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LES PLOUCS TOUCHÉS PAR LA GRÂCE

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Paru dans Technikart n° 72
La musique la plus gracieuse serait-elle produite par les gens les plus insignifiants ? Bouseux célestes, ils ne connaissent pas l’orthographe du mot « hype » mais leur artisanat d’esthète s’incruste sur nos platines. Voyage au pays de ceux pas gênés de marcher dans la boue.

En matière musicale, deux grandes catégories s’entrechoquent : d’un côté, ceux qui, question attitude, en font beaucoup (les növörockers, si stylés) ou beaucoup trop (les entertainers façon Gonzales). De l’autre, ceux qui n’en font rien : ploucs magnifiques, drogués introvertis, barbus autistes et autres artisans peu loquaces. Entre les deux, l’ennui overground des Moby, Massive Attack ou Sigur Ros : des gens qui vendent beaucoup, sortent de bons disques, mais ne font rêver personne. Parfois, les artistes qui ont tout misé sur l’attitude réalisent une musique à la hauteur de leur quotient glam’ (The Strokes, Jimi Tenor, Peaches…). Les bouseux inspirés, quant à eux, nous transportent dans des contrées musicales aussi magiques que leur environnement peut être terne, avec une émotion réelle, loin des boîtes de conserves de la nouvelle chanson française. Alors, faut-il mener une vie d’ascète pour devenir esthète ? La vie à la cambrousse fertilise-t-elle l’intelligence musicale ? En d’autres termes, comment fait-on pousser de l’or sur des champs de colza ?

NI PAILLETTES, NI BLOUSONS DE CUIR
Dans les années 60, les esthètes pop transparents, sans pose et sans discours, sont légion. A côté des machines de guerre Beatles-Stones, de la classe ultime des groupes mods, du dandysme psychédélique de Pink Floyd ou de la pose prépunk des Music Machine, une pléthore de groupes sans look (sinon celui de l’air du temps) distille une pop lumineuse et luxuriante, gorgée de clavecins et d’harmonies vocales. Avec Sagittarius, les Hollies, The Innocence ou Asylum Choir, l’artisanat pop connaît ses plus riches heures, orchestrées par de gentils artisans à qui il ne viendrait pas à l’idée de parler de la guerre au Viêt-nam, du LSD ou de la révolution. Le prog rock (King Crimson, Kevin Ayers…) et le plouc rock (Gram Parsons, Townes Van Zandt…) fourniront eux aussi leur lot d’artisans pop brillants (voir notre Top 10 page 77). Ni paillettes, ni blousons de cuir : ici, la tendance est plutôt au gros pull tricoté et à la barbe mal peignée. Celle des Beach Boys early 70s (le joyau Surf’s Up), de Robert Wyatt ou, aujourd’hui, de Grandaddy, descendants indirects de tous les artistes précités.

PAS DE QUOI FAIRE RÊVER LES FILLES
Grandaddy, donc. Ce quintette de Modesto (voir interview page 82) n’est pas glamour pour un radis bio : la plupart de ses membres sont barbus, grassouillets, casquettes vissées sur la tête. Pas vraiment de quoi faire rêver les filles. Ils distillent pourtant une pop lumineuse, qu’ils bricolent eux-mêmes dans leur studio rempli de vieux synthés cabossés. Comment ces bouseux célestes se retrouvent-ils touchés par la grâce ? Peut-être, justement, parce qu’ils habitent loin de tout, ne connaissent pas l’orthographe du mot branché, ni l’existence de l’electroclash ou du 2-step. Les groupes préférés de Jason Lytle, leur leader ? Les Beatles, Pink Floyd et… Electric Light Orchestra. Autrement dit, les disques de ses parents. Dégagés des avancées musicales et de la pression à l’innovation, Grandaddy pourrait même sembler détaché de la modernité tout court.
Le précédent album de Grandaddy, The Sophtware Slump (« l’effondrement software ») montrait des touches d’ordinateurs au premier plan d’un paysage de montagne : un semi-concept album sur la chute de l’homo electronicus. Quant au site du groupe, il s’intitule « le paysage de Grandaddy ». Un vol d’oiseaux au-dessus de la mer sert de page accueil, chaque rubrique étant figurée par un petit animal : ours, poussin, lapin… On y trouve même une page baptisée « vautour », qui donne des conseils sur la cuisson des pistaches et renvoie vers des sites de défense de l’environnement. « Notre site est rempli de petits animaux, il apparaissait normal de les protéger : l’homme détruit la nature, comme ces fermiers qui tuent des animaux protégés. C’est triste. » Ouais, c’est pas cool, mais ça montre surtout que la cambrousse, à défaut d’être sexy, peut être une muse fertile.

GENTILS FABRICANTS D’ÉMOTION
Les bouseux magnifiques (on pourrait encore citer le frappadingue bricolo Daniel Johnston, Lou Barlow, Wilco ou Sparklehorse…) tireraient donc leur inspiration de leur isolement et de leur amour pour maman nature. En bricolant dans leur chalet des disques d’artisans, ils arrivent à produire une émotion réelle, qui pioche dans la terre pour atteindre les cieux. Dans leur quête du Beau (oubliés la dance music et l’esprit rock’n’roll, même votre mère va adorer ces disques), ils nous font planer de manière beaucoup moins artificielle que les gentils fabricants d’émotion de la nouvelle chanson française. Peut-être pourrait-on conseiller à Carla Bruni et Keren Ann de déménager à Beuvron-en-Auge ?

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