Paru dans Technikart n° 72
Quand les McDo sont cassés, les autres symboles américains universels tremblent. En première ligne depuis Yalta, Hollywood l’impérialiste. Notre reporter ose la question : pourquoi la France a-t-elle toujours voulu s’en défendre ?
Pour approcher Bryan Singer, Halle Berry et Hugh Jackman, il a fallu s’accrocher : non seulement X-Men 2 a bénéficié d’une sortie mondiale, ce qui n’aide jamais la presse européenne dans ses ambitions promo, mais tout déplacement de l’équipe avait été gelé pour raisons… d’actualité. Maintenant que les Américains ont gagné leur guerre, les choses vont rentrer dans l’ordre, et le public français va retourner dans les salles pour bouffer du blockbuster en regardant des pop-corns. Mais le malaise est là. Quelques « Boycott ! » ont été tagués sur les affiches de Basic, le nouveau McTiernan, et le cinéma français a fait son fier sur le thème « On n’est pas comme eux ». L’anti-américanisme latent du pays du fromage est comme un Diable, prêt à sortir de sa boîte à tout moment en prenant sa forme la plus nulle, la plus hypocrite : ce vieux complexe de supériorité culturelle qui voudrait que, côté art, on soit tellement costauds et eux, tellement faiblards. Mettons Cédric Klapisch et David Fincher sur un ring deux secondes pour voir. Et rigoler.
INDIENS MOUSTACHUS
Si on gratte un peu, les parois du temps s’effritent si facilement qu’on remonte aux origines du cinéma. Là-bas, en cette fin de XIXe siècle, les Français se souviennent qu’ils ont inventé la machine et ont été les premiers à l’utiliser. Pendant que Hollywood constituait pierre à pierre son empire, les premiers géants de la distribution mondiale étaient français (Charles Pathé, l’inventeur du cinéma comme loisir de masse). En 1910, les deux tiers des films montrés dans le monde étaient tournés en France, y compris des westerns avec des Indiens à moustaches conçus exprès pour le marché US. Le critique du New Yorker, Louis Menand, résume l’affaire en expliquant que « la façon dont les Etats-Unis se sont mis à dominer le monde du cinéma est largement l’histoire de leur rivalité avec la France ».
Le tournant, c’est la Deuxième Guerre mondiale et la Libération. La France a gagné la guerre (rires), mais Marshall demande une ou deux bricoles pour lancer son plan. La reconstruction de la France sera financée par l’Amérique contre une unique compensation : l’importation libre du Coca-Cola et l’ouverture inconditionnelle des écrans français au cinéma américain. Au terme des accords Blum-Byrnes de 1946, un premier système de quotas est mis en place pour « sauver » l’industrie française (quatre semaines sur treize réservées au cinoche national). Mais en deux ans, juste après guerre, 1576 films américains obtiennent leur visa d’exploitation en France. Contre 233 films locaux.
THOREZ, PREMIER BOYCOTTEUR
Ce sont donc les Américains qui ont commencé, en positionnant délibérément leur cinoche comme arme de propagande culturelle à destination des populations libérées. De là à penser qu’il n’y a pas de cinéma américain innocent de visées expansionnistes, il n’y a qu’un pas, que tout le monde a franchi allègrement. A une époque où on ne peut pas encore se gargariser de la Moderne Vague, on dénonce déjà le scandale du lavage de cerveaux opéré par le cinéma hollywoodien sur nos tout-petits : pendant que les Cahiers du cinéma, revue de droite, édifie sa cinéphilie grâce aux flots de films rendus disponibles par Marshall et en fait le premier loisir bourgeois, Maurice Thorez, secrétaire général du PC, s’énerve dès 1948 contre l’invasion des films américains qui « empoisonnent l’âme de nos enfants, qui sont transformés en esclaves dociles des multimillionnaires américains ».
Mis à part la petite musique sociale, la phraséologie est exactement celle qu’on nous ressert depuis les années 80 pour défendre l’exception culturelle (écouter à ce sujet Bertrand Tavernier, auteur de 70 Ans de cinéma américain mais activiste anti-US dès qu’il s’agit de sauver son bifteck). Un écran et tous les yeux braqués sur lui, c’est une image effrayante de « cerveau unique », un cliché totalitaire, surtout si le cerveau pousse la provocation jusqu’à parler anglais. Le complexe Astérix ne s’applique à rien mieux qu’au cinéma français, cet oasis créatif qui a offert au monde les Charlots et Luc Besson.
« LES FILMS AMÉRICAINS EMPOISONNENT L’ÂME DE NOS ENFANTS, TRANSFORMÉS EN ESCLAVES DES MULTIMILLIONNAIRES AMÉRICAINS » (MAURICE THOREZ)
GOLIATH EST-IL SI MÉCHANT ?
On le sait : les nobliaux consanguins du cinéma français militent pour l’exception culturelle, un concept profondément débectant, non dans son principe mais dans ses implications. Instaurer un système de quotas pour défendre un secteur économique, c’est une chose, le faire au nom d’un prétendu mieux-faisant culturel, c’en est une autre, et le fond du problème. On peut même affirmer que la faute originelle du cinéma français, tant artistique que commerciale, c’est son complexe américain. Ou, plus exactement, sa superbe de forteresse culturelle assiégée, son rejet, à la fin des années 60, du cinéma américain en tant que propagateur des idéaux capitalo-impérialistes, dans la foulée du virage marxiste des Cahiers et de l’explosion maoïste.
La première mondialisation a été celle du 7e art, un domaine où le monde entier est devenu américain au cours des vingt dernières années (80 % des revenus du cinéma en Europe sont générés par Hollywood). L’antimondialisation a donc logiquement été devancée par l’anti-hollywoodisme, selon un réflexe de David face à Goliath. Mais Goliath est-il si méchant ? Et, surtout, David en vaut-il vraiment le coup ? Quand comprendra-t-on que le problème n’a jamais été le nivellement par le bas du cinéma américain mais celui du cinéma français ?
Le simple fait qu’on ose agresser Hollywood au nom de l’antiguerre, alors que la corporation s’est massivement mobilisée contre son gouvernement, le laisse penser. Une de nos amies journalistes aux Etats-Unis : « J’irai en France cet été, mais j’ai peur de devoir avoir des discussions ennuyeuses sur la guerre – alors que je suis contre –, de lire des titres politisés dans les journaux, d’être mal vue par les Français en général, de devoir faire des excuses pour ma nationalité. » Franchement, ça fout la honte, parce que c’est exactement ça qu’elle va subir dès son arrivée à Roissy. Dans un article récent, Louis Menand rappelle qu’André Bazin a été viré de l’Ecran français après un article intitulé « Le Mythe de Staline dans le cinéma soviétique », où il expliquait qu’il préférait le mythe de Tarzan. A Technikart, contre toute attente, il se pourrait bien que, Eastwood, Coen, Fincher ou Aronofski obligent, on soit les derniers « baziniens ».
INDIENS MOUSTACHUS
Si on gratte un peu, les parois du temps s’effritent si facilement qu’on remonte aux origines du cinéma. Là-bas, en cette fin de XIXe siècle, les Français se souviennent qu’ils ont inventé la machine et ont été les premiers à l’utiliser. Pendant que Hollywood constituait pierre à pierre son empire, les premiers géants de la distribution mondiale étaient français (Charles Pathé, l’inventeur du cinéma comme loisir de masse). En 1910, les deux tiers des films montrés dans le monde étaient tournés en France, y compris des westerns avec des Indiens à moustaches conçus exprès pour le marché US. Le critique du New Yorker, Louis Menand, résume l’affaire en expliquant que « la façon dont les Etats-Unis se sont mis à dominer le monde du cinéma est largement l’histoire de leur rivalité avec la France ».
Le tournant, c’est la Deuxième Guerre mondiale et la Libération. La France a gagné la guerre (rires), mais Marshall demande une ou deux bricoles pour lancer son plan. La reconstruction de la France sera financée par l’Amérique contre une unique compensation : l’importation libre du Coca-Cola et l’ouverture inconditionnelle des écrans français au cinéma américain. Au terme des accords Blum-Byrnes de 1946, un premier système de quotas est mis en place pour « sauver » l’industrie française (quatre semaines sur treize réservées au cinoche national). Mais en deux ans, juste après guerre, 1576 films américains obtiennent leur visa d’exploitation en France. Contre 233 films locaux.
THOREZ, PREMIER BOYCOTTEUR
Ce sont donc les Américains qui ont commencé, en positionnant délibérément leur cinoche comme arme de propagande culturelle à destination des populations libérées. De là à penser qu’il n’y a pas de cinéma américain innocent de visées expansionnistes, il n’y a qu’un pas, que tout le monde a franchi allègrement. A une époque où on ne peut pas encore se gargariser de la Moderne Vague, on dénonce déjà le scandale du lavage de cerveaux opéré par le cinéma hollywoodien sur nos tout-petits : pendant que les Cahiers du cinéma, revue de droite, édifie sa cinéphilie grâce aux flots de films rendus disponibles par Marshall et en fait le premier loisir bourgeois, Maurice Thorez, secrétaire général du PC, s’énerve dès 1948 contre l’invasion des films américains qui « empoisonnent l’âme de nos enfants, qui sont transformés en esclaves dociles des multimillionnaires américains ».
Mis à part la petite musique sociale, la phraséologie est exactement celle qu’on nous ressert depuis les années 80 pour défendre l’exception culturelle (écouter à ce sujet Bertrand Tavernier, auteur de 70 Ans de cinéma américain mais activiste anti-US dès qu’il s’agit de sauver son bifteck). Un écran et tous les yeux braqués sur lui, c’est une image effrayante de « cerveau unique », un cliché totalitaire, surtout si le cerveau pousse la provocation jusqu’à parler anglais. Le complexe Astérix ne s’applique à rien mieux qu’au cinéma français, cet oasis créatif qui a offert au monde les Charlots et Luc Besson.
« LES FILMS AMÉRICAINS EMPOISONNENT L’ÂME DE NOS ENFANTS, TRANSFORMÉS EN ESCLAVES DES MULTIMILLIONNAIRES AMÉRICAINS » (MAURICE THOREZ)
GOLIATH EST-IL SI MÉCHANT ?
On le sait : les nobliaux consanguins du cinéma français militent pour l’exception culturelle, un concept profondément débectant, non dans son principe mais dans ses implications. Instaurer un système de quotas pour défendre un secteur économique, c’est une chose, le faire au nom d’un prétendu mieux-faisant culturel, c’en est une autre, et le fond du problème. On peut même affirmer que la faute originelle du cinéma français, tant artistique que commerciale, c’est son complexe américain. Ou, plus exactement, sa superbe de forteresse culturelle assiégée, son rejet, à la fin des années 60, du cinéma américain en tant que propagateur des idéaux capitalo-impérialistes, dans la foulée du virage marxiste des Cahiers et de l’explosion maoïste.
La première mondialisation a été celle du 7e art, un domaine où le monde entier est devenu américain au cours des vingt dernières années (80 % des revenus du cinéma en Europe sont générés par Hollywood). L’antimondialisation a donc logiquement été devancée par l’anti-hollywoodisme, selon un réflexe de David face à Goliath. Mais Goliath est-il si méchant ? Et, surtout, David en vaut-il vraiment le coup ? Quand comprendra-t-on que le problème n’a jamais été le nivellement par le bas du cinéma américain mais celui du cinéma français ?
Le simple fait qu’on ose agresser Hollywood au nom de l’antiguerre, alors que la corporation s’est massivement mobilisée contre son gouvernement, le laisse penser. Une de nos amies journalistes aux Etats-Unis : « J’irai en France cet été, mais j’ai peur de devoir avoir des discussions ennuyeuses sur la guerre – alors que je suis contre –, de lire des titres politisés dans les journaux, d’être mal vue par les Français en général, de devoir faire des excuses pour ma nationalité. » Franchement, ça fout la honte, parce que c’est exactement ça qu’elle va subir dès son arrivée à Roissy. Dans un article récent, Louis Menand rappelle qu’André Bazin a été viré de l’Ecran français après un article intitulé « Le Mythe de Staline dans le cinéma soviétique », où il expliquait qu’il préférait le mythe de Tarzan. A Technikart, contre toute attente, il se pourrait bien que, Eastwood, Coen, Fincher ou Aronofski obligent, on soit les derniers « baziniens ».

