Paru dans Technikart n° 71
JACQUES BREL ÉRUCTAIT : « LES BOURGEOIS C’EST COMME LES COCHONS / PLUS ÇA DEVIENT VIEUX, PLUS ÇA DEVIENT BÊTE. » POURTANT JEUNE ET INTELLIGENTE, LA NOUVELLE CHANSON FRANÇAISE, DE CARLA BRUNI À VINCENT DELERM, VÉHICULE LE POISON DISCRET DE LA BOURGEOISIE. DE L’ART OU DU COCHON ?
Le Monde et Télérama l’assurent, de l’aisance plein les lignes : la France de la chanson est scindée en deux. Il faut choisir son camp : la qualité (Vincent Delerm, Carla Bruni, Benjamin Biolay, Keren Ann, Emilie Simon, Coralie Clément…) ou la merde (Star Academy). C’est la France d’en haut contre la culture d’en bas. Le Monde et Télérama ont choisi : ils préfèrent la qualité. Ces deux journaux, bien installés sur leur gros derrière, ont désigné leurs poulains. C’est une cooptation de classe : élire avec distinction ceux de son monde. Bourgeoisie, dictionnaire historique(1) : « La culture, les codes du quotidien, l’esthétisme, le bon goût, le respect pour la formation, pour la science et pour les valeurs supérieures créent à la fois une distance sociale et une identité. Base des relations sociales dans la bourgeoisie, ces valeurs permettent à cette classe de se distinguer des autres… »
La culture d’en haut
Le 15 février dernier, Télérama titre en couverture « Les enfants de la chanson », affichant les jolis minois de Carla Bruni, Vincent Delerm, Emilie Simon… Extrait édifiant : « Au milieu de la cacophonie star-académique, un bataillon d’artistes fait entendre sa voix. Textes futés et affûtés, airs de rien bien balancés… Après des lustres de rap tapageur ou de techno robotique, de variété avariée et de comédies misérables, on avait sans doute bêtement envie de savourer, tranquille, au coin du feu, quelques petits airs à notre mesure, à notre portée. Quelques croches sans anicroche. Une chanson douce, comme disait l’autre. » Ouah ! Ça donne envie ! De quoi ? A la limite, de réécouter Trust.
« Avec Carla Bruni, j’ai droit, dans mon petit studio de banlieue, à un bout de Saint-Germain-des-Prés » (un fan).
Après l’avis du curé, celui du notaire. Le Monde du 1er janvier 2003 : « D’un côté, Star Academy. De l’autre, Carla Bruni ou Vincent Delerm : la variété française dessine en 2002 un paysage dichotomique… Face à l’écrasante machinerie du loisir industriel façon Star Academy (…), une réaction spontanée s’est organisée du côté de la musique non formatée, acoustique, presque dépouillée, interprétée par de jeunes auteurs-compositeurs intimistes. A ce jeu à contre-courant, l’année 2002 aura connu deux vainqueurs : Vincent Delerm, largement vainqueur grâce à un album drôle et moqueur ; Carla Bruni, ex-mannequin vedette, classée septième des ventes en cette fin d’année. » Retour au dictionnaire(1) : « A ses idéaux d’individualisme, de moralité et de culture, la bourgeoisie oppose la masse nivelée, le prolétaire prisonnier de ses intérêts matériels, d’une moralité douteuse, prêt à manquer à ses devoirs et à ses responsabilités, ignorant, mal formé, inculte en un mot. » Comme dirait Aziz, c’est clair : Star Ac’, c’est du loisir industriel pour incultes.
Qualité ou marketing ?
Loisir industriel ? Le terme ne s’appliquerait qu’au versant merdique de la musique française. Carla Bruni, qui a vendu plus de 600 000 exemplaires de son album Quelqu’un m’a dit, qui a bénéficié d’une couverture médiatique rarement vue (des féminins aux télés, des magazines spécialisés dans le rock aux radios nationales), échapperait au terme ? Et Vincent Delerm, honoré aux Victoires de la musique aux côtés de Renaud et Jean-Jacques Goldman, gratifié de pleines pages élogieuses dans le Figaro madame, les Inrockuptibles, Elle, l’Express, Zurban, propulsé poids lourd (plus de 150 000 albums vendus), ce n’est pas du loisir industriel ? Non, si l’on en croit le magazine Elle, page « Une journée avec Vincent Delerm » : « Vers minuit, je rejoins ma chambre d’hôtel. J’allume la télé, je regarde des conneries, genre des rediffusions de Star Academy, et je m’endors. »
Cette nouvelle chanson française de qualité tente de nous faire croire qu’elle représente plus que du loisir. Qu’elle génère de l’intelligence. Que c’est de l’art plein, pas du divertissement creux. Ce positionnement paye : 41 % des Français déclarent que la chanson française est leur style de musique préférée, très loin devant le classique et le rock (source : le Figaro madame). Cocorico : la variété nationale représente 58 % du chiffre d’affaires des ventes de disques. Dans ces conditions, s’afficher comme une alternative au marketing industriel, c’est… adopter une stratégie marketing efficace et crédible. Prenons le cas Carla Bruni, décortiqué dans le magazine Stratégies. Ex-mannequin, donc, elle aurait pu faire le même genre d’album-camelote que Karen Mulder ou Naomi Campbell et se ramasser. Plus maline, l’ex de Jean-Jacques Goldman et collaboratrice de Julien Clerc a opté, tout en se faisant épauler par un ex-Téléphone (Louis Bertignac), pour le plan haute culture.
Quart d’heure bourgeois
Signé sur le label indépendant Naïve, son disque de chansons à la Barbara/Françoise Hardy a visé en premier lieu quatre relais : le Monde, Libé, les Inrocks et Télérama, qui ont fonctionné plein pot. Etape suivante : décrocher un partenariat radio. Pas RTL, trop vulgaire, c’est France Inter qui apposera son logo sur les disques. Viennent ensuite les télés. Non à un passage à Star Academy, oui à Pascale Clark (En aparté, Canal +), non aux NRJ Awards, oui à Rive droite Rive gauche. Définitivement labelisée « classieux », Carla pouvait ensuite tout faire, de Télé 7 jours à Michel Drucker. Et multiplier les ventes. Si ça c’est pas un plan marketing implacable…
Dans un secteur, l’industrie musicale, qui souffre d’une segmentation générationnelle de plus en plus ciselée (les disques sont formatés soit pour des 11-16 ans décérébrés, soit pour des trentenaires friqués), Carla et sa stratégie ont réussi un crossover gagnant : séduire des collégiens de Janson-de-Sailly et les rombières de Pougues-les-Eaux.
Toute la France est contaminée. Même celle que Raffarin qualifie de façon infecte « d’en bas » qui, pour 20 €, peut s’offrir un peu de confort sonore, de chanson cossue, de culture soignée. Denis, 33 ans, travaille à la mairie communiste de Sevran (93) : « Le cliché voudrait que j’écoute du rap ou Lofofora ou Manu Chao. Pas du tout. J’adore le disque de Carla Bruni. Je n’écoute pas de la musique pour replonger dans mon quotidien, au contraire. Avec Quelqu’un m’a dit, j’ai droit, dans mon petit studio de banlieue, à un bout de Saint-Germain-des-Prés. » Vincent Delerm l’avoue : son quartier préféré, à Paris, c’est « Jussieu et la rive gauche ». Soit l’esprit que véhicule toute cette nouvelle chanson française.
Le péril vieux jeune
On n’accuse surtout pas Vincent Delerm ou Keren Ann d’être des bourgeois ou des enfants de notables. On leur reproche juste de véhiculer des valeurs pépères, confortables. De participer en première ligne à la magazine-de-décoïsation des esprits. Luxe, calme et sénilité. Leurs références, pêle-mêle ? Charles (Trénet et Aznavour), Henri Salvador, Barbara, Françoise Hardy, Alain Souchon… Bravo, c’est vos parents qui doivent être fiers. Débordons du cadre de la chanson. Vincent Delerm dans Elle : « J’aime les vieilles chambres d’hôtel, le papier peint à fleurs, le parquet qui grince, l’odeur de vieillot… J’aime aller dans des cafés traditionnels, avec des garçons en noir et blanc et des carafes d’eau Ricard. »
Carla, elle, est fière d’être comparée à Barbara. Mais Barbara, quand elle chantait De jolies putes en 1970 (« Nous avons eu la grosse Charlotte / Ninie de Vannes et la Zonzon / Qui arrosait chaque soir sa motte / Au cognac et au marsala »), prenait de vrais risques. Ça choquait le bourgeois, ça ne le flattait pas. Et Gainsbourg, la référence évidente de toute cette sympathique nouvelle troupe (même Carla le reprend) ? Ecriture et arrangements, il se situait dans l’avant-garde, pas dans la naphtaline. Finalement, l’écart entre la nouvelle chanson française et la chanson française « traditionnelle » est aussi important qu’entre la Nouvelle Vague et le cinéma germanopratin auteurisant des années 90 (vous vous souvenez des films de Noémie Lvovsky ?). Mouvement iconoclaste, contre la « qualité française », la Nouvelle Vague a révolutionné le cinéma. Tout le contraire de ceux qui s’en sont réclamés trente ans plus tard. Paul Claudel : « Beaucoup de gens croient avoir le goût classique qui n’ont que le goût bourgeois. » La nouvelle chanson française, elle, ne fait que dépoussiérer les slogans de campagne de Georges Pompidou (1969, « Le changement dans la continuité ») et Valéry Giscard d’Estaing (1974, « Le changement sans risque »). Au risque de passer pour aussi francophobe que Jean-Marie Colombani, affirmons que la nouvelle chanson française, c’est le péril vieux jeune. L’obéissance aux 3 C : conformisme, cocon, confort.
« J’aime les vieilles chambres d’hôtel, le papier peint à fleurs, le parquet qui grince » (Vincent Delerm).
Les esthètes ne sont pas des notaires
Benjamin Biolay sort ce mois-ci son deuxième album, Négatif. Pour cause de collaborations avec Henri Salvador, Keren Ann et Coralie Clément, on l’avait fourré dans le fourgon des chansonniers véhiculant du sentiment bourgeois. Restons calme. Négatif est finalement plus proche de Grandaddy que de Trénet, plus un disque d’esthète à la Air que pouète à la Delerm. Biolay : « Mon “postulat” n’est pratiquement qu’esthétique même si, en tant que citoyen, je suis politisé. Je pense qu’il vaut mieux dire les choses que les chanter, car le message est moins dilué, moins simpliste, moins formel… J’ai pris mes distances avec une certaine culture de classe, que je ne renie pas pour autant (Biolay est issu d’un milieu ouvrier, NDLR). L’art doit parfois choquer, déranger ou changer les choses. Pour ce qui est de l’artisanat, c’est quand même fait pour embellir la vie. » Il a raison : on ne va pas taxer de bourgeoise toute belle œuvre. Odessey & Oracle des Zombies est un disque sublimement beau, il ne fait pas la réclame du confort et du foie gras.
Talking about a revolution
Il y a dix ans émergeait déjà une « nouvelle scène pop française » : Katerine, Jean-François Coen, Juliette & les Indépendants, les Objets… Ces artistes apportaient dans l’Hexagone un courant d’air frais. Rappelons qu’il y a eu depuis la techno, Laurent Garnier, Impulsion, la house, la French touch, Daft Punk, Air, M. Oizo… Victime de son succès, la house s’est ringardisée, vulgarisée. Face à Bob Sinclar et David Guetta, il fallait de l’élégance et de la sobriété. De la sécurité. Voici donc venu le temps du repli. Belles mélodies, beaux arrangements, textes pouétiques. Rassurer les oreilles. Marketing du bon goût.
Il fallait voir Vincent Delerm aux Victoires de la musique, allant chercher son prix avec son petit air dédaigneux, façon « Je fais pas parti de votre show-bizz ». Ben voyons. Il fallait voir au Parc André-Citroën Keren Ann chanter avec sa guitare acoustique Talkin’ ‘Bout a Revolution de Tracy Chapman en soutien à… Pierre Lescure. Il faut voir cette bijouterie de la place des Vosges exposant en vitrine la pochette et les textes agrandis (format poster) de Carla Bruni. Le mot de la fin à cette dernière, dans le Figaro étudiant : « J’adore les chansons à message, les chansons sociales, celles qui concernent les autres. J’adorerais écrire Foule sentimentale mais je n’y arrive pas encore. » Courage, ma belle…
(1) Dictionnaire historique de la Suisse : http://www.snl.ch/dhs/
La culture d’en haut
Le 15 février dernier, Télérama titre en couverture « Les enfants de la chanson », affichant les jolis minois de Carla Bruni, Vincent Delerm, Emilie Simon… Extrait édifiant : « Au milieu de la cacophonie star-académique, un bataillon d’artistes fait entendre sa voix. Textes futés et affûtés, airs de rien bien balancés… Après des lustres de rap tapageur ou de techno robotique, de variété avariée et de comédies misérables, on avait sans doute bêtement envie de savourer, tranquille, au coin du feu, quelques petits airs à notre mesure, à notre portée. Quelques croches sans anicroche. Une chanson douce, comme disait l’autre. » Ouah ! Ça donne envie ! De quoi ? A la limite, de réécouter Trust.
« Avec Carla Bruni, j’ai droit, dans mon petit studio de banlieue, à un bout de Saint-Germain-des-Prés » (un fan).
Après l’avis du curé, celui du notaire. Le Monde du 1er janvier 2003 : « D’un côté, Star Academy. De l’autre, Carla Bruni ou Vincent Delerm : la variété française dessine en 2002 un paysage dichotomique… Face à l’écrasante machinerie du loisir industriel façon Star Academy (…), une réaction spontanée s’est organisée du côté de la musique non formatée, acoustique, presque dépouillée, interprétée par de jeunes auteurs-compositeurs intimistes. A ce jeu à contre-courant, l’année 2002 aura connu deux vainqueurs : Vincent Delerm, largement vainqueur grâce à un album drôle et moqueur ; Carla Bruni, ex-mannequin vedette, classée septième des ventes en cette fin d’année. » Retour au dictionnaire(1) : « A ses idéaux d’individualisme, de moralité et de culture, la bourgeoisie oppose la masse nivelée, le prolétaire prisonnier de ses intérêts matériels, d’une moralité douteuse, prêt à manquer à ses devoirs et à ses responsabilités, ignorant, mal formé, inculte en un mot. » Comme dirait Aziz, c’est clair : Star Ac’, c’est du loisir industriel pour incultes.
Qualité ou marketing ?
Loisir industriel ? Le terme ne s’appliquerait qu’au versant merdique de la musique française. Carla Bruni, qui a vendu plus de 600 000 exemplaires de son album Quelqu’un m’a dit, qui a bénéficié d’une couverture médiatique rarement vue (des féminins aux télés, des magazines spécialisés dans le rock aux radios nationales), échapperait au terme ? Et Vincent Delerm, honoré aux Victoires de la musique aux côtés de Renaud et Jean-Jacques Goldman, gratifié de pleines pages élogieuses dans le Figaro madame, les Inrockuptibles, Elle, l’Express, Zurban, propulsé poids lourd (plus de 150 000 albums vendus), ce n’est pas du loisir industriel ? Non, si l’on en croit le magazine Elle, page « Une journée avec Vincent Delerm » : « Vers minuit, je rejoins ma chambre d’hôtel. J’allume la télé, je regarde des conneries, genre des rediffusions de Star Academy, et je m’endors. »
Cette nouvelle chanson française de qualité tente de nous faire croire qu’elle représente plus que du loisir. Qu’elle génère de l’intelligence. Que c’est de l’art plein, pas du divertissement creux. Ce positionnement paye : 41 % des Français déclarent que la chanson française est leur style de musique préférée, très loin devant le classique et le rock (source : le Figaro madame). Cocorico : la variété nationale représente 58 % du chiffre d’affaires des ventes de disques. Dans ces conditions, s’afficher comme une alternative au marketing industriel, c’est… adopter une stratégie marketing efficace et crédible. Prenons le cas Carla Bruni, décortiqué dans le magazine Stratégies. Ex-mannequin, donc, elle aurait pu faire le même genre d’album-camelote que Karen Mulder ou Naomi Campbell et se ramasser. Plus maline, l’ex de Jean-Jacques Goldman et collaboratrice de Julien Clerc a opté, tout en se faisant épauler par un ex-Téléphone (Louis Bertignac), pour le plan haute culture.
Quart d’heure bourgeois
Signé sur le label indépendant Naïve, son disque de chansons à la Barbara/Françoise Hardy a visé en premier lieu quatre relais : le Monde, Libé, les Inrocks et Télérama, qui ont fonctionné plein pot. Etape suivante : décrocher un partenariat radio. Pas RTL, trop vulgaire, c’est France Inter qui apposera son logo sur les disques. Viennent ensuite les télés. Non à un passage à Star Academy, oui à Pascale Clark (En aparté, Canal +), non aux NRJ Awards, oui à Rive droite Rive gauche. Définitivement labelisée « classieux », Carla pouvait ensuite tout faire, de Télé 7 jours à Michel Drucker. Et multiplier les ventes. Si ça c’est pas un plan marketing implacable…
Dans un secteur, l’industrie musicale, qui souffre d’une segmentation générationnelle de plus en plus ciselée (les disques sont formatés soit pour des 11-16 ans décérébrés, soit pour des trentenaires friqués), Carla et sa stratégie ont réussi un crossover gagnant : séduire des collégiens de Janson-de-Sailly et les rombières de Pougues-les-Eaux.
Toute la France est contaminée. Même celle que Raffarin qualifie de façon infecte « d’en bas » qui, pour 20 €, peut s’offrir un peu de confort sonore, de chanson cossue, de culture soignée. Denis, 33 ans, travaille à la mairie communiste de Sevran (93) : « Le cliché voudrait que j’écoute du rap ou Lofofora ou Manu Chao. Pas du tout. J’adore le disque de Carla Bruni. Je n’écoute pas de la musique pour replonger dans mon quotidien, au contraire. Avec Quelqu’un m’a dit, j’ai droit, dans mon petit studio de banlieue, à un bout de Saint-Germain-des-Prés. » Vincent Delerm l’avoue : son quartier préféré, à Paris, c’est « Jussieu et la rive gauche ». Soit l’esprit que véhicule toute cette nouvelle chanson française.
Le péril vieux jeune
On n’accuse surtout pas Vincent Delerm ou Keren Ann d’être des bourgeois ou des enfants de notables. On leur reproche juste de véhiculer des valeurs pépères, confortables. De participer en première ligne à la magazine-de-décoïsation des esprits. Luxe, calme et sénilité. Leurs références, pêle-mêle ? Charles (Trénet et Aznavour), Henri Salvador, Barbara, Françoise Hardy, Alain Souchon… Bravo, c’est vos parents qui doivent être fiers. Débordons du cadre de la chanson. Vincent Delerm dans Elle : « J’aime les vieilles chambres d’hôtel, le papier peint à fleurs, le parquet qui grince, l’odeur de vieillot… J’aime aller dans des cafés traditionnels, avec des garçons en noir et blanc et des carafes d’eau Ricard. »
Carla, elle, est fière d’être comparée à Barbara. Mais Barbara, quand elle chantait De jolies putes en 1970 (« Nous avons eu la grosse Charlotte / Ninie de Vannes et la Zonzon / Qui arrosait chaque soir sa motte / Au cognac et au marsala »), prenait de vrais risques. Ça choquait le bourgeois, ça ne le flattait pas. Et Gainsbourg, la référence évidente de toute cette sympathique nouvelle troupe (même Carla le reprend) ? Ecriture et arrangements, il se situait dans l’avant-garde, pas dans la naphtaline. Finalement, l’écart entre la nouvelle chanson française et la chanson française « traditionnelle » est aussi important qu’entre la Nouvelle Vague et le cinéma germanopratin auteurisant des années 90 (vous vous souvenez des films de Noémie Lvovsky ?). Mouvement iconoclaste, contre la « qualité française », la Nouvelle Vague a révolutionné le cinéma. Tout le contraire de ceux qui s’en sont réclamés trente ans plus tard. Paul Claudel : « Beaucoup de gens croient avoir le goût classique qui n’ont que le goût bourgeois. » La nouvelle chanson française, elle, ne fait que dépoussiérer les slogans de campagne de Georges Pompidou (1969, « Le changement dans la continuité ») et Valéry Giscard d’Estaing (1974, « Le changement sans risque »). Au risque de passer pour aussi francophobe que Jean-Marie Colombani, affirmons que la nouvelle chanson française, c’est le péril vieux jeune. L’obéissance aux 3 C : conformisme, cocon, confort.
« J’aime les vieilles chambres d’hôtel, le papier peint à fleurs, le parquet qui grince » (Vincent Delerm).
Les esthètes ne sont pas des notaires
Benjamin Biolay sort ce mois-ci son deuxième album, Négatif. Pour cause de collaborations avec Henri Salvador, Keren Ann et Coralie Clément, on l’avait fourré dans le fourgon des chansonniers véhiculant du sentiment bourgeois. Restons calme. Négatif est finalement plus proche de Grandaddy que de Trénet, plus un disque d’esthète à la Air que pouète à la Delerm. Biolay : « Mon “postulat” n’est pratiquement qu’esthétique même si, en tant que citoyen, je suis politisé. Je pense qu’il vaut mieux dire les choses que les chanter, car le message est moins dilué, moins simpliste, moins formel… J’ai pris mes distances avec une certaine culture de classe, que je ne renie pas pour autant (Biolay est issu d’un milieu ouvrier, NDLR). L’art doit parfois choquer, déranger ou changer les choses. Pour ce qui est de l’artisanat, c’est quand même fait pour embellir la vie. » Il a raison : on ne va pas taxer de bourgeoise toute belle œuvre. Odessey & Oracle des Zombies est un disque sublimement beau, il ne fait pas la réclame du confort et du foie gras.
Talking about a revolution
Il y a dix ans émergeait déjà une « nouvelle scène pop française » : Katerine, Jean-François Coen, Juliette & les Indépendants, les Objets… Ces artistes apportaient dans l’Hexagone un courant d’air frais. Rappelons qu’il y a eu depuis la techno, Laurent Garnier, Impulsion, la house, la French touch, Daft Punk, Air, M. Oizo… Victime de son succès, la house s’est ringardisée, vulgarisée. Face à Bob Sinclar et David Guetta, il fallait de l’élégance et de la sobriété. De la sécurité. Voici donc venu le temps du repli. Belles mélodies, beaux arrangements, textes pouétiques. Rassurer les oreilles. Marketing du bon goût.
Il fallait voir Vincent Delerm aux Victoires de la musique, allant chercher son prix avec son petit air dédaigneux, façon « Je fais pas parti de votre show-bizz ». Ben voyons. Il fallait voir au Parc André-Citroën Keren Ann chanter avec sa guitare acoustique Talkin’ ‘Bout a Revolution de Tracy Chapman en soutien à… Pierre Lescure. Il faut voir cette bijouterie de la place des Vosges exposant en vitrine la pochette et les textes agrandis (format poster) de Carla Bruni. Le mot de la fin à cette dernière, dans le Figaro étudiant : « J’adore les chansons à message, les chansons sociales, celles qui concernent les autres. J’adorerais écrire Foule sentimentale mais je n’y arrive pas encore. » Courage, ma belle…
(1) Dictionnaire historique de la Suisse : http://www.snl.ch/dhs/

