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Paru dans Technikart n° 34
C’est entendu : les journaux, la télé, les radios décrivent objectivement la réalité. Mais qui fabrique la réalité ?

Septembre 1995, San Francisco. Au somptueux hôtel Fairmont, se tient un « brain trust global » sous l’égide de la Fondation Gorbatchev. Le dernier président de l’URSS et Prix Nobel de la paix a réuni un aréopage de cinq cent leaders politiques, économiques et scientifiques de premier plan afin d’ouvrir la voie au XXIe siècle « en marche, selon ses mots, vers une nouvelle civilisation ». La rhétorique y est bannie : aucune intervention lors des débats ne doit durer plus de deux minutes. Histoire de se chauffer, l’assemblée unanime constate que, dans cette « nouvelle civilisation », seuls 20 % de la population active suffiraient à maintenir l’activité de l’économie mondiale. Que faire alors des 80 % restants ? Zbigniew Brezinski, ancien conseiller de Carter et fondateur d’un puissant think thank américain (la Trilatérale) a la solution : le « titytainment ». Soit la contraction de « tit » – le sein maternel auquel le nourrisson s’allaite – et « entertainment ». Selon lui, « un cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettrait de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète. »(1)
Guy Debord aurait adoré. Nul doute que sa Société du spectacle© a pris, au cours des années 90, un envol sidérant. Télé, radio et presse ne nous apparaissent plus vraiment comme un contre-pouvoir. Au contraire : les médias modernes s’imposent comme les principaux collaborateurs du « titytainment » nouveau, escamotant la réalité vécue au profit d’une fiction lénifiante.

La situation est en fait la suivante.
Jadis, la réalité s’agitait loin de la presse : cette dernière y dépêchait ses journalistes pour qu’ils relatent tel ou tel de ses aspects – un débat politique, une guerre, un spectacle ou une malversation. Récemment, la mécanique s’est inversée. Les médias ne vont plus à la réalité, c’est la réalité qui vient à eux : une réalité packagée, marketée, digérée. Prête à la publication.
Dans le domaine culturel, c’est une évidence. Rappelons, par exemple, que cinq majors produisent ou diffusent plus de 90 % des disques de la planète.
En sport, c’est maintenant clair : les grands groupes de communication ne se contentent plus de modifier les règles du jeu pour le rendre plus télégénique, ils achètent carrément les clubs de foot (Canal+ et le PSG, M6 et les Girondins de Bordeaux, Pathé et l’Olympique lyonnais) afin de jouir en exclusivité de leurs prestations.
En journalisme économique, cela a toujours été le cas : il suffit pour s’en rendre compte de reluquer les épais dossiers de presses concoctés par les dir’ com’ ou d’assister à une séance de « media training » à laquelle le moindre petit patron de province se plie afin d’apprendre à s’exprimer clairement face à un micro et de connaître la psychologie de l’homo journalisticus.
Même fonctionnement en politique : plutôt que de remarquer que presque deux tiers du corps électoral ne vote plus, vote blanc ou pour une formation dénuée de réelles ambitions gouvernementales, les journaux en place continuent à nous bassiner du récit des luttes internes au sein des grands partis. Plus grave : la majorité des « affaires » révélées par la presse le sont par l’entreprise d’un individu malveillant ayant fait parvenir, à un journaliste « d’investigation », un dossier complet sur l’un de ses rivaux (voir le précieux témoignage du journaliste Denis Robert, Pendant les affaires, les affaires continuent).
Même les guerres sont calées sur un impératif de communication. George Bush avait jadis investi la Somalie pour remonter sa cote dans les sondages – on se souvient du débarquement surréaliste à Mogadiscio de Marines cernés par les caméras – et Bill Clinton a tenu à repousser de vingt-quatre heures l’entrée de la Kfor au Kosovo pour être en phase avec le JT du soir, offrant aux Russes l’occasion inespérée de devancer les Américains sur le terrain.
Désormais, la moindre parcelle de la société est quadrillée par les communiquants. Ce processus est renforcé par la multiplication des journalistes précaires (depuis 1980), le nombre de pigistes a doublé, pour atteindre 18 % des journalistes encartés en 1997) qui, payés au nombre de feuillets pondus, n’ont plus les moyens de faire une enquête. Pire : une fois un projet d’article proposé – une interview d’un musicien sur son dernier disque –, un pigiste répugnera à passer le sujet à la trappe au motif qu’il ne se serait pas révélé aussi intéressant que prévu (interview d’un musicien sur son dernier disque –, un pigiste répugnera à passer le sujet à la trappe au motif qu’il ne se serait pas révélé aussi intéressant que prévu (interview foirée ou album à chier). L’enjeu est de pisser un max de copies. La vérité est que le journaliste ne manipule plus de l’info mais fourgue sa marchandise.
Pas étonnant : la presse ne décrit plus que le monde de la marchandise en en adoptant son point de vue. Le découpage des journaux (« politique », « société », « culture », « économie »), et la spécialisation croissante de ceux qui sont là pour remplir leurs cases, empêche toute formulation d’une critique globale. Pourquoi tant de consommation ? Pourquoi de plus en plus de cadres se suicident-ils sur leur lieu de travail ? Quel est l’intérêt réel à bombarder une Yougoslavie après avoir couvé une décennie durant ses massacres et ses dépeçages ?

Il serait faux pourtant de soutenir que les journalistes mentent. Ils sont, pour la plupart, honnêtes et pros. Mais c’est la réalité qu’ils décrivent – et qu’ils ne peuvent remettre en question sans s’autodétruire – qui est mensongère : la presse « décrit objectivement l’imposture universelle qui se présente maintenant comme la seule vérité », lit-on dans l’indispensable ouvrage la Vie innommable (Allia).
Son auteur, Michel Bounan, est, c’est lui qui l’écrit, un homme sans « aucun talent particulier » : quinquagénaire, père de famille, médecin. Il y a dix ans il a ressenti le besoin d’écrire des livres pour témoigner de « l’imposture universelle ». La raison ? Alors que les plus grands spécialiste du sida, tel Luc Montagné, expliquaient que le véritable agent de l’épidémie n’était pas le VIH mais les conditions de vie moderne (pollution, mauvaise alimentation, stress), cette information publiée par les revues médicales n’a jamais été reprise par les mass média. Résultat : les livres de Michel Bounan, régulièrement censurés par le système médiatique (la censure moderne ne bâillonne pas, elle ignore) sont sans doute aux années 90 ce que La Société du spectacle fut aux années 60 : une critique radicale, juste, implacable de l’aliénation contemporaine. De celle qui signale que « c’est donc en tant qu’instrument moderne de censure que l’appareil médiatique a une responsabilité particulière dans la catastrophe actuelle, comme autrefois l’institution ecclésiastique dans les désastres de la fin du Moyen Age. » La religion était l’opium des peuples d’antan. Plus smart, nous préférons nous faire embrouiller par le « titytainment ». Nous voilà bien.

(1) La scène est rapportée par le journaliste allemand Hans-Peter Martin en intro de son utile ouvrage « le Piège de la mondialisation » (Solin/Actes Sud).

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