Paru dans Technikart n° 72
Les Américains n’achètent plus nos parfums, nos champagnes et nos baguettes. A nous les représailles ! Mais entre le cinéma américain patriotique et militariste qui nous sort par les narines et le tout-Hollywood qui s’est mobilisé vaillamment contre Bush et la guerre, que doit-on boycotter, au juste ?
Le grand coup du cinéma américain ? Parvenir à confondre propagande patriotique et valeurs universelles. Comme ces valeurs (liberté d’expression, accomplissement individuel, grandeur d’âme, etc.) étaient partagées même par la France gaullienne, les symboles du patriotisme américain avaient fini par devenir ici aussi un langage familier, même si les dérives nationalistes, religieuses et familiales pouvaient excéder. On se prenait même parfois à leur envier leur vision à la fois simpliste et idéalisée du monde. Cet héroïsme de bande dessinée ne constituait-il pas la dernière grande mythologie occidentale ? A la rubrique ciné de Technikart, on défend toujours cette idée, malgré la vogue anti-Bush qui se fonde sur le fait que dans Hollywood, il y a W. Les plus modérés d’entre nous avouent même sans rougir qu’ils versent volontiers une larme quand on salue la bannière étoilée dans le premier long-métrage de Denzel Washington (Antwone Fisher) comme dans tout le cinéma US depuis l’invention du western. Mais pour revoir et apprécier pleinement Armaggeddon, il leur faudra sans doute attendre un moment plus propice.
Avec l’arrivée au pouvoir de George W. Bush, l’Amérique a pris un autre visage. Celui du monstre impérialiste décrit autrefois par la propagande bolchevique et récupéré par les islamistes extrêmes. La guerre a consommé une fracture qui s’exprime aujourd’hui dans les rues de France par un anti-américanisme primaire aussi opportuniste qu’incohérent. Les étudiants manifestent et cassent des McDo sans savoir où ils iront bouffer le lendemain, entre les cours, avec leurs Nike aux pieds. Du coup, les Ricains se méfient. Matrix Reloaded, pressenti pour faire l’ouverture du festival de Cannes 2003, sera remplacé par Fanfan la tulipe. Parlez d’un symbole – et d’une perte au change pour les festivaliers ! Les touristes à casquette de base-ball rasent les murs et les stars hollywoodiennes restent cloîtrées chez elles. Alors boycott ? Les plus antiguerre font plus que caresser l’idée, sachant que le coup économique serait rude pour Bush. Mais attention aux dommages collatéraux.
HOLLYWOOD MOBILISÉ
Paradoxe le plus édifiant dans cette histoire : Hollywood est, en Amérique, la voix qui s’est élevée le plus puissamment contre la guerre. On rappelle rapidement, au passage, que Sean Penn, qui est allé visiter Bagdad en décembre dernier, se prétend aujourd’hui victime d’une nouvelle liste noire, car viré d’un film pour ses positions radicales (voir encadré page 78). Robert Redford lui a emboîté le pas en questionnant la politique de dépendance pétrolière du gouvernement US dans le Los Angeles Times. Enfin, mon sosie, Woody Harrelson, a également écrit au Président dans le Guardian.
Le cinéma américain souffre ainsi de son éternelle schizophrénie, à la fois symbole de l’impérialisme idéologique et caisse de résonance de toutes les convulsions et contestations internes au pays. Certains de nos compatriotes, qu’ils s’expriment dans les dîners, sur les affiches de métro ou sur le Net appellent pourtant à la désertion des salles. On citera le délicieux Luc Michel, président du Parti Communautaire National-Européen (brrr !) qui nous invite à nous mobiliser contre « le sida culturel de Hollywood » (sic) en boycottant « Madonna et James Bond ». Cet homme de goût n’a visiblement pas aimé le single de la blonde sexuelle pour Meurs un autre jour. Quand on sait que Will Smith, héros de Independence Day, a boycotté la cérémonie des Oscars pour manifester contre la guerre mais que, d’un autre côté, le très démocrate Steven Spielberg a soutenu officiellement Bush dans sa croisade (« si le régime de Saddam Hussein possède véritablement des armes de destruction massive et menace notre pays »), on va avoir du mal à notre tête et à choisir notre camp. Faudra-t-il boycotter ou encourager un film de Spielberg avec Will Smith ? Un film de Spike Lee (qui nous déclarait récemment se sentir « chez lui » au milieu des manifestants français ou italiens) avec le très proguerre Tom Cruise ? Pour cause de Blair, faut-il balancer aux ordures les disques de brit-pop qui nous restent ? Le mieux serait sans doute de laisser les autodafés et les boycotts à l’Amérique anti-France (comme à la grande époque des essais nucléaires chiraquiens) et d’essayer de comprendre pourquoi antimondialisme, anti-américanisme et anti-hollywoodisme sont, dans l’inconscient collectif français, à tel point liés qu’ils sont devenus interchangeables.
Avec l’arrivée au pouvoir de George W. Bush, l’Amérique a pris un autre visage. Celui du monstre impérialiste décrit autrefois par la propagande bolchevique et récupéré par les islamistes extrêmes. La guerre a consommé une fracture qui s’exprime aujourd’hui dans les rues de France par un anti-américanisme primaire aussi opportuniste qu’incohérent. Les étudiants manifestent et cassent des McDo sans savoir où ils iront bouffer le lendemain, entre les cours, avec leurs Nike aux pieds. Du coup, les Ricains se méfient. Matrix Reloaded, pressenti pour faire l’ouverture du festival de Cannes 2003, sera remplacé par Fanfan la tulipe. Parlez d’un symbole – et d’une perte au change pour les festivaliers ! Les touristes à casquette de base-ball rasent les murs et les stars hollywoodiennes restent cloîtrées chez elles. Alors boycott ? Les plus antiguerre font plus que caresser l’idée, sachant que le coup économique serait rude pour Bush. Mais attention aux dommages collatéraux.
HOLLYWOOD MOBILISÉ
Paradoxe le plus édifiant dans cette histoire : Hollywood est, en Amérique, la voix qui s’est élevée le plus puissamment contre la guerre. On rappelle rapidement, au passage, que Sean Penn, qui est allé visiter Bagdad en décembre dernier, se prétend aujourd’hui victime d’une nouvelle liste noire, car viré d’un film pour ses positions radicales (voir encadré page 78). Robert Redford lui a emboîté le pas en questionnant la politique de dépendance pétrolière du gouvernement US dans le Los Angeles Times. Enfin, mon sosie, Woody Harrelson, a également écrit au Président dans le Guardian.
Le cinéma américain souffre ainsi de son éternelle schizophrénie, à la fois symbole de l’impérialisme idéologique et caisse de résonance de toutes les convulsions et contestations internes au pays. Certains de nos compatriotes, qu’ils s’expriment dans les dîners, sur les affiches de métro ou sur le Net appellent pourtant à la désertion des salles. On citera le délicieux Luc Michel, président du Parti Communautaire National-Européen (brrr !) qui nous invite à nous mobiliser contre « le sida culturel de Hollywood » (sic) en boycottant « Madonna et James Bond ». Cet homme de goût n’a visiblement pas aimé le single de la blonde sexuelle pour Meurs un autre jour. Quand on sait que Will Smith, héros de Independence Day, a boycotté la cérémonie des Oscars pour manifester contre la guerre mais que, d’un autre côté, le très démocrate Steven Spielberg a soutenu officiellement Bush dans sa croisade (« si le régime de Saddam Hussein possède véritablement des armes de destruction massive et menace notre pays »), on va avoir du mal à notre tête et à choisir notre camp. Faudra-t-il boycotter ou encourager un film de Spielberg avec Will Smith ? Un film de Spike Lee (qui nous déclarait récemment se sentir « chez lui » au milieu des manifestants français ou italiens) avec le très proguerre Tom Cruise ? Pour cause de Blair, faut-il balancer aux ordures les disques de brit-pop qui nous restent ? Le mieux serait sans doute de laisser les autodafés et les boycotts à l’Amérique anti-France (comme à la grande époque des essais nucléaires chiraquiens) et d’essayer de comprendre pourquoi antimondialisme, anti-américanisme et anti-hollywoodisme sont, dans l’inconscient collectif français, à tel point liés qu’ils sont devenus interchangeables.

