a techno, musique apolitique pour hédonistes décérébrés ? Les électrons libres Richard Pinhas et Christophe Monier reviennent sur cette stupide idée reçue. Entretien croisé.
• Pierre Boulez a déclaré : « La techno est une musique qui fabrique des esclaves. » Qu’en pensez-vous ?
Christophe Monier : Qu’il aille se faire foutre, Boulez.
Richard Pinhas : Au contraire, moi, je le salue bien, j’aime beaucoup la façon dont il dirige. Et je crois comprendre ce qu’il veut dire, même si c’est éminemment contestable. Dans la techno, il y a un certain diktat du BPM. La musique disco, par exemple, a bien marché parce qu’elle était copiée sur la musique militaire. Et peut-être tient-on une certaine équivalence avec la techno. Ensuite, cette dernière est basée sur une duplication de duplication. Mais Boulez n’a pas saisi qu’il y avait une myriade de « technos ».
C.M. : J’aimerais reprendre cette analyse mot par mot, mais là, j’ai pris trop de drogues. Au milieu des 99 % de merdes, les pépites ne sont pas seulement à trouver dans l’intelligent techno, mais dans tous les genres, y compris dans la musique de dancefloor. Boulez fait partie d’un monde qui rejette le corps et beaucoup de choses qui vont avec.
Cette association techno-aliénation est d’un simplisme atterrant…
C.M. : Je me souviens d’une émission de Dechavanne, au début des années 90, où l’on voyait des gens faire le salut nazi dans une fête new beat du nord de la France. Peut-être voulait-on alors décrédibiliser le mouvement, un peu comme NRJ qui refusait systématiquement de diffuser les morceaux où était prononcé le mot « ecstasy ».
Revenons sur une autre idée reçue : sans paroles, la musique électronique est apolitique et souffre d’un déficit idéologique…
R.P. : Déjà, il n’y a plus d’idéologies. Ensuite, ce qui est important dans la musique, c’est qu’elle n’est pas porteuse de sens, contrairement au discours. Mais il y a des formes, à construire et à détruire, des modes, des affects que la musique peut véhiculer. Cela ne passe pas par la signification, et la force de la musique est de pouvoir pervertir l’ordre marchand par une puissance due à la matière.
C.M. : Et si elle donne du plaisir, elle prouve aux gens qu’on peut s’en délecter, que le plaisir existe. Le plaisir n’est pas apolitique.
Comment faire passer du sens sans mots ?
R.P. : De toute façon, les mots restent de l’ordre établi. Le langage, c’est une articulation qui détruit les corps, via des standards. Ce qui est bien avec la musique, en particulier avec l’électronique, c’est que les formes et les matières viennent en opposition aux mots qui véhiculent de l’ordre. L’idéal serait une musique de la matière qui soit du chaos, rien d’autre.
C.M. : Un chaos organisé, oui.
R.P. : Le sens, c’est du pulsionnel, de l’énergétique qui viendrait faire implosion dans le domaine des significations. Dans celles-ci, il y a un message. Et le devoir de toute musique serait, à mon avis, de faire imploser le message.
Comme Public Enemy l’a incarné dans les années 80, Underground Resistance a été, plus que nos chanteurs à texte, le grand groupe politique de ces dernières années…
C.M. : Au départ, la musique électronique produisait de la morale surtout au niveau de la tolérance : races, âge, sexe et goûts sexuels… Les premières raves s’établissaient en opposition aux clubs, dans lesquels s’opéraient des sélections. Dans les raves, on voyait des vieux, des enfants, des chiens, des handicapés ! La techno voulait aussi rassembler deux mondes, blanc et noir, Kraftwerk et George Clinton, la house, le Philadelphia Sound et New Order. Les disques n’avaient d’ailleurs pas de pochettes, ni de graphismes, pour que le choix se base uniquement sur la musique.
Considérez-vous votre rôle créatif comme une occupation apolitique ?
R.P. : Sûrement pas ! Il y a un lien très fort entre la philosophie et la musique, à l’image des concepts physiques et corporels, qui sont les mêmes. Temps, durée, répétition sont des notions qu’on utilise beaucoup dans la musique « électronique ». L’art a toujours été un moyen, peut-être le seul, de renverser les appareils de domination et d’arrêter la détresse et la servitude des gens. La techno montre la puissance de l’identique, de la marchandise. Il y a une forme de critique là-dedans, dans le sens politique du terme.
Employer des machines, c’est plus qu’une démarche esthétique ?
R.P. : Ce qui est bien avec la techno, c’est cette possibilité d’avoir des petites machines de guerre très performantes, qui permettent à leurs utilisateurs d’être toujours en avance sur l’état de la production telle qu’elle est à un moment donné. Et le seul moyen de lutter contre le système, c’est justement d’être en avance.
••• « La techno montre la puissance de l’identique, de la marchandise. Il y a une forme de critique là-dedans, dans le sens politique du terme. »
••• Pilier du mythique fanzine « eDEN », Christophe Monier est un pionnier de la techno made in France. Allié à Patrick Vidal (Discotique), Mirwais et Vidal (Sutra), Pascal R (Impulsion) puis George Issakis (The Micronauts), il s’est imposé au cours de ces dix dernières années comme un des artistes français les plus intègres et respectés.
••• Pilier underground, pionnier électronique, Richard Pinhas a fondé le mythique groupe Heldon en 1972. Ami de Gilles Deleuze, l’auteur de « Electronique Guerilla » a toujours inscrit sa démarche dans une optique intellectuelle – allant jusqu’à s’allier récemment avec l’écrivain cyberpunk Maurice G. Dantec (sous le nom de code Schizotrope).
C.M. : Je ne me vois pas obligatoirement comme un guerrier. La création, pour moi, c’est plutôt une question de survie. Créer une musique, c’est aussi faire des choix. Et plus tu as de possibilités, plus ça t’est difficile de choisir. Mais c’est là où il faut agir.
L’électronique favorise-t-elle la démocratisation de la musique ?
C.M. : La plupart de ceux qui ont inventé la French touch, il faut le dire, sont des bourgeois parisiens – ce qui n’enlève rien à leur talent. Un sampler ne coûte plus 2 MF comme dans les années 70. Mais, au milieu des années 90, c’était quand même 20 000 FF, ce qui, pour un mec de banlieue, était une barrière quasi infranchissable.
R.P. : Sauf s’il dealait bien…
C.M. : Oui. Avec l’informatique, tu peux te procurer facilement des programmes pirates et tu peux alors tout faire devant ton ordinateur, produire de nouveaux sons. La musique devient, dans son exercice, de plus en plus démocratique.
R.P. : Est-ce que l’art a quelque chose à voir avec la démocratie ?
C.M. : Le fait d’avoir accès à l’outil, c’est quand même important. Il n’y a aucune raison qu’il n’y ait pas autant de génies chez les pauvres qu’ailleurs.
Le rôle de l’artiste électronique est-il d’influer sur la société ?
R.P. : La tâche même de tout créateur est de labourer le cerveau de l’auditeur, quitte à le faire crever. L’artiste doit casser le quotidien.
C.M. : De même qu’un software apporte des fonctionnalités à un ordinateur, un morceau de musique apporte des fonctionnalités à un cerveau.
R.P. : Ça peut procurer de la joie.
C.M. : Ou de la tristesse, c’est bien aussi. Ou bien l’envie de danser. On apprend beaucoup quand on s’amuse, et danser, c’est une manière pour les adultes de s’amuser. En même temps qu’on les fait danser, on fait plus que ça.
Danser, ce n’est quand même pas une posture politique ?
R.P. : Le fait de danser permet d’atteindre un état de transe et quand on est dans cet état, contrairement à une idée reçue, j’ai l’impression qu’on devient plus intelligent. Certains modes de fonctionnement du cerveau deviennent ultrarapides. Quand je prends certaines drogues, je suis presque dans le même état, comme quand je suis dans un lit avec une nana ou que je me dépense sur le dancefloor. Mais bon, je préfère baiser.
C.M. : L’un n’empêche pas l’autre. On peut baiser après.
R.P. : Oui, mais toi, tu es jeune. Moi, je peux faire seulement l’un ou l’autre. Au fait, c’était quoi, le sujet ?
• Heldon : « Only Chaos Is Real ».
• The Micronauts : « Bleep to Bleep » (Science).
Christophe Monier : Qu’il aille se faire foutre, Boulez.
Richard Pinhas : Au contraire, moi, je le salue bien, j’aime beaucoup la façon dont il dirige. Et je crois comprendre ce qu’il veut dire, même si c’est éminemment contestable. Dans la techno, il y a un certain diktat du BPM. La musique disco, par exemple, a bien marché parce qu’elle était copiée sur la musique militaire. Et peut-être tient-on une certaine équivalence avec la techno. Ensuite, cette dernière est basée sur une duplication de duplication. Mais Boulez n’a pas saisi qu’il y avait une myriade de « technos ».
C.M. : J’aimerais reprendre cette analyse mot par mot, mais là, j’ai pris trop de drogues. Au milieu des 99 % de merdes, les pépites ne sont pas seulement à trouver dans l’intelligent techno, mais dans tous les genres, y compris dans la musique de dancefloor. Boulez fait partie d’un monde qui rejette le corps et beaucoup de choses qui vont avec.
Cette association techno-aliénation est d’un simplisme atterrant…
C.M. : Je me souviens d’une émission de Dechavanne, au début des années 90, où l’on voyait des gens faire le salut nazi dans une fête new beat du nord de la France. Peut-être voulait-on alors décrédibiliser le mouvement, un peu comme NRJ qui refusait systématiquement de diffuser les morceaux où était prononcé le mot « ecstasy ».
Revenons sur une autre idée reçue : sans paroles, la musique électronique est apolitique et souffre d’un déficit idéologique…
R.P. : Déjà, il n’y a plus d’idéologies. Ensuite, ce qui est important dans la musique, c’est qu’elle n’est pas porteuse de sens, contrairement au discours. Mais il y a des formes, à construire et à détruire, des modes, des affects que la musique peut véhiculer. Cela ne passe pas par la signification, et la force de la musique est de pouvoir pervertir l’ordre marchand par une puissance due à la matière.
C.M. : Et si elle donne du plaisir, elle prouve aux gens qu’on peut s’en délecter, que le plaisir existe. Le plaisir n’est pas apolitique.
Comment faire passer du sens sans mots ?
R.P. : De toute façon, les mots restent de l’ordre établi. Le langage, c’est une articulation qui détruit les corps, via des standards. Ce qui est bien avec la musique, en particulier avec l’électronique, c’est que les formes et les matières viennent en opposition aux mots qui véhiculent de l’ordre. L’idéal serait une musique de la matière qui soit du chaos, rien d’autre.
C.M. : Un chaos organisé, oui.
R.P. : Le sens, c’est du pulsionnel, de l’énergétique qui viendrait faire implosion dans le domaine des significations. Dans celles-ci, il y a un message. Et le devoir de toute musique serait, à mon avis, de faire imploser le message.
Comme Public Enemy l’a incarné dans les années 80, Underground Resistance a été, plus que nos chanteurs à texte, le grand groupe politique de ces dernières années…
C.M. : Au départ, la musique électronique produisait de la morale surtout au niveau de la tolérance : races, âge, sexe et goûts sexuels… Les premières raves s’établissaient en opposition aux clubs, dans lesquels s’opéraient des sélections. Dans les raves, on voyait des vieux, des enfants, des chiens, des handicapés ! La techno voulait aussi rassembler deux mondes, blanc et noir, Kraftwerk et George Clinton, la house, le Philadelphia Sound et New Order. Les disques n’avaient d’ailleurs pas de pochettes, ni de graphismes, pour que le choix se base uniquement sur la musique.
Considérez-vous votre rôle créatif comme une occupation apolitique ?
R.P. : Sûrement pas ! Il y a un lien très fort entre la philosophie et la musique, à l’image des concepts physiques et corporels, qui sont les mêmes. Temps, durée, répétition sont des notions qu’on utilise beaucoup dans la musique « électronique ». L’art a toujours été un moyen, peut-être le seul, de renverser les appareils de domination et d’arrêter la détresse et la servitude des gens. La techno montre la puissance de l’identique, de la marchandise. Il y a une forme de critique là-dedans, dans le sens politique du terme.
Employer des machines, c’est plus qu’une démarche esthétique ?
R.P. : Ce qui est bien avec la techno, c’est cette possibilité d’avoir des petites machines de guerre très performantes, qui permettent à leurs utilisateurs d’être toujours en avance sur l’état de la production telle qu’elle est à un moment donné. Et le seul moyen de lutter contre le système, c’est justement d’être en avance.
••• « La techno montre la puissance de l’identique, de la marchandise. Il y a une forme de critique là-dedans, dans le sens politique du terme. »
••• Pilier du mythique fanzine « eDEN », Christophe Monier est un pionnier de la techno made in France. Allié à Patrick Vidal (Discotique), Mirwais et Vidal (Sutra), Pascal R (Impulsion) puis George Issakis (The Micronauts), il s’est imposé au cours de ces dix dernières années comme un des artistes français les plus intègres et respectés.
••• Pilier underground, pionnier électronique, Richard Pinhas a fondé le mythique groupe Heldon en 1972. Ami de Gilles Deleuze, l’auteur de « Electronique Guerilla » a toujours inscrit sa démarche dans une optique intellectuelle – allant jusqu’à s’allier récemment avec l’écrivain cyberpunk Maurice G. Dantec (sous le nom de code Schizotrope).
C.M. : Je ne me vois pas obligatoirement comme un guerrier. La création, pour moi, c’est plutôt une question de survie. Créer une musique, c’est aussi faire des choix. Et plus tu as de possibilités, plus ça t’est difficile de choisir. Mais c’est là où il faut agir.
L’électronique favorise-t-elle la démocratisation de la musique ?
C.M. : La plupart de ceux qui ont inventé la French touch, il faut le dire, sont des bourgeois parisiens – ce qui n’enlève rien à leur talent. Un sampler ne coûte plus 2 MF comme dans les années 70. Mais, au milieu des années 90, c’était quand même 20 000 FF, ce qui, pour un mec de banlieue, était une barrière quasi infranchissable.
R.P. : Sauf s’il dealait bien…
C.M. : Oui. Avec l’informatique, tu peux te procurer facilement des programmes pirates et tu peux alors tout faire devant ton ordinateur, produire de nouveaux sons. La musique devient, dans son exercice, de plus en plus démocratique.
R.P. : Est-ce que l’art a quelque chose à voir avec la démocratie ?
C.M. : Le fait d’avoir accès à l’outil, c’est quand même important. Il n’y a aucune raison qu’il n’y ait pas autant de génies chez les pauvres qu’ailleurs.
Le rôle de l’artiste électronique est-il d’influer sur la société ?
R.P. : La tâche même de tout créateur est de labourer le cerveau de l’auditeur, quitte à le faire crever. L’artiste doit casser le quotidien.
C.M. : De même qu’un software apporte des fonctionnalités à un ordinateur, un morceau de musique apporte des fonctionnalités à un cerveau.
R.P. : Ça peut procurer de la joie.
C.M. : Ou de la tristesse, c’est bien aussi. Ou bien l’envie de danser. On apprend beaucoup quand on s’amuse, et danser, c’est une manière pour les adultes de s’amuser. En même temps qu’on les fait danser, on fait plus que ça.
Danser, ce n’est quand même pas une posture politique ?
R.P. : Le fait de danser permet d’atteindre un état de transe et quand on est dans cet état, contrairement à une idée reçue, j’ai l’impression qu’on devient plus intelligent. Certains modes de fonctionnement du cerveau deviennent ultrarapides. Quand je prends certaines drogues, je suis presque dans le même état, comme quand je suis dans un lit avec une nana ou que je me dépense sur le dancefloor. Mais bon, je préfère baiser.
C.M. : L’un n’empêche pas l’autre. On peut baiser après.
R.P. : Oui, mais toi, tu es jeune. Moi, je peux faire seulement l’un ou l’autre. Au fait, c’était quoi, le sujet ?
• Heldon : « Only Chaos Is Real ».
• The Micronauts : « Bleep to Bleep » (Science).

