Paru dans Technikart n° 72
VICTOIRE DU MARKETING, JOURNALISTES JETABLES, BLOCAGES PSYCHOLOGIQUES ET SCOOPS EN CARTON… QUAND LES MÉDIAS SONT EN CRISE, LE PUBLIC SE MARRE. PROBLÈME : COMMENT CHANGER LA PRESSE SANS Y LAISSER SA PEAU ? LA CRITIQUE DES MÉDIAS EST-ELLE VRAIMENT UTILE ? ET SI « TECHNIKART » NE DÉCOLLAIT JAMAIS ? NOS RÉPONSES À TOUTES CES QUESTIONS AVEC QUELQUES PAGES DE PUBLICITÉ.
« Tout ce qu’on sait, c’est qu’on ne sait pas grand chose. » Vendredi 4 avril 2003, quotidien Libération. Patrick Sabatier vient de résumer dans son édito le malaise de toute une industrie au bord de la crise de nerfs.
Après deux semaines de conflit en Irak, les médias se rendent à l’évidence : ils ne servent à rien. Jamais un conflit n’aura été aussi médiatisé, jamais les journalistes n’auront eu aussi peu à nous apprendre. Douze ans après l’arnaque chirurgicale de la guerre du Golfe I (des images fournies par l’US Army, un carnage déguisé en jeu vidéo), les professionnels de l’info font leur grand coming out. Embarqués, manipulés, humiliés, ils utilisent mille précautions oratoires pour ne surtout jamais rien dire mais conserver leurs distances.
A défaut de pouvoir organiser l’info-spectacle, la presse glisse progressivement vers une info-thérapie collective. Tout se passe comme si les journalistes avaient décidé d’entamer une analyse en plein désert. L’obsession déontologique est partout. Plus rien n’est vrai puisque tout semble faux. Devant la télévision, tout le monde se parle au conditionnel, communique par niveau de probabilités (« Est-ce que tu aurais peut-être le sel, s’il te plaît, selon toute vraisemblance ? »), vit à distance de sa propre réalité. Souvenons-nous, cela donne à peu de choses près ceci : « Machin, nous venons d’apprendre que la ville de Bassorah serait partiellement tombée aux mains des Martiens. Vous qui êtes sur place, vous pouvez nous en dire un peu plus ? » « Ecoute, Brigitte, vu le prix que je suis payé, tu crois tout de même pas que je vais te filer mes infos. Maintenant, première nouvelle, parce que nous, ici, on n’a pas Internet. Tout ce que je peux te dire, c’est qu’il est maintenant de plus en plus probable que ce que je vous ai dit tout à l’heure ne soit pas totalement bidon. A toi les studios. »
Peuple opprimé
Quelques semaines plus tôt, un sondage CSA avait visiblement incité les médias à la jouer profil bas : 57 % des Français estimaient que les journalistes ne décrivent pas la réalité des faits et près de 70 % les jugeaient dépendants du pouvoir. Pire encore : seulement 49 % des personnes interrogées estimaient que les choses se passent comme la télé les raconte. Accusés de toutes parts, les journalistes sont un peu aujourd’hui comme un peuple opprimé qu’on voudrait libérer par la force. La plupart rêve de faire autre chose (n’importe quoi qui rapporte), gagne des clopinettes, carambouille des frais, picole un max et voit leurs ex (ou futurs) collègues publier des best-sellers en crachant dans la soupe (Bien entendu… c’est off de Daniel Carton, les Petits Soldats du journalisme de François Ruffin).
Même le genre très particulier du « media watching » – cette école américaine du journalisme de journalisme qui consiste à produire des médias sur les médias – connaît son heure de gloire avec Arrêt sur images sur France 5, +Clair sur Canal Plus, l’Hebdo du médiateur sur France 2 ou le portail Internet Action-Critique-Médias. « L’information sur l’information a beaucoup d’avenir parce qu’elle nous venge de l’oppression de la communication, estime Ignacio Ramonet, directeur du Monde diplomatique et auteur de la Tyrannie de la communication. On va bientôt voir se développer des médiateurs de médiateurs et des journalistes de journalistes. »(1)
Si tout le monde déteste les journalistes, beaucoup veulent faire « du journalisme » : écoles bourrées à craquer, cartes de presse et vocations tardives à foison.
Vendre de la basket
Le paradoxe, c’est que si tout le monde déteste les journalistes, beaucoup veulent « faire du journalisme ». Les écoles sont bourrées à craquer (950 candidats pour 25 places au CELSA, 893 pour 50 à l’ESJ de Lille), le nombre de cartes de presse explose (1 500 de plus chaque année) et les vocations tardives se multiplient. Le public a compris que les médias étaient une antichambre du pouvoir que l’on pouvait fréquenter et bousculer à moindre frais. Avoir sa photo dans le journal n’épate plus vraiment personne.
Afin d’éviter toute souffrance inutile, Technikart publie ici un vaste dossier pédagogique à base de fuites internes sur l’autre « face cachée » des médias : celle de la victoire totale du marketing sur l’information, celle d’une industrie dont la fonction réelle est de faire vendre du papier et de la basket, celle d’une profession au bord de l’illégalité et dont les « petits arrangements » résument le niveau de soumission ou de sadisation, celle enfin d’une absence totale et récurrente de talent qui fait qu’aujourd’hui aucun média ne nous surprend vraiment, ni ne fait événement. Nos amitiés à Peter Arnett (licencié) et à Patrick Bourrat (décédé), ces deux très grands professionnels de l’information.
(1) Propos tirés d’un entretien sur le site http ://acrimed.samizdat.net/
Après deux semaines de conflit en Irak, les médias se rendent à l’évidence : ils ne servent à rien. Jamais un conflit n’aura été aussi médiatisé, jamais les journalistes n’auront eu aussi peu à nous apprendre. Douze ans après l’arnaque chirurgicale de la guerre du Golfe I (des images fournies par l’US Army, un carnage déguisé en jeu vidéo), les professionnels de l’info font leur grand coming out. Embarqués, manipulés, humiliés, ils utilisent mille précautions oratoires pour ne surtout jamais rien dire mais conserver leurs distances.
A défaut de pouvoir organiser l’info-spectacle, la presse glisse progressivement vers une info-thérapie collective. Tout se passe comme si les journalistes avaient décidé d’entamer une analyse en plein désert. L’obsession déontologique est partout. Plus rien n’est vrai puisque tout semble faux. Devant la télévision, tout le monde se parle au conditionnel, communique par niveau de probabilités (« Est-ce que tu aurais peut-être le sel, s’il te plaît, selon toute vraisemblance ? »), vit à distance de sa propre réalité. Souvenons-nous, cela donne à peu de choses près ceci : « Machin, nous venons d’apprendre que la ville de Bassorah serait partiellement tombée aux mains des Martiens. Vous qui êtes sur place, vous pouvez nous en dire un peu plus ? » « Ecoute, Brigitte, vu le prix que je suis payé, tu crois tout de même pas que je vais te filer mes infos. Maintenant, première nouvelle, parce que nous, ici, on n’a pas Internet. Tout ce que je peux te dire, c’est qu’il est maintenant de plus en plus probable que ce que je vous ai dit tout à l’heure ne soit pas totalement bidon. A toi les studios. »
Peuple opprimé
Quelques semaines plus tôt, un sondage CSA avait visiblement incité les médias à la jouer profil bas : 57 % des Français estimaient que les journalistes ne décrivent pas la réalité des faits et près de 70 % les jugeaient dépendants du pouvoir. Pire encore : seulement 49 % des personnes interrogées estimaient que les choses se passent comme la télé les raconte. Accusés de toutes parts, les journalistes sont un peu aujourd’hui comme un peuple opprimé qu’on voudrait libérer par la force. La plupart rêve de faire autre chose (n’importe quoi qui rapporte), gagne des clopinettes, carambouille des frais, picole un max et voit leurs ex (ou futurs) collègues publier des best-sellers en crachant dans la soupe (Bien entendu… c’est off de Daniel Carton, les Petits Soldats du journalisme de François Ruffin).
Même le genre très particulier du « media watching » – cette école américaine du journalisme de journalisme qui consiste à produire des médias sur les médias – connaît son heure de gloire avec Arrêt sur images sur France 5, +Clair sur Canal Plus, l’Hebdo du médiateur sur France 2 ou le portail Internet Action-Critique-Médias. « L’information sur l’information a beaucoup d’avenir parce qu’elle nous venge de l’oppression de la communication, estime Ignacio Ramonet, directeur du Monde diplomatique et auteur de la Tyrannie de la communication. On va bientôt voir se développer des médiateurs de médiateurs et des journalistes de journalistes. »(1)
Si tout le monde déteste les journalistes, beaucoup veulent faire « du journalisme » : écoles bourrées à craquer, cartes de presse et vocations tardives à foison.
Vendre de la basket
Le paradoxe, c’est que si tout le monde déteste les journalistes, beaucoup veulent « faire du journalisme ». Les écoles sont bourrées à craquer (950 candidats pour 25 places au CELSA, 893 pour 50 à l’ESJ de Lille), le nombre de cartes de presse explose (1 500 de plus chaque année) et les vocations tardives se multiplient. Le public a compris que les médias étaient une antichambre du pouvoir que l’on pouvait fréquenter et bousculer à moindre frais. Avoir sa photo dans le journal n’épate plus vraiment personne.
Afin d’éviter toute souffrance inutile, Technikart publie ici un vaste dossier pédagogique à base de fuites internes sur l’autre « face cachée » des médias : celle de la victoire totale du marketing sur l’information, celle d’une industrie dont la fonction réelle est de faire vendre du papier et de la basket, celle d’une profession au bord de l’illégalité et dont les « petits arrangements » résument le niveau de soumission ou de sadisation, celle enfin d’une absence totale et récurrente de talent qui fait qu’aujourd’hui aucun média ne nous surprend vraiment, ni ne fait événement. Nos amitiés à Peter Arnett (licencié) et à Patrick Bourrat (décédé), ces deux très grands professionnels de l’information.
(1) Propos tirés d’un entretien sur le site http ://acrimed.samizdat.net/

