Paru dans Technikart n° 72
Pour quelques péquenots géniaux, combien d’artistes insipides ? En perdant de son glamour, la musique a dilapidé son pouvoir subversif. Oui, on veut plus de sex & drug & rock’n’roll. Et pas seulement parce que nous sommes des ados attardés.
Laissons d’abord radoter un ancien rock-critic : « Fut un temps où la musique faisait plus que rêver : bander. Toutes les chambres d’ados étaient tapissées par des posters de Blondie, des Sex Pistols, Kraftwerk, Michael Jackson ou AC/DC. Au lycée, les fans de The Cure ne se mélangeaient pas aux adorateurs de Madonna qui détestaient les adeptes de Led Zeppelin. On se ruait aux concerts de Prince ou Taxi Girl, on épluchait les interviews de Bowie, ses références au théâtre kabuki, à Scott Walker, ses provocations nazifiantes, ses histoires de cul avec Jagger ou Angie, on auscultait religieusement ses photos, on copiait sa nouvelle coiffure, on commentait durant des heures l’aspect de ses différentes chaussures. » Stop ! On le connaît ton discours, l’ancien combattant, le « c’était mieux avant ». C’est peut-être parce qu’il est trop largué ? « Bof. Ça vous viendrait à l’esprit d’analyser les interviews de Placebo ? De singer l’attitude de Massive Attack ? De flasher sur les fringues de Sigur Rós ? De fantasmer sur le mode de vie de Radiohead ? De collectionner des photos de DJ Shadow ? Soyons sérieux. Le monde musical perd de sa vitalité, de sa subversivité parce que les artistes d’aujourd’hui n’ont plus de discours, d’attitude, de foi. »
GROSSE SAUCISSE
On pourra d’abord conseiller à ce croulant d’aller se faire maquiller ailleurs en lui citant des exemples d’artistes contemporains qui mêlent musique émoustillante et image particulière : Peaches ou Madonna, Daft Punk ou Green Velvet, Mary J. Blige ou Lil’Kim… Mirwais, Cosmo Vitelli et The Micronauts ont une vraie réflexion sur leur musique et sur l’évolution de celle-ci en général. Des gars comme Les Rythmes Digitales ou Jimi Tenor ont su focaliser l’attention en exploitant la face « spectaculaire » de la société musicale (Jimi Tenor débarquant sur scène armé d’une grosse saucisse, Jacques Lu Cont faisant courir le bruit qu’il est interné dans un hôpital psy…).
Le problème, c’est quand la dimension spectaculaire masque la partie artistique. Robert von Musil, dans l’Homme sans qualité : « Les hommes moyens dont l’esprit est surexcité mais incapable de se libérer dans la création, éprouvent le désir de se donner en spectacle. » Ru Paul, Gonzales, Britney Spears, Stupeflip ou Eminem sont ainsi plus intéressants pour leur démarche que pour leur musique. Chacun ne fait ici que remplir une case dans l’industrie (cocher la catégorie : rebelle, branché, poil à gratter, entertainer…). La parole à Luc Boltanski et Eve Chiapello dans le Nouvel Esprit du capitalisme : « De nombreuses formes de libération et d’authenticité semblent reconnues comme des valeurs de la modernité. Mais il faut se demander si les exigences de libération n’ont pas été vidées de leur contenu en étant subordonnées à la notion de profit. »
Récupération ou pas, il reste l’honnêteté d’une démarche. Guillaume Dustan : « Je l’ai vu chez ma voisine, le poster avec Ziggy Stardust, c’était à la fois terrifiant et fascinant, le sol a brûlé sous mes pieds, comment pouvait-on imaginer qu’un être humain puisse avoir cette gueule-là ? A l’époque, je n’avais pas encore compris que c’était ça, la politique. » Tout juste. Bob Dylan, les Beatles et les Sex Pistols ont changé le monde autrement plus en profondeur que Giscard ou Bourdieu.
MARKETING FRILEUX
On rejoint finalement l’avis du vieux qui nous parlait en haut de la page : on veut plus de sex & drug & rock’n’roll attitude. En matière de retour-du-rock, les Strokes et les White Stripes nous bottent. Mais question « mode de vie différent », ça reste de l’ultra-light. Musique ok + attitude sage = répercussions sur la société faibles. Et le rock, on lui demande plus de changer la vie que d’être beau.
On a dit que l’avènement du pop dans les années 60 signait la fin des avant-gardes. Que sans avant-gardes, la contestation que produit l’art est récupérée par le système. Alors comment la musique pourrait-elle aujourd’hui engendrer de la subversivité ? Hors du système, pas de répercussions. Dans celui-ci, difficile de tout faire péter car le marketing annihile tout écart. Ce qui est paradoxal : c’est lui qui devrait rendre les artistes plus spectaculaires et donc plus attractifs. En voulant ménager les sensibilités du plus grand dénominateur commun, il rend les artistes transparents. Halte aux stratégies de réassort, place à un spectacle renouvelé. En chœur avec le vieux : on veut des attitudes plus bandantes.
GROSSE SAUCISSE
On pourra d’abord conseiller à ce croulant d’aller se faire maquiller ailleurs en lui citant des exemples d’artistes contemporains qui mêlent musique émoustillante et image particulière : Peaches ou Madonna, Daft Punk ou Green Velvet, Mary J. Blige ou Lil’Kim… Mirwais, Cosmo Vitelli et The Micronauts ont une vraie réflexion sur leur musique et sur l’évolution de celle-ci en général. Des gars comme Les Rythmes Digitales ou Jimi Tenor ont su focaliser l’attention en exploitant la face « spectaculaire » de la société musicale (Jimi Tenor débarquant sur scène armé d’une grosse saucisse, Jacques Lu Cont faisant courir le bruit qu’il est interné dans un hôpital psy…).
Le problème, c’est quand la dimension spectaculaire masque la partie artistique. Robert von Musil, dans l’Homme sans qualité : « Les hommes moyens dont l’esprit est surexcité mais incapable de se libérer dans la création, éprouvent le désir de se donner en spectacle. » Ru Paul, Gonzales, Britney Spears, Stupeflip ou Eminem sont ainsi plus intéressants pour leur démarche que pour leur musique. Chacun ne fait ici que remplir une case dans l’industrie (cocher la catégorie : rebelle, branché, poil à gratter, entertainer…). La parole à Luc Boltanski et Eve Chiapello dans le Nouvel Esprit du capitalisme : « De nombreuses formes de libération et d’authenticité semblent reconnues comme des valeurs de la modernité. Mais il faut se demander si les exigences de libération n’ont pas été vidées de leur contenu en étant subordonnées à la notion de profit. »
Récupération ou pas, il reste l’honnêteté d’une démarche. Guillaume Dustan : « Je l’ai vu chez ma voisine, le poster avec Ziggy Stardust, c’était à la fois terrifiant et fascinant, le sol a brûlé sous mes pieds, comment pouvait-on imaginer qu’un être humain puisse avoir cette gueule-là ? A l’époque, je n’avais pas encore compris que c’était ça, la politique. » Tout juste. Bob Dylan, les Beatles et les Sex Pistols ont changé le monde autrement plus en profondeur que Giscard ou Bourdieu.
MARKETING FRILEUX
On rejoint finalement l’avis du vieux qui nous parlait en haut de la page : on veut plus de sex & drug & rock’n’roll attitude. En matière de retour-du-rock, les Strokes et les White Stripes nous bottent. Mais question « mode de vie différent », ça reste de l’ultra-light. Musique ok + attitude sage = répercussions sur la société faibles. Et le rock, on lui demande plus de changer la vie que d’être beau.
On a dit que l’avènement du pop dans les années 60 signait la fin des avant-gardes. Que sans avant-gardes, la contestation que produit l’art est récupérée par le système. Alors comment la musique pourrait-elle aujourd’hui engendrer de la subversivité ? Hors du système, pas de répercussions. Dans celui-ci, difficile de tout faire péter car le marketing annihile tout écart. Ce qui est paradoxal : c’est lui qui devrait rendre les artistes plus spectaculaires et donc plus attractifs. En voulant ménager les sensibilités du plus grand dénominateur commun, il rend les artistes transparents. Halte aux stratégies de réassort, place à un spectacle renouvelé. En chœur avec le vieux : on veut des attitudes plus bandantes.

