Paru dans Technikart n° 31
Punk, techno-pop, Bowie français, Jacno traverse les modes sans se laisser museler.
Son nouvel album le réhabilite comme parrain de l’électro-chanson hexagonale.
Rencontre devant une bouteille de pinard.
Son nouvel album le réhabilite comme parrain de l’électro-chanson hexagonale.
Rencontre devant une bouteille de pinard.
On sort au métro Strasbourg-Saint-Denis. Pas vraiment rupin, le coin. L’endroit jouxte le quartier du cul glauque et des ateliers de fringues voraces. Et aux alentours du porche de l’immeuble où on se pointe, ça schlingue un peu la dope. Jacno nous avait fait de drôles de recommandations, pour notre rencard : à l’interphone, il ne faut pas sonner à son nom. Et une fois dans l’ascenseur, on ne doit surtout pas appuyer sur l’étage. Le processus fonctionne. Nous accueille sur le palier l’ex-compagnon d’Elli. Pas le playboy caustique qui pose sur la pochette de Jacno (1979). Sûrement pas non plus un débris bon pour l’hospice. Jacno a 41 ans. On s’installe dans son salon. Il nous serre un premier verre de rouge. « On va commencer par retracer ton parcours. » « OK… Quand ce sera trop chiant, on dérapera. »
« Pacadis ? Un terroriste. Il allait dans des endroits super luxe et ça virait toujours en scandale.
Gainsbourg l’avait adopté, ils se pointaient à l’Elysée Mat et ça finissait dans le vomi. »
C’est à Paris, dans le IVe arrondissement (« Pas un quartier luxe à ce moment-là, on appelait ma rue la rue de la pisse, on n’y voyait pas comme aujourd’hui toutes ces espèces de Michèle Morgan ») que Jacno grandit. Envoyé en pension chez les curés (« Une espèce de prison, avec des gens bien… bien extrémistes, des curés, quoi »), le gamin fait l’école buissonnière. Fugue sur fugue. Vers 13 ans, il se retrouve au Bataclan à assister à un concert de Nico, Lou Reed et John Cale ; puis les Who à la fête de l’Huma. « Le flash ». A quinze ans, fini le bahut. Son occupation principale, en ce milieu des 70’s gauchisantes, se résume « aux manifs, pour braquer le BHV, Boscher, la FNAC, tout ça. Mais les gauchistes étaient trop dogmatiques. Moi, je voulais juste tout péter. »
C’est lors d’une de ces manifs que Jacno va tomber sur Elli Meideros. « Au milieu des barbus et des constipés, j’ai pas eu de peine à la repérer. Une belle blonde avec un blouson Alice Cooper, l’air rigolo. Pareil, elle foutait le bordel. Elle était venue draguer, quoi. C’est aussi dans une des ces bastons que j’ai rencontré les gens avec qui j’ai fait de la musique. Tous les ratés. » Des ratés qui vont balancer un grand coup de tatane dans la variétoche de chez nous. Car il y a bien eu une éruption punk en France. Dès 1972, dans Rock & Folk, Eve « Sweet Punk » Adrien signe une rubrique, Trash, en vomissant Genesis et acclamant Kim Fowley. Relayé par Marc Zermati, Alain Pacadis, Patrick Eudeline et Michel Esteban, la France vit à l’heure punk : Kalfon Rock Chaud (le groupe de Jean-Pierre Kalfon), Asphalt Jungle, Metal Urbain, Angel Face ou Loose Heart mettent le feu à Paris.
Présent depuis les tous débuts (il s’acoquina un temps avec l’égérie du mouvement, Elodie Lauten), Jacno pouvait, dès 1979, passer à autre chose. Il faut dire que l’explosion punk, il l’avait vécue d’une façon beaucoup plus crédible que pas mal de ses congénères pas bien propres. Un autre coup de rouge. « En 1976, McLaren traînait à Paris dans les magasins où on chourrait des disques. Il a entendu les maquettes de notre groupe, les Stinky Toys. Il nous a appelé pour un festival à Londres, avec les Sex Pistols, Clash, Siouxie. On est parti tout de suite. Le premier truc, à Londres, c’est qu’on s’est trouvé à la une des canards, NME, Melody Maker. Je vivais pas ça du tout sérieusement. J’avais même pas 18 ans et on était tout le temps bourrés comme des coings. Les Sex Pistols étaient avec leur panoplie. Une bande de crétins. Un boys band, quoi, sauf qu’ils faisaient leur musique et que c’était un bon groupe de rock, mais un truc fabriqué quand même. Lydon obéissait à Malcom, qui lui disait « Tu rentres à cinq heures dix par cette porte-là. »
Et, effectivement il faisait son entrée comme ça. Sid Vicious n’était alors que leur groupie. C’est d’ailleurs le bassiste d’origine qui composait tous les morceaux. »
De retour à Paris, les Stinky Toys sont des (petites) stars. Eux s’en balancent. Refusent d’être affiliés au mouvement keupon. Haïssent l’esprit Gibus (« Ils voulaient qu’on y joue. Je leur ai répondu que j’irais même pas pisser là-bas, tellement c’était nul. C’était des militants kepon, et moi je ne ferai jamais partie d’aucune tribu. ») Méprisent les autres groupes français, ricanent devant leur trip destroy. Elli et Jacno, c’est la classe. De vrais dandys punk. Iconoclastes, anars et snobs. Les Stinky Toys enregistrent deux albums, font un dernier concert au Palace en 1979 puis splittent.
Plus Kraftwerk que bière Valstar, plus individualiste que frère mollard, Jacno laisse de côté sa guitare pour composer un disque de morceaux minimaux à prédominence synthétique – qui servit de BO au premier moyen-métrage d’Olivier Assayas, dans lequel jouait Elli. Rectangle, récupéré pour la pub Nesquik, se classe n° 1 des ventes. Le duo Elli & Jacno enchaîne alors les tubes electro-pop (à l’époque, on disait növö-disco) : Anne Cercava l’Amore, n° 1 en Italie. Je t’aime tant, carton. Pour Lio, Amoureux solitaires et Dis-moi que tu m’aimes.
En ce début des années 80, le QG des « jeunes gens modernes », c’est le Rose Bonbon. Elli & Jacno y jouent, y picolent, mais refusent de s’y installer. Ne fréquentent pas les déchirés de Taxi Girl. Mais emmènent Alain Pacadis, le nuitard de Libération, dans leurs virées. « Un terroriste. Je l’aimais beaucoup, il allait dans des endroits super luxe complètement clochard et ça virait toujours en scandale. Gainsbourg l’avait adopté, ils se pointaient à l’Elysée Mat’ et ça finissait dans le vomi. Gainsbourg, j’aurais aimé le connaître plus, on a fait quelques beuveries. On devait faire une chanson ensemble. »
Paris leur appartient. Paris est une fête. « Je composais, je composais, j’enchaînais tout. Soit j’étais en studio, je produisais aussi Daho, soit je faisais la fête. J’ai claqué tout le blé au fur et à mesure, voire plus. Excès d’alcool. J’ai même fait le drogué pendant un an. Mais ça ne se voyait pas tellement j’étais bourré. » Après un dernier album (les Nuits de la pleine lune, une BO pour Rohmer, « Il était fan de Rectangle, et il me trouvait vieille France »), le plus beau couple de la musique française se sépare. « C’était terrible. Passage à vide. Désintoxication. »
Jacno se maque avec Françoise Hardy et Higelin, compose pour Pauline Lafont, produit Daniel Darc et se remet à enregistrer ses propres albums. De növö-disco, techno-pop, Jacno passe à une chanson française plus classique, style Dutronc 90’s. Jusqu’à la Part des anges, son nouvel album. « J’ai un peu repris mes affaires. On m’a beaucoup pillé, ces derniers temps. Les mélanges électronique/acoustique m’ont toujours plus. Je me tiens au courant de l’actualité. J’ai bien aimé Unkle. Et Air voulait qu’on fasse des trucs ensemble. »
Un autre coup de pinard. Jacno assure ne pas être nostalgique. On pensait tomber sur un superdéconneur, un dandy décadent bien caustique. On a en face de soi un homme plutôt timide, lunatique, amical, insaisissable. Pas loser, mais dans l’ombre d’une période, le passage 70 ’s/80 ’s, aussi décapante que flamboyante. Jacno n’appartiendra jamais à aucun clan. Il a composé les plus belles ritournelles synthétiques hexagonales. A l’heure d’Air, de Mellow, de Le Tone et consorts, il pourrait le clamer sur tous les toits. Jacno s’en fout. Un dernier verre, et on s’en va.
« La Part des anges » (Celluloïd/Mélodie).
« Pacadis ? Un terroriste. Il allait dans des endroits super luxe et ça virait toujours en scandale.
Gainsbourg l’avait adopté, ils se pointaient à l’Elysée Mat et ça finissait dans le vomi. »
C’est à Paris, dans le IVe arrondissement (« Pas un quartier luxe à ce moment-là, on appelait ma rue la rue de la pisse, on n’y voyait pas comme aujourd’hui toutes ces espèces de Michèle Morgan ») que Jacno grandit. Envoyé en pension chez les curés (« Une espèce de prison, avec des gens bien… bien extrémistes, des curés, quoi »), le gamin fait l’école buissonnière. Fugue sur fugue. Vers 13 ans, il se retrouve au Bataclan à assister à un concert de Nico, Lou Reed et John Cale ; puis les Who à la fête de l’Huma. « Le flash ». A quinze ans, fini le bahut. Son occupation principale, en ce milieu des 70’s gauchisantes, se résume « aux manifs, pour braquer le BHV, Boscher, la FNAC, tout ça. Mais les gauchistes étaient trop dogmatiques. Moi, je voulais juste tout péter. »
C’est lors d’une de ces manifs que Jacno va tomber sur Elli Meideros. « Au milieu des barbus et des constipés, j’ai pas eu de peine à la repérer. Une belle blonde avec un blouson Alice Cooper, l’air rigolo. Pareil, elle foutait le bordel. Elle était venue draguer, quoi. C’est aussi dans une des ces bastons que j’ai rencontré les gens avec qui j’ai fait de la musique. Tous les ratés. » Des ratés qui vont balancer un grand coup de tatane dans la variétoche de chez nous. Car il y a bien eu une éruption punk en France. Dès 1972, dans Rock & Folk, Eve « Sweet Punk » Adrien signe une rubrique, Trash, en vomissant Genesis et acclamant Kim Fowley. Relayé par Marc Zermati, Alain Pacadis, Patrick Eudeline et Michel Esteban, la France vit à l’heure punk : Kalfon Rock Chaud (le groupe de Jean-Pierre Kalfon), Asphalt Jungle, Metal Urbain, Angel Face ou Loose Heart mettent le feu à Paris.
Présent depuis les tous débuts (il s’acoquina un temps avec l’égérie du mouvement, Elodie Lauten), Jacno pouvait, dès 1979, passer à autre chose. Il faut dire que l’explosion punk, il l’avait vécue d’une façon beaucoup plus crédible que pas mal de ses congénères pas bien propres. Un autre coup de rouge. « En 1976, McLaren traînait à Paris dans les magasins où on chourrait des disques. Il a entendu les maquettes de notre groupe, les Stinky Toys. Il nous a appelé pour un festival à Londres, avec les Sex Pistols, Clash, Siouxie. On est parti tout de suite. Le premier truc, à Londres, c’est qu’on s’est trouvé à la une des canards, NME, Melody Maker. Je vivais pas ça du tout sérieusement. J’avais même pas 18 ans et on était tout le temps bourrés comme des coings. Les Sex Pistols étaient avec leur panoplie. Une bande de crétins. Un boys band, quoi, sauf qu’ils faisaient leur musique et que c’était un bon groupe de rock, mais un truc fabriqué quand même. Lydon obéissait à Malcom, qui lui disait « Tu rentres à cinq heures dix par cette porte-là. »
Et, effectivement il faisait son entrée comme ça. Sid Vicious n’était alors que leur groupie. C’est d’ailleurs le bassiste d’origine qui composait tous les morceaux. »
De retour à Paris, les Stinky Toys sont des (petites) stars. Eux s’en balancent. Refusent d’être affiliés au mouvement keupon. Haïssent l’esprit Gibus (« Ils voulaient qu’on y joue. Je leur ai répondu que j’irais même pas pisser là-bas, tellement c’était nul. C’était des militants kepon, et moi je ne ferai jamais partie d’aucune tribu. ») Méprisent les autres groupes français, ricanent devant leur trip destroy. Elli et Jacno, c’est la classe. De vrais dandys punk. Iconoclastes, anars et snobs. Les Stinky Toys enregistrent deux albums, font un dernier concert au Palace en 1979 puis splittent.
Plus Kraftwerk que bière Valstar, plus individualiste que frère mollard, Jacno laisse de côté sa guitare pour composer un disque de morceaux minimaux à prédominence synthétique – qui servit de BO au premier moyen-métrage d’Olivier Assayas, dans lequel jouait Elli. Rectangle, récupéré pour la pub Nesquik, se classe n° 1 des ventes. Le duo Elli & Jacno enchaîne alors les tubes electro-pop (à l’époque, on disait növö-disco) : Anne Cercava l’Amore, n° 1 en Italie. Je t’aime tant, carton. Pour Lio, Amoureux solitaires et Dis-moi que tu m’aimes.
En ce début des années 80, le QG des « jeunes gens modernes », c’est le Rose Bonbon. Elli & Jacno y jouent, y picolent, mais refusent de s’y installer. Ne fréquentent pas les déchirés de Taxi Girl. Mais emmènent Alain Pacadis, le nuitard de Libération, dans leurs virées. « Un terroriste. Je l’aimais beaucoup, il allait dans des endroits super luxe complètement clochard et ça virait toujours en scandale. Gainsbourg l’avait adopté, ils se pointaient à l’Elysée Mat’ et ça finissait dans le vomi. Gainsbourg, j’aurais aimé le connaître plus, on a fait quelques beuveries. On devait faire une chanson ensemble. »
Paris leur appartient. Paris est une fête. « Je composais, je composais, j’enchaînais tout. Soit j’étais en studio, je produisais aussi Daho, soit je faisais la fête. J’ai claqué tout le blé au fur et à mesure, voire plus. Excès d’alcool. J’ai même fait le drogué pendant un an. Mais ça ne se voyait pas tellement j’étais bourré. » Après un dernier album (les Nuits de la pleine lune, une BO pour Rohmer, « Il était fan de Rectangle, et il me trouvait vieille France »), le plus beau couple de la musique française se sépare. « C’était terrible. Passage à vide. Désintoxication. »
Jacno se maque avec Françoise Hardy et Higelin, compose pour Pauline Lafont, produit Daniel Darc et se remet à enregistrer ses propres albums. De növö-disco, techno-pop, Jacno passe à une chanson française plus classique, style Dutronc 90’s. Jusqu’à la Part des anges, son nouvel album. « J’ai un peu repris mes affaires. On m’a beaucoup pillé, ces derniers temps. Les mélanges électronique/acoustique m’ont toujours plus. Je me tiens au courant de l’actualité. J’ai bien aimé Unkle. Et Air voulait qu’on fasse des trucs ensemble. »
Un autre coup de pinard. Jacno assure ne pas être nostalgique. On pensait tomber sur un superdéconneur, un dandy décadent bien caustique. On a en face de soi un homme plutôt timide, lunatique, amical, insaisissable. Pas loser, mais dans l’ombre d’une période, le passage 70 ’s/80 ’s, aussi décapante que flamboyante. Jacno n’appartiendra jamais à aucun clan. Il a composé les plus belles ritournelles synthétiques hexagonales. A l’heure d’Air, de Mellow, de Le Tone et consorts, il pourrait le clamer sur tous les toits. Jacno s’en fout. Un dernier verre, et on s’en va.
« La Part des anges » (Celluloïd/Mélodie).

