelle forme de vie dois-je inventer pour échapper au destin de zombie ou de fanatique ?

« J’AI HONTE »
Une telle interrogation devrait nous amener à affronter nos démons. Au lieu de ça, nous fonctionnons à la peur, nous projetons notre propre animalité sur les autres – l’indigne « J’ai honte » lancé à la gueule des électeurs lepénistes, « l’empire du Bien » américain s’attaquant à « l’axe du Mal ». Depuis que nous sommes entrés dans ce grand Loft qu’est devenu le monde, nous ne voulons plus savoir qu’un seul truc : « C’est qui qu’a pété ? » En attendant, les Français continuent de soutenir Chirac, déjà élu avec un score de potentat africain. Le régime de la peur profite aux élites dirigeantes – surtout si elles sont illégitimes.

« CETTE AGRESSIVITÉ DEPUIS LE 11 SEPTEMBRE TRADUIT SURTOUT UNE PEUR. LES AMÉRICAINS ET LES EUROPÉENS NE SONT PLUS ASSURÉS DE LEUR PROPRE VALEURS » (M. MAFFESOLI).

LA CHUTE DE L’EMPIRE ROMAIN
La situation actuelle n’appelle donc pas l’engagement, mais le retrait. Depuis que « N’importe qui peut s’exprimer n’importe où pour dire n’importe quoi, constate le philosophe Peter Sloterdijk(2), la posture des intellectuels “à l’ancienne” est devenue franchement comique. (…) Ce n’est plus l’Etat qui gouverne dans nos sociétés mais des stress collectifs, (…) des propositions d’émotion entretenues par la concurrence médiatique. Face à cela, le rôle de l’intellectuel serait de refuser le service d’excitabilité, de devenir une station d’épuration de cette autopollution contemporaine. » On ne saurait mieux dire. Car la tentation est grande de se recroqueviller sur la vaine posture humano-humaniste – un appel incantatoire à un retour à la raison – ou l’infecte attitude anar de droite – jubiler de la déréliction contemporaine. Il existe une troisième option : observer l’histoire sur le temps très long.
« Si l’on veut rester serein, analyse le sociologue Michel Maffesoli, il faut se souvenir qu’à la suite de la chute de l’empire romain, la civilisation médiévale advient. Cette panique, cette fébrilité, cette agressivité depuis le 11 septembre traduit surtout une peur. Les Américains et les Européens ne sont plus assurés de leur propre valeurs, ils trouvent toutes sortes de raisons à leur comportement mais ce sont autant de fausses raisons. » La nature de cette inquiétude ? « Le constat, non dit, que l’idée d’universalité s’éteint. Il va falloir s’habituer à l’idée que l’autre m’échappe, que ses pensées me sont impénétrables, que ses valeurs diffèrent. Ce qui se casse la gueule, c’est la grande idée du droit, ce qui réglait la relation à l’autre. On était habitué à l’homogénéisation. Il va falloir faire l’apprentissage de l’hétérogénéisation. Cela demande un ajustement sur le long terme. Nous entrons dans une période de latence : d’ici que survienne un nouveau modèle, c’est un grouillement imprévisible que nous allons affronter. » Euh… Ça te calme ?

(1) In « Libération » du 02 avril 2003.
(2) In « le Nouvel Observateur du 13 mars 2003. Dernier ouvrage paru : « la Part du diable » (Flammarion)

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