Le dernier album d’Ellen Allien, « Berlinette », le confirme : en Allemagne, il se passe aujourd’hui des événements alléchants. Réunies, RFA et DDR accueillent en leur sein des labels électroniques excitants, des clubs affriolants, des artistes épatants. Finaux, Gonzales et Miss Kittin ont d’ailleurs été (séparément) s’installer à Berlin.
Ne pas feindre l’étonnement : non, l’Allemagne musicale n’a jamais été circoncise à Nena, Scorpion ou « Der Kommissar », disques choucroute et rock à la bière. Le pays a toujours été à la pointe des musiques qui dépotent. Can et Kraftwerk dans les 70’s, le Krautrock, la Neue Deutsche Welle dans les 80’s (leur new wave, avec des groupes comme Der Plan ou Rheingold) et la techno très rapidement (le mythique club Tresor ouvre ses gonds dès 1991). Un groupe fait le lien entre ces trois étapes : Deutsch Amerikanische Freundschaft, soit DAF.
1 • POURQUOI ÉCOUTER DAF AUJOURD’HUI ?
Les artistes qui doivent beaucoup à DAF sont encore plus nombreux que les fessiers exhibés dans les films de Buttman. Des exemples : Green Velvet, Fisherspooner, DJ Jennifer, Adult, The Hacker, Playgroup, Dopplereffekt, Blackstrobe, Terence Fixmer… Ce dernier vient de sortir une prodigieuse compilation, « Aktion Mekanik », qui regroupe ces incroyables groupes 80’s, ceux qui dressent un viaduc entre techno-pop et electro body music : il y a Fad Gadget, Liaisons Dangereuses, The Normal, Nitzer Ebb, Front 242, The Neon Judgement et, bien sûr, Deutsch Amerikanische Freundschaft. La compilation est éditée sur le label de Green Velvet, Terence Fixmer sort régulièrement ses productions sur International Deejay Gigolo. Autres labels contemporains propageant le son DAF : Ersatz Audio, Bpitch Control et… Disko B, remarquable maison de disques squattée par Robert Görl.
Robert ? La moitié dominante du duo DAF. La boucle est bouclée, sachant que DAF vient de se reformer et que l’album de leur retour remet beaucoup de jeunots à leur place.
2 • QUELLE IMPORTANCE ÇA AVAIT À L’ÉPOQUE ?
Robert Görl forme Deutsch Amerikanische Freundschaft en 1977 à Düsseldorf. Cette année-là, Andreas Baader est retrouvé suicidé dans sa cellule et Rainer Fassbinder filme le glas des utopies babas. Robert Görl : « Il fallait en conséquence que la musique change aussi. Virer les vieux groupes, créer quelque chose d’énergique, de puissant, de nouveau par l’attitude, le feeling. Il fallait que ça dépote. » S’appuyant sur la cause punk, un son mutant atterrit en Allemagne. Le premier album de DAF, « Ein Produkt Der Deutsch-Amerikanischen-Freundschaft » (1979), élaboré par Görl avec Chrislo Haas (futur Liaisons Dangereuses), Kurt Dahlke (soit Pyrolator, de Der Plan) et Gabi Delgado-Lopez (chanteur d’origine espagnole), assène vingt-deux instrumentaux électroniques bizarroïdes. Repéré hors de sa frontière, le groupe signe à Londres sur le meilleur label du moment, Mute. Le deuxième album (« Die Kleinen Und Die Bosen », 1980), produit par Conny Plank (gourou planqué derrière Kraftwerk, Ultravox et Devo), repose désormais sur le binôme Görl/Delgado qui structure davantage ses morceaux. La formule fonctionne à plein régime sur les deux albums suivants, « Alles Ist Gut » et « Gold Und Liebe » (1981), truffés de morceaux terrassants (« Was Ziehst du an Heute Nacht », « Sato-Sato », « Der Räuber und Der Prinz »…). Le concept (electro-dance martiale : instrumentation électronique minimale, beats bestiaux, slogans commotionnants, chant uniquement en allemand), fait mouche avec « Der Mussolini » (« Remue tes hanches / Tape dans tes mains / Et danse le Mussolini / Danse le Adolf Hitler / Bouge ton cul / Et danse le Jésus-Christ »). On les taxe de machos SM (pour sado-militaristes). Ils sont pédés, violents, visionnaires. Suit en 1982 un album où ils se répètent (« Fur Immer »). Le duo finit par imploser.
3 • ET ENSUITE ?
Chacun enchaîne illico sur un album solo, contenant tous les deux de remarquables morceaux (« Amor » sur le « Mistress » de Delgado, « Wind in Air » sur le « Night Full of Tension » de Robert Görl). Reformation en 1986 pour l’album « 1st Step to Heaven » (avec sa version de « Voulez-vous coucher avec moi ? »). Et chacun repart coucher de son côté (Görl participant au secouant « Tales of Taboo » de Karen Finley). A la fin des années 90, Robert sort sous son nom des albums sur Disko B et Delgado recrute un camarade pour réaliser un disque sous le nom de DAF Dos. Place aujourd’hui à la vraie reformation du duo. « Fünfzehn Neue DAF Lieder » est un album fascinant : plus de vingt ans après, la formule DAF n’a pas changé mais le disque sonne méchamment contemporain (au moins deux titres foudroyants : « Komm in Meine Welt » et « Ich Bin Morgen Wieder Da »). A bientôt 50 ans, les deux visionnaires vivent dans leur époque. C’est la nôtre. Nos vrais gigolos, ce sont eux.
« Alles Ist Gut » et « Gold und Liebe » (Virgin).
par Benoît Sabatier, le Jeudi 01 Mai 2003